Les « rouges- bruns » du PIR répondent à Amselle, gardien de l’universalisme blanc

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Dans le numéro d’octobre 2014 de la revue Lignes, consacré aux nouvelles extrêmes-droites[1], et dans son dernier livre, Les nouveaux rouges-bruns. Le racisme qui vient[2], Jean-Loup Amselle prolonge son entreprise de déconstruction de l’ethnicisation du débat public et des conflits sociaux en France, en s’en prenant directement au Parti des indigènes de la République qui, selon lui, rejoindrait paradoxalement le Front national et Farida Belghoul, Dieudonné et Alain Soral, au sein de cette tendance.

Ses attaques ont été relayées dans la presse de gauche, notamment par Laurent Joffrin dans Libération[3]. Pourtant, cette charge n’a rien d’original: Jean-Loup Amselle nous adresse les reproches qu’on nous fait continuellement, très souvent sans nous avoir vraiment lus, en radotant les mêmes lieux communs qui reposent sur les mêmes postulats idéologiques. Nous profitons donc de cette nouvelle salve pour, à notre tour, situer et déconstruire.

Jean-Loup Amselle développe trois angles d’attaque principaux :

1) Nous serions une expression, parmi d’autres, de l’approche racialiste et identitaire des conflits qui traversent la société française, procurant ainsi des armes à l’extrême-droite, au détriment de l’universalisme républicain des droits humains dont dépendrait le combat contre le racisme.

2) Nous contribuerions de la sorte à la substitution des enjeux objectifs de ces conflits, assimilés par lui à la question sociale et économique, par la mise en scène médiatique de ces conflits en termes ethniques.

3) En nous définissant comme « indigènes », « noirs » et « arabes », nous ne ferions donc que propager la « stigmatisation » raciste dont nous sommes l’objet, alors qu’il faudrait plutôt en déconstruire les qualificatifs essentialistes, en nous assumant comme des citoyens à part entière de la République française.

Ces attaques s’inscrivent dans un propos plus large qu’il a développé dans différents ouvrages (L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes, Stock, 2008, L’ethnicisation de la France, Lignes, 2011). Il y défend l’universalisme des droits humains et l’héritage marxiste de l’approche du conflit social en terme de classes, contre le relativisme postcolonial et la culturalisation et racialisation des luttes sociales. Toutefois – et c’est là que réside toute la subtilité de son propos – il reconnaît les propres ambivalences de la position de surplomb de l’Occident, du républicanisme français et du communisme, renvoyé au passé colonial et aux dérives nationalistes respectives des deux derniers.

Jean-Loup Amselle observe notamment une contradiction, durant la période coloniale, entre l’universalisme des droits humains et le traitement différencié des populations autochtones qu’il associe à un « multiculturalisme français », lié à la nation française et à ses propres définitions culturelles. Cet héritage colonial se serait prolongé, au sein de la société française, et aurait débouché sur les crispations identitaires actuelles, au détriment du « vivre ensemble » et de l’universalité des droits humains. Il lui semble donc qu’il faudrait s’unir sous la bannière de cet universalisme, en dépassant ses ambivalences, leurs continuités dans l’extrême-droite et les réponses réactives et paradoxales de « repli sur soi » qu’elles engendreraient au sein des populations postcoloniales et du PIR.

Pour Amselle, l’ambivalence républicaine et son continuum colonial résident entièrement dans la contradiction entre son « multiculturalisme » et l’universalité des droits humains, c’est-à-dire dans le fait de différencier et culturaliser des populations, ensuite sommées de s’intégrer à l’ordre social qui les repousse de fait à sa périphérie. L’universalisme des droits humains ne serait donc pas en cause : l’entrave au « vivre ensemble », dont ils seraient la garantie, résiderait dans les dérives identitaires de la République, au sein de la matrice culturelle française, et dans le « multiculturalisme » qui les relativiserait.

Son analyse du continuum colonial, au sein de la République française, est partielle, puisqu’elle ne s’attaque qu’à ses réductions identitaires, sans jamais rendre compte de l’implication directe de l’idéologie des droits de l’homme dans la domination raciale. Il observe une contradiction entre ces réductions identitaires et les droits universels de l’homme ; il ne conçoit pas que cet humanisme – blanc ! – est précisément la superstructure de la domination coloniale et de ses continuités postcoloniales. Sa dénonciation du prétendu « relativisme multiculturel » de gauche tend même à légitimer les politiques de coercition, exercées sur les populations postcoloniales, au nom de l’universalisme républicain, dont la gauche française a fait son apanage.

Aux « effets pervers » des postcolonialismes, à l’échelle globale, et à l’ethnicisation du débat public et des conflits sociaux, en France, il oppose donc les deux grands récits de la modernité : l’humanisme des Lumières et la lutte des classes. On sait qu’il existe des contradictions entre ces deux récits. La critique marxiste de l’universalisme abstrait des droits de l’homme – de l’humanisme bourgeois, comme superstructure de la domination de classe, est bien connue. De Soustelle à Camus, l’humanisme républicain, quand il s’est opposé à la lutte de libération nationale du FLN, en défendant le principe d’une « Algérie française » où régnerait réellement une égalité de droits, était investi d’un profond sentiment anticommuniste, identifié à la défense de l’Occident.

Néanmoins, Amselle s’inscrit ainsi dans une tradition bien française – celle du social-républicanisme, notamment incarnée par la figure de Jaurès, qui a combiné le réformisme social-démocrate avec la défense des principes universels de la République française. Cette généalogie a pesé lourd dans l’engagement colonialiste de la SFIO en faveur de la conservation de l’Algérie française. Elle rend compte de l’implication directe de la démocratie libérale universaliste, à la française, dans le colonialisme et donc de la profonde unité entre les agents et expressions politiques de ce dernier. Dans cette perspective social-chauvine, le marxisme ne tient plus qu’un rôle résiduel, vidé de toute substance historique et méthodologique, où on fait un usage artificiel et réactif de ses concepts contre ceux qui combattent l’ordre social raciste.

Le racisme renvoie à un système de domination qui a une base matérielle solide et dans laquelle l’idéologie des droits de l’homme engage des pratiques de domination, dans ce cas spécifiquement liées à l’intégrationnisme républicain. L’ordre républicain traite les populations postcolonisées comme un « corps d’exception ». C’est parce qu’au sein des rapports sociaux engendrés par la domination coloniale et ses continuités postcoloniales, elles forment un « corps indissoluble » de résistances et de mémoires de résistances historiques, culturelles et sociales étendues dans l’espace global. Inversement, ces résistances et mémoires sont activées par la propre propension implacable de l’ordre social ainsi constitué à classifier et hiérarchiser les populations dans le continuum colonial de sa reproduction, où se propage la violence raciste. En ce sens, le problème engage les réciprocités fondamentales entre l’intégrationnisme républicain, comme expression de la domination blanche, et le traitement différencié des populations qu’on somme de s’intégrer, non comme un paradoxe mais comme une conséquence de l’intégrationnisme. C’est dans cette optique qu’il faut appréhender le rapport entre la domination blanche et les indigènes, en France, ainsi que les différentes expériences sociales des indigènes.

Bref, en paraphrasant la réponse de Richard Wright à Sartre, « Il n’y a pas de problème noir aux États- Unis, il n’y a qu’un problème blanc », on doit dire : il n’y a pas de problème indigène, en France, il n’y a qu’un problème blanc. L’intégrationnisme républicain et les populismes d’extrême droite en sont des expressions idéologiques, certes distinctes, mais profondément unies au sein de la domination blanche. Toutefois, en France, afin d’en arriver là, il a fallu d’abord savoir nommer le « problème indigène ». Il a fallu le relier à l’histoire coloniale française et à son continuum, où les descendants des colonisés ont hérité de ce statut, certes pas juridiquement, en tant qu’autochtones, mais socialement, en tant que dominés. Tandis qu’il était noyé et fragmenté sous d’innombrables désignations mystificatrices, la mise en lumière du « problème indigène » a simultanément permis d’avancer vers l’objectivation du « problème blanc ».

De ce point de vue, les attaques d’Amselle contre nous visent précisément à entretenir la confusion, en s’en prenant à nos luttes, au bénéfice du statu quo de la domination blanche et donc paradoxalement des « bruns » qui viennent. En effet, si pour lui l’ethnicisation du débat public va de pair avec la menace « brune », contre la protection républicaine, et constitue un piège où nous serions tombés, pour nous le mirage républicain la contenait depuis longtemps et l’effondrement de cette illusion a au moins l’avantage d’ouvrir les yeux sur la domination blanche, dont la violence se précise. Afin de soutenir une opposition binaire et simpliste entre l’ethnicisation du débat public et l’universalisme républicain, Amselle crée une équivalence fictive entre le racisme de l’extrême-droite et l’antiracisme politique du PIR autour des notions de « race », de « racine » et d’« identité ». Il tend ainsi à valider la thèse d’un « racisme inversé », en convergence avec la définition néoconservatrice de l’antiracisme politique comme un « racisme anti-blanc ». De la sorte, l’alternative se situerait entre les approches ethnicistes du conflit social et l’universalité des droits humains, où il envisage très abstraitement la question sociale.

Il faut, au contraire, souligner la profonde solidarité dans l’ordre postcolonial blanc entre les focalisations identitaires de l’extrême-droite et cet universalisme. L’extrême-droite n’y est que la forme la plus avancée de la lutte pour la conservation du privilège blanc. Et, quand il s’agit de défendre ce privilège, l’extrême droite et la doxa républicaine s’unissent très logiquement pour nous réduire à un « racisme anti-blanc », en renversant le problème. Or, notre approche du conflit social en termes de races sociales, face à la domination raciale, rompt simultanément avec l’universalisme abstrait de l’humanisme blanc et avec la défense identitaire des privilèges blancs. La condition concrète de l’universel se situe précisément dans les luttes des indigènes, pris dans leurs historicités et circonstances sociologiques, contre cette domination.

Dans l’ordre postcolonial blanc, l’opposition radotée entre la « question sociale » et la « question raciale », définie comme une diversion face aux enjeux concrets des luttes sociales, laquelle contribuerait à la fragmentation de ces luttes, a une fonction hégémonique. Elle s’opère au bénéfice des privilèges blancs et, en ce sens, de la domination sociale, ensemble représentés dans la nation et la République, au sein du libéralisme (et de son expression social-démocrate) et de son miroir inversé dans les populismes d’extrême-droite. Elle est également présente dans le « camp social » de la gauche qui, en réduisant les enjeux sociaux de la question raciale à la lutte des classes et en défendant ainsi les privilèges blancs, échoue à construire des contre-hégémonies populaires.

En effet, la condition de la construction de ces contre-hégémonies dépend de la rupture avec le racisme structurel, situé au cœur de l’humanisme républicain, dont la genèse coloniale et ses continuités engagent le capitalisme et le conflit social dans toute son étendue. De ce point de vue, le problème ne réside aucunement dans l’ethnicisation supposée du conflit social, mais plutôt dans les opérations d’occultation de la domination raciale qui accompagnent les offensives racistes contre les populations postcoloniales, c’est-à-dire dans l’imposition d’un sens commun hégémonique qui masque les enjeux concrets du combat antiraciste, notamment aux yeux de ces populations. La lutte des classes n’est pas la condition du dépassement du système raciste qui définit une domination spécifique, aux dimensions multiples, irréductible à l’antiracisme moral de la gauche. De fait, les privilèges blancs alignent les classes populaires sur l’hégémonie, même paradoxalement, ce qui contribue à leur propre démobilisation, à la fragmentation constatée des luttes et à la progression du vote de l’extrême-droite en leur sein. Au contraire, les luttes indigènes contre le système raciste intègrent très concrètement la domination sociale, constituant l’axe irréductible de toute contre-hégémonie. L’abstraction ne réside pas dans l’approche du conflit en termes de races sociales, où la race tiendrait lieu de social par l’entremise de sa mise en scène médiatique, mais dans l’orthodoxie de la lutte des classes désarticulée des enjeux sociaux concrets de la lutte des races sociales que le spectacle politico-médiatique, en multipliant les attaques racistes, vide en même temps de toute substance sociale.

Amselle oppose le mythe républicain aux « communautés inventées » et la complexité des « identités plurielles » à la dialectique de la lutte des races sociales. Le PIR assume cette complexité dans le sens de la lutte des races sociales contre le mythe républicain et les réductionnismes identitaires opérés dans la trajectoire de la domination blanche. Il n’est, de ce fait, pas concerné par les débats typiquement blancs entre le multiculturalisme et l’universalisme républicain. En nous invitant à refuser les qualificatifs stigmatisant d’« indigènes », de « noirs » et d’« arabes », afin de devenir des citoyens à part entière, Amselle nous somme de nous soumettre à l’égalitarisme abstrait de la doxa républicaine. Or, celle-ci est consubstantielle à l’ordre social et politique qui propage les hiérarchies raciales, d’où résultent ces catégories. Ce n’est pas en déguisant sa condition sociale derrière les masques de l’universalisme blanc, dans les termes hégémoniques du système qui la produit, qu’on la dépasse. C’est, au contraire, en l’en assumant en ses propres termes contre le système qu’on le transforme et qu’on la dépasse. Les identités indigènes sont des identités politiques. C’est en tant que « noirs » et « arabes » que nous sommes attaqués et c’est en tant que tels que nous devons lutter, pas dans la perspective du système qui essaie de nous enfermer dans une fausse alternative entre des identités préconçues et l’universalisme blanc. Il nous revient de nous définir nous-mêmes, au sein des rapports sociaux d’où émergent nos combats, et ces combats sont la mesure de l’universel.

Les trajectoires de postcolonisés, en France, en rendent largement compte, puisque la tentation intégrationniste y a été bien plus majoritaire que la prétendue « tentation communautariste ». Le bilan est sans appel. Les passages vers l’extrême droite, du type de ceux de Dieudonné et de Belghoul, sont moins le résultat d’une « dérive ethnique », dénoncée par eux (à l’instar d’Amselle), que l’ultime tentative désespérée de s’intégrer au corps national, après l’échec de l’intégration républicaine. L’universalisme républicain et le salut patriotique, quand ils dénoncent les ambivalences du « multiculturalisme » de la gauche républicaine, ont au moins en commun avec elle ce même préjugé intégrationniste, dont ils partagent les paradoxes. De ce point de vue, il ne nous semble aucunement exister un excès d’intrusion de la conscience postcoloniale dans les débats de la société française, mais bien plutôt un déficit tragique de cette conscience, une résistance farouche de l’idéologie républicaine à sa pénétration et un raidissement funeste de l’ordre postcolonial blanc au bénéfice de la propagation de la violence raciste.

Bref, n’en déplaise à Amselle, en nous définissant comme « indigènes », nous nous sommes pour la première fois désignés nous-mêmes, en assumant notre condition collective dans l’ordre postcolonial blanc, dont la République et son universalisme relèvent. Nous avons rompu avec le sens commun imposé qui, sous couvert de sa formation scientifique, envahit les reproches convenus qu’il nous adresse, comme tant d’autres. Et détrompons-le, si tant est qu’il ait des oreilles pour entendre et des yeux pour voir : en faisant tomber nos masques blancs, nous en avons aussi profité pour retirer les plumes qui étaient plantées sur nos crânes. Nous n’avons d’ailleurs fait ainsi qu’anticiper son propre conseil : « Sois ce que tu deviens ! »

 

Malik Tahar-Chaouch, membre du PIR

 

Notes

[1] http://www.editions-lignes.com/LES-NOUVELLES-DROITES-EXTREMES.html

[2] Amselle, J-L, 2014, « Les nouveaux Rouges-bruns. Le racisme qui vient », Ed. Lignes, Paris.

[3] http://www.liberation.fr/chroniques/2014/10/31/les-rouges-bruns-attaquent_1133579

 

Texte publié initialement sur le site Mediapart

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