“C’est la dernière fois qu’il y a un frère qui tombe”[1]

Une fois de plus, une fois de trop, un des nôtres tombe.

Il s’appellait Adama Traoré, 24 ans, résident de la banlieue parisienne.

La ville : Beaumont-sur-Oise, patelin charmant aux allures de village. On y accède en traversant un petit pont qui surplomb l’Oise, pour arriver directement dans le centre-ville construit sur une colline. Ce paysage pittoresque est loin de ressembler aux ghettos où l’on a l’habitude de voir nos frères tomber. Mais ce n’est évidemment pas tout à fait ici que les Noirs et les Arabes résident, il faut marcher une quinzaine de minutes pour arriver à la cité.

L’histoire est un classique. Un jeune Noir est tué entre les mains de la police. Ici, c’est un gendarme qui tue un Noir. Un membre du corps armé de l’État français tue un indigène. Ce n’est pas la première fois. Les crimes racistes ? Nous les dénonçons depuis des décennies. La Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983 venait d’abord et avant tout dénoncer les violences policières. Elles n’ont jamais cessé. Tous les ans dans la métropole, entre 15 et 20 Arabes et Noirs, jeunes et moins jeunes, sont tués par la police. A chaque fois les policiers s’en sortent sans condamnation aucune, et sans même être démis de leur fonction.

En France, comme aux États-Unis, la race existe et le racisme tue. « La race existe », cela signifie qu’il y a une différence institutionnelle de traitement entre les Blancs et les non-Blancs. Les flics savent qu’ils peuvent frapper, torturer ou étouffer les Arabes, les Noirs et les Rroms, ils savent que la Justice est avec eux, et qu’elle considérera comme eux que la vie d’un indigène ne vaut pas grand-chose. Elle sera complice si l’affaire va devant un Tribunal. Comment oublier à l’heure où j’écris ces lignes le récent procès Saboundjian, ce flic qui a tué d’une balle dans le dos Amine Bentounsi. Un procès scandaleux, le procureur lui-même n’en revenait pas. Tous les témoignages concordaient : il n’y avait aucune forme de légitime défense à proclamer, Amine Bentounsi était à une trentaine de mètres du policier. Il courait, fuyait, quand une balle arrêta sa course subitement. Et il tomba.

Toujours la même histoire donc. Dans un premier temps, le procureur de la République de Pontoise, Yves Jannier, entravant d’ailleurs la procédure classique, annonce que M. Traoré serait décédé suite à un « malaise cardiaque », car il aurait eu « une infection très grave », « touchant plusieurs organes ». Mais voyons ! Que de maladies attrapées dans les commissariats… Puis quelques jours plus tard, nous apprenons que le médecin légiste dans son rapport ne relève en fait aucune cause de décès immédiate. Une contre-autopsie a été obtenue par la famille et va être menée dans les prochains jours.

La famille endeuillée doit faire face au mépris de la classe politique indifférente aux meurtres des nôtres et aux mensonges de la plupart des médias reprenant à leur compte la version officielle des pouvoirs publics.

La plupart du temps, les meurtres racistes ne font même pas l’objet d’une ligne dans les journaux. Ici, la mobilisation pour Adama fut étonnamment importante. Les collectifs et personnalités indigènes ont effectué un travail efficace de relais dans les réseaux sociaux. Des marches se sont tenues à Beaumont, Paris mais aussi Toulouse, Strasbourg, Bruxelles, Lille… Youssoupha et Kery James ont publiquement exprimé leur soutien. La France a entendu parler de l’affaire, certainement aussi parce qu’il y a eu des « émeutes ». Sous couvert d’objectivisme, le point de vue de la famille et des organisations antiracistes n’est pas vraiment pris en compte. Mélenchon s’en est indigné via un statut facebook (il demande l’ouverture d’une enquête indépendante) alors qu’il avait brillé par son indifférence lorsque le frère de Wissam El Yamni et l’épouse d’Amadou Koumé, tous deux tués par les forces de l’ordre, l’avaient interpellé. Sa campagne de séduction des quartiers lancée cet été n’a d’ailleurs sûrement aucun rapport avec son intérêt soudain pour la mort d’Adama[2].

Nuit Debout avait exhorté les « quartiers », la « banlieue », les « racisés » à se joindre au mouvement social. Nuit Debout voulait organiser des marches vers la banlieue, pour qu’enfin le rêve de l’union des travailleurs, des opprimés et des sous-opprimés, se réalise. Nous leur avions répondu : la convergence ne se décrète pas, elle se fera quand vous viendrez grossir nos luttes[3]. Où étaient les dizaines de milliers de personnes qui ont participé à Nuit Debout ? À la manifestation du 22 juillet, nous étions des milliers, nous étions nombreux, une grande majorité d’indigènes. Il y avait de nombreux soutiens extérieurs, il y avait les « islamo-gauchistes » et les amis des villes voisines. Mais aucune organisation blanche, aucun syndicat, eux qui ont pourtant les moyens de mobiliser massivement leurs bases sur les questions dites « sociales ». Quand ces organisations daignent malgré tout communiquer sur nos questions, c’est bien souvent pour mieux en occulter la dimension raciale.

Dès lors, la question raciale est notre affaire. Nous devons la prendre en charge, et surtout éviter que les tentatives d’instrumentalisation se répètent. Dominique Sopo s’était pointé à la marche du 22 juillet, accompagné de deux gardes du corps, espérant apparaître dans les médias : le racisme c’est son business. SOS Racisme travaille avec la DILCRA et l’UEJF. Ils ont pour objectif de réprimer, d’invisibiliser et d’annihiler les organisations antiracistes autonomes. Mais leur temps est révolu.

Nous avons retenu les leçons du passé, nous sommes aujourd’hui organisés. Et nous affirmons que notre autonomie indispensable ne doit pas exempter les militants de gauche et des organisations blanches de remplir leur devoir en se mobilisant massivement sur les crimes racistes de la police et de la gendarmerie.

Nous ne perdons pas espoir. Nous savons que seul le rapport de force politique que nous parviendrons à imposer déterminera la façon dont la Justice reconnaîtra le crime et jugera les auteurs de ce meurtre.

À tous les frères qui sont tombés, Vérité et Justice !

Mona, membre du PIR
Notes

[1]  Slogan de la marche du 22 juillet 2016 à Beaumont-sur-Oise

[2]  http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/07/22/melenchon-profite-de-l-ete-pour-lancer-sa-campagne-dans-les-quartiers-populaires_4973216_823448.html

[3] Nuit (blanche) debout : comment sortir de l’entre-soi ? Communiqué du PIR

Le PIR rejoint l’appel à manifester pour Adama TRAORE dans toutes les villes de France et notamment à Paris ce samedi 30 juillet à 16h00 à Gare du Nord.

En soutien à la famille, nous invitons les lecteurs à contribuer à la collecte de dons en ligne :  En mémoire à adama Traoré

siham

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