La France blanche d’Alain Finkielkraut

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Puisque l’Académie Française vient de l’accueillir sur ses bancs, c’est l’occasion de revenir sur la pensée d’Alain Finkielkraut. Il est désormais chargé de veiller sur la culture française ; on verra l’idée qu’il en a. La parution de son dernier livre, L’Identité malheureuse, s’est faite à grand bruit et fut accueillie par de nombreux éloges et quelques critiques. Les secondes ne manquent jamais de rappeler certains propos odieux tenus par l’écrivain qui, pour sa part, n’a jamais cessé de s’en défendre. D’autres lui reprochent sa proximité avec l’étrange écrivain et idéologue d’extrême droite Renaud Camus qui, c’est ironique, est condamné pour provocation à la haine pendant que son ami est consacré par la république[1]. Le présent texte entend mettre à distance les procès d’intention. Je refuse de partager les indignations automatiques de ceux que le racisme indispose car il dérange l’image paisible qu’ils se font d’eux-mêmes et de leur pays. Nous avons le devoir de comprendre l’atmosphère qui rend possible un livre qui dresse, nous le verrons, un portrait haïssable des Arabes et des Noirs de France. Que l’Académie récompense Finkielkraut pour sa détestation de tout ce qui n’est pas blanc, cela dit beaucoup de l’état intellectuel de ce pays.

Puisque ces questions sont relatives à la culture, leur examen doit, avant tout, passer par la lecture et la méditation de ce qu’on lit. Je m’abstiendrai donc de toute réflexion quant au passé ou quant à la personnalité de l’auteur et me bornerai à l’examen de son propos. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons élaborer l’autodéfense culturelle dont nous avons besoin en ce temps où mépris et malveillance peuvent passer pour une philosophie.

 

Questions de méthode

L’Identité malheureuse est une œuvre décousue : malgré les chapitres qui annoncent à chaque fois une thématique générale, les propos s’y succèdent et s’y bousculent sans véritable cohérence. Le lecteur est confronté à un éclectisme superficiel que de nombreux journalistes semblent avoir confondu avec de l’érudition. La dispersion de ce qui ressemble à une masse de notes assemblées à la hâte rend difficile la saisie des idées que prétend communiquer l’ouvrage, qui tient plus d’un écrin pour un faisceau d’opinions et de sentiments que d’une chaîne raisonnable d’arguments. Son principal objet, toutefois, n’est pas insaisissable : L’Identité malheureuse est une réflexion sur le déclin contemporain de la civilisation française, menacée par un libéralisme culturel et politique dont l’un des principaux torts serait une bienveillance exagérée à l’endroit des minorités raciales. Cette faute n’est pas la seule, mais elle occupe dans l’ouvrage une place conséquente. C’est de cette question que traitera le présent article.

En effet, la référence à la race signale généralement une décadence intellectuelle, culturelle, morale. En d’autres termes, les minorités « visibles » sont l’incarnation la plus évidente d’une société trop libérale quant à ses mœurs, devenue analphabète ; elles sont la preuve de cet état de débilité généralisé. Alain Finkielkraut n’attaque pas les Arabes et les Noirs pour eux mêmes : il en fait des symptômes visibles d’un mal social évidemment plus profond. L’abjection de leurs façons est aggravée à ses yeux par la bienveillance déraisonnable que manifesterait la société française (les lieux communs politico-journalistiques comme le « politiquement correct » et les « bobos », malgré le semblant de profondeur que l’auteur veut leur accorder, sont constamment mobilisés) à leur endroit. Pour se soustraire aux exigences d’une réflexion historique quant aux causes des maux qu’il dénonce, Finkielkraut recourt au concept de « destin », au sens que lui donnait le philosophe allemand Martin Heidegger. Pour Heidegger, le monde moderne serait menacé par une technicisation croissante, c’est-à-dire un regard de plus en plus mathématisé porté sur les choses, anéantissant leur poésie. Ce processus est irrémédiable puisqu’il s’incarne de plus en plus systématiquement dans les comportements humains. L’histoire est dès lors devenue sans but : « ça » change tout seul. Finkielkraut récupère ces idées de Heidegger en les simplifiant et les modifiant. Pour lui, ce n’est pas la technique qui menace, mais le politiquement correct libéral, le démocratisme relativiste. Dans la pensée de Heidegger, il appartenait à quelques élus, « poètes et penseurs », de combattre la désertification du monde. Alain Finkielkraut se rêve en croisé de cette guerre culturelle-là. Persuadé d’être dans le bon camp face à l’ennemi, gigantesque et impalpable, son regard ne rencontre jamais d’adversaire politique. Ceux qu’il critique ne méritent pas cette dignité : ils ne sont jamais que les marionnettes impuissantes d’un discours dégénéré.

 

Journée de la jupe, nuit des Lumières

Cette rhétorique rappelle évidemment celle qui fut employée lors des diverses « affaires du foulard », qui semblent être à la racine de la réflexion de Finkielkraut sur le choc des civilisations. Suite à l’arrêt du Conseil d’État du 2 novembre 1992 qui annulait l’exclusion de trois élèves du collège de Montfermeil, Ernest Chénière, principal du collège de Creil, et bientôt député de droite, affirmait : « En tous cas, ce ne sont pas des familles bien tranquilles qui arrivent à lutter contre un établissement, à se gendarmer contre le rectorat, à aller jusqu’au Conseil d’État. Il y a là une démarche de juristes chevronnés. Les jeunes villes en question sont “zombifiées”, transformées en bêtes idéologiques, téléguidées par leurs parents, eux-mêmes manipulés par des groupes en liaison avec l’étranger. »[2] Non, seulement, Chénière fait d’une décision de justice une atteinte à la sûreté de l’État, mais surtout il considère d’emblée la victoire de ces jeunes élèves comme une incongruité. Il tenait l’inégalité devant la loi pour acquise. Le fait que le plus faible l’emporte lui semble aberrant, et la seule explication qu’il puisse trouver pour exorciser le réel, c’est que le réel lui-même a triché. On retrouve chez l’auteur de L’Identité malheureuse cette même tournure de pensée.

Depuis 2004, avec la loi islamophobe sur l’interdiction des signes religieux, la situation a changé et Finkielkraut rappelle non sans fierté qu’il fit partie du lobby qui appuya ce changement. Toutefois, les justifications qu’il évoque méritent d’être interrogées. Il en associe deux, qui semblent s’exclure absolument, mais dont il ne prend pas la peine de justifier l’étrange association. C’est précisément à cette combinaison qu’il faudra réfléchir. Tout d’abord, invoquant Kant et son bref essai « Qu’est-ce que les Lumières ? », il affirme que c’est au nom de la liberté que l’interdiction devait être prise. Sapere aude, disait le philosophe allemand, ce qu’on traduit ainsi : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ». Ce n’est qu’en obligeant les têtes à se dénuder qu’on pourra les faire réfléchir. Peu importe à Finkielkraut que pour Kant la sortie de l’état de tutelle et de dépendance que permet la pensée raisonnable doive se faire « durch eigene Bearbeitung ihres Geistes » : par le propre travail de leur esprit. À ses yeux, l’autorité du Maître et la force de l’État sont indispensables : le maître ne suscite pas le travail de l’esprit, il impose une ligne ; il ne fait pas autorité dans les choses de l’esprit, il a l’autorité. Pour Alain Finkielkraut, qui contredit Kant sans même s’en rendre compte, la liberté et l’universel s’imposent par la tutelle. Mais pourquoi cela exige-t-il de bannir le port du foulard ?

Là est la bizarrerie. Reconnaissant son incapacité à trouver dans l’héritage des Lumières et des philosophies universalistes de quoi justifier ce coup de force que tant de pays (qu’il reconnait aussi raffinés que la France) réprouvent, c’est un particularisme que brandit Finkielkraut. La galanterie française, voilà ce que la laïcité devrait préserver. L’exposition par les femmes de leurs appâts serait aux fondements de la socialité française. Qu’il appartienne à la séparation des Églises et de l’État d’imposer des coutumes vernaculaires, des routines particulières, voilà une conception du droit bien saugrenue. Elle ne fait pourtant que justifier l’un des traits les plus essentiels, et les plus funestes, du républicanisme français depuis la IIIe république : son universalisme particulier. C’est-à-dire sa croyance indue en la valeur absolue des particularités culturelles qu’il reconnaît comme les siennes. En somme, il ne s’agit pas d’atteindre laborieusement l’universel en se soumettant à l’épreuve de la vérité, mais de décréter d’autorité ce que sera le Vrai et le Bon. Si, aux yeux de Finkielkraut, le foulard est un signe trop particulier, il devrait, s’il allait au bout de cette logique, condamner sa propre apologie de la galanterie. Or, pour Alain Finkielkraut, le courage de se servir de son propre entendement trouve rapidement sa limite : hors de question de remettre en cause les bienfaits de mission civilisatrice française.

Pour rendre raison de cette critique, je propose un détour par l’un des films sur lesquels s’appuie Finkielkraut : « La journée de la jupe » (Jean-Paul Lilienfeld, 2009). Le parti pris politique de ce pamphlet filmé a souvent été souligné. Parti pris par ailleurs assumé par le réalisateur et son actrice principale, Isabelle Adjani. À propos des questions que soulève ce film, on peut se référer au billet de Mona Chollet « Ils ne comprennent que la force »[3]. Il faut insister sur le fait que le personnage incarné par Isabelle Adjani, indépendamment de la volonté du scénariste, n’est pas mieux loti que ses élèves. On apprendra, en fin de film, que cette Sonia Bergerac était en réalité d’origine maghrébine et s’était faite fort de cacher cette ascendance. En outre, il semble que son mariage (qui lui permit d’abandonner son nom) l’ait éloignée de ses parents. Elle a donc tenté ce que les sociologues anglo-saxons appellent un passing. Ainsi le Coleman Silk du roman La Tache de Philip Roth qui, Noir à la peau claire, décide de rompre avec les siens pour connaître la carrière que son talent lui promettait, mais que sa race lui interdisait. Ce changement d’identité raciale qu’est le passing, Roth en avait dépeint les déchirements, mais « La journée de la jupe » en propose une apologie sans nuance.

La leçon que délivre le personnage d’Adjani se limite à ânonner le véritable nom de Molière, Jean-Baptiste Poquelin, en précisant qu’il l’a abandonné pour ne pas déshonorer ses bourgeois de parents – là où elle même a changé d’identité pour s’épargner la disgrâce raciale. Elle a des formules toutes faites plein la bouche et passera l’essentiel de son temps à les faire valoir comme des lois. Le rabâchage constitue le principal mode d’expression du personnage : « le racisme est puni par la loi », « la France est un pays laïque », etc. L’ardeur de cette Sonia à asséner ses vérités d’État est proportionnelle à son évidente ignorance de la signification des mots qu’elle prononce. Ces mots sont ceux d’un autre, comme son nom est d’emprunt et son identité, factice. Elle a habité la laïcité, la dépersonnalisation intégrationniste tant qu’elle l’a pu. Mais elle demeure un pantin qui récite. Sonia n’osera jamais se servir de son propre entendement ; elle restera une coquille vide où résonnent en écho les contradictions et les non-sens d’une idéologie française pourrissante. L’école républicaine apparaît, dans « La journée de la jupe », comme l’institution de l’inculture et de l’idiotie, qui soigne l’ignorance des enfants par la brutalité de ses règles et la sottise des lieux communs qui lui tiennent lieu de pensée.

Que Sonia soit devenue l’héroïne du républicanisme français de ce début de siècle, et notamment d’Alain Finkielkraut, cela n’a rien d’étonnant. Elle est l’incarnation de fantasmes largement diffusés. Rien ne sort de sa bouche qui ne soit absolument prévisible, attendu. Elle se contente d’être là, ni pute ni soumise, tête vide et dénudée offerte aux attentions d’un Monsieur Bergerac dont elle aura reçu l’inestimable patronyme en guise de dot. Une beurette qui, non seulement ne rêve que de se blanchir mais qui, en plus, a besoin de la main du Blanc pour y parvenir, voilà l’écran sur lequel se projette le fantasme républicain. Telle est la morale de Finkielkraut : la liberté, c’est la tutelle blanche.

Pour paraphraser Frantz Fanon, parlant d’un personnage névrosé du romancier René Maran : Sonia Bergerac est la femme à abattre. Nous devons tuer la Sonia qui sommeille en nous. Ce personnage est la clef du livre de Finkielkraut : L’Identité malheureuse est une attaque virulente contre tous Arabes et les Noirs qui se refusent à devenir des Sonia. Si l’école, à ses yeux, est le lieu d’expression de l’universel, elle doit avant tout se présenter comme une immense blanchisserie.

 

Qu’est ce qu’un Français ?

Pourtant, et c’est un terme qui revient souvent dans L’Identité malheureuse, le système éducatif devrait favoriser la « dépersonnalisation » des enfants. Un abandon de soi grâce auquel l’étudiant pourrait se laisser affecter par la radicale nouveauté des grands textes du passé. Il serait difficile de ne pas souscrire à ce projet s’il n’était sous-tendu par une mauvaise foi fondamentale. S’émouvant de la multiplication des kebab et des boucheries halal, regrettant que le multiculturalisme fasse son entrée dans les programmes scolaires, Alain Finkielkraut pose très rapidement d’évidentes bornes à son idéal de dépersonnalisation : le « Français de souche » (expression dont il regrette la soi-disant disparition) est un être accompli, à condition qu’il ne se laisse pas happer par le « politiquement correct » ; ceux qui doivent être dépersonnalisés, ce sont toujours les autres. Il faut dépersonnaliser les Noirs et les Arabes – de force s’il le faut – avant qu’ils ne dépersonnalisent les Blancs. Mais comment ? Et à quoi faudrait-il les convertir, ces jeunes basanés qui incarnent si tragiquement la décadence de l’époque ?

La réponse va de soi : à la nation française. Peu importe qu’ils soient déjà français : ils ne le sont jamais suffisamment. Cette France éternelle, Finkielkraut la décrit en des termes qui méritent l’attention. Elle se définirait par « ses platanes et ses marronniers, ses paysages et son histoire, son génie et ses emprunts, sa langue, ses œuvres et ses échanges ». Tout cela, à en croire l’auteur, « dessine un monde ». Pourtant, cette salve de poncifs, que la botanique dispute à la réclame promotionnelle, peine à se hisser au-dessus de la brochure d’agence de voyage. Attardons-nous toutefois sur la littérature, puisqu’elle occupe, dans le propos d’Alain Finkielkraut, une place décisive. Flaubert, par exemple, gagne-t-il à être défini comme un écrivain « français » ? Évidemment non : le génie ne s’autorise que de lui-même et la culture qu’il met en œuvre n’a jamais toléré d’être borné. La langue elle-même ne suffit pas à définir la nation : le Genevois Rousseau ne l’emploie pas avec moins de légitimité qu’un écrivain français. Par contre, c’est l’idéal national d’Alain Finkielkraut qui a tout à gagner en s’appropriant des auteurs comme on entre en terre conquise. Tout ce qui, en France, s’est écrit de valable en philosophie et en littérature devrait, aux yeux de Finkielkraut, se rapporter au principe de l’identité nationale. Peut être Alain Finkielkraut espère-t-il par là faire croire que s’attaquer à lui revient à s’attaquer à Flaubert, mais le stratagème est trop maladroit pour tromper.

Frantz Fanon décrivait fort bien cette propension française à se considérer, par le seul fait de la génétique, comme un ayant-droit des ouvrages de l’esprit :

 

C’est au nom de la tradition, de ce long passé d’histoire, de cette parenté sanguine avec Pascal et Descartes, qu’on dit aux Juifs : vous ne sauriez trouver place dans la communauté. Dernièrement, l’un de ces bons Français déclarait dans un train où j’avais pris place : « Que les vertus vraiment françaises subsistent, et la race est sauvée ! À l’heure actuelle, il faut réaliser l’Union nationale. Plus de luttes intestines ! Face aux étrangers (et, se tournant dans mon coin 🙂 quels qu’ils soient. » Il faut dire à sa décharge qu’il puait le gros rouge ; s’il avait pu, il m’aurait dit que mon sang d’esclave n’était pas capable de s’affoler au nom de Villon ou de Taine.[4]

 

Ce procès, heureusement, on ne le fait plus guère aux Juifs. Mais les Nègres n’en sont pas sortis. Certains français s’imaginent encore que l’héritage culturel, produit par des individus qui se trouvent être nés ou devenus français, est comme une propriété terrienne qui leur reviendrait de droit.

Mais, Alain Finkielkraut le sait, qui ne manque pas de souligner qu’il est lui-même enfant d’immigrés : la « francité » ne se limite pas à la génétique. S’il lui accorde une place dans sa définition du « Français de souche », il ménage une autre possibilité : l’amour. Il appartient à celui qui n’est pas de race française de s’abandonner à l’amour de cette bizarre entité « France » faite de marronniers et de Belles Lettres. Voilà donc la ligne de partage : il y a ceux qui consentent à s’amouracher de ce fantasme un peu creux qui faisait rêver Sonia, et ceux qui s’y refusent et deviennent donc des pantins impuissants que manipule l’esprit du temps « bobo ». Pas question d’avoir Flaubert sans la France éternelle, pas plus que d’être un jeune basané et de ne pas avoir les yeux embués de larmes devant un portrait du général de Gaulle.

Les Lumières, la pensée rationnelle, ne sont qu’instruments au service d’une mystique nationale exaltée qui ne doit jamais être mise en doute. En d’autres termes, l’intelligence, le savoir, la culture, sont autant d’armes pour préserver la bêtise sanctifiée de l’idéologie républicaine. Il faut relire les enseignements de James Baldwin. Ce qu’il écrivait des Etats-Unis des années 1960 dit la France d’aujourd’hui :

 

Le Noir américain a le grand avantage de n’avoir jamais ajouté foi en la collection de mythes auxquels se cramponnent les Américains blancs : que leurs ancêtres étaient tous des héros et des martyrs de la liberté, qu’ils sont nés dans le plus grand pays du monde, que les Américains sont invincibles en temps de guerre et infaillibles en temps de paix, qu’ils ont traité honorablement les Mexicains, les Indiens et tous leurs autres voisins ou inférieurs, que les hommes américains sont les plus virils et les plus droits du monde, que les femmes américaines sont pures. […] La tendance a vraiment été de considérer les Blancs, dans toute la mesure du possible, comme les victimes un peu dérangées de leur propre lavage de cerveau.[5]

 

Le mirage du racisme anti-Blancs

Si les questions culturelles sont vraisemblablement les plus importantes aux yeux d’Alain Finkielkraut, c’est lorsqu’il dénonce, plus brièvement, la brutalité de la jeunesse des banlieues que son livre se fait le plus véhément. S’il ne le nomme pas en ces termes, l’objectif des dernières pages du livre est bien de crédibiliser la thèse de l’existence d’un racisme anti-Blancs qui infesterait les quartiers. Le flou qui entoure son discours à ce sujet est caractéristique : l’existence d’une idéologie qui prendrait pour cible les Blancs n’a pas à être démontrée, décrite, expliquée. Il suffirait, avance Finkielkraut, d’avoir le courage de voir la vérité en face. Qu’un racisme touche aujourd’hui les Blancs, ce serait une évidence que seule une mauvaise foi antiraciste dépassée empêcherait de voir : « Voir ce que l’on voit, en l’occurrence, c’est voir l’histoire ne pas se reproduire quand on est fin prêt pour la deuxième édition ; c’est voir le mal là où il est et même s’il ne correspond pas à son signalement ; c’est voir la haine de la France se conjuguer avec la haine des juifs alors que, tirant les leçons du siècle écoulé, on a fondé sa pensée et son action sur la solidarité destinale de toutes les victimes de l’“idéologie française”. »

Si Finkielkraut précise que l’histoire ne se répète pas, c’est pour contredire les critiques de l’islamophobie, qui mettent en avant des analogies entre le traitement des Musulmans européens d’aujourd’hui et des Juifs des siècles précédents. Mais son argument lui-même  est un décalque exact de ceux des antisémites. Ainsi cette remarque, que l’on trouve au début des mémoires du fasciste Lucien Rebatet : « Nous avions pu pratiquer à l’endroit des Juifs une méfiance traditionnelle dans notre bord : rien ne nous destinait à un antisémitisme agressif. Les juifs, par leurs œuvres et par leur pullulement, en furent les artisans essentiels. » On peut le traduire dans le langage de la France d’aujourd’hui comme suit : « Nous avions pu pratiquer à l’endroit des Musulmans une méfiance traditionnelle dans notre bord : rien nous destinait à une islamophobie agressive. Les Musulmans, par leurs œuvres et par leur pullulement, en furent les artisans essentiels. »

L’antisémitisme et la haine de la France, voilà les caractéristiques que l’auteur de L’Identité malheureuse prête aux Noirs et aux Arabes. Le racisme anti-Blancs serait une sorte de vérité cachée mais fondamentale, pour ne pas dire ultime, de notre époque. Mais comment prouve-t-il ce qu’il avance ? Comment se manifeste cette hostilité ? La logique de la lutte contre le racisme traditionnel, l’islamophobie ou la négrophobie doit identifier des structures systématisées et enracinées dans l’histoire longue du colonialisme. Par contre, le régime de la déploration du racisme anti-Blancs est celui de l’anecdote. Oser voir, c’est prêter l’oreille aux faits divers, aux ouï-dire. Finkielkraut, en passant du régime du « oser savoir » à celui du « oser voir », invite les Français à se fier aux apparences, à vérifier partout les préjugés qui sont déjà les leurs. Oser voir, c’est surtout oser ne pas comprendre, se complaire dans les indignations faciles et les clichés. Finkielkraut ne peut pas nous dire dans quelles théories le Blanc fut déterminé comme le chaînon manquant entre l’animal et l’humain ; il est incapable de décrire quels stratagèmes furent inventés pour civiliser le Blanc, le faire sortir de sa barbarie ; il ne peut nommer aucun scientifique qui se serait penché sur son infériorité ; aucun crime demeuré impuni précisément parce que sa victime était blanche. Finkielkraut confond quelques insultes avec un nouveau racisme. Mais, comme le disait Fanon, une société est raciste ou ne l’est pas. C’est-à-dire qu’elle est fondée sur une hiérarchie systématique, ancrée dans l’inconscient collectif et l’imaginaire social, ou ne l’est pas. Que le Nègre et l’Arabe aient des tendances criminelles, cela va de soi. Qu’un Blanc se fasse insulter, cela arrive. Mais, n’est-ce pas, se faire insulter, cela arrive à tout le monde.

Il n’existe pas de discours sur l’infériorité des Blancs, sur l’ignominie des Français, que les si détestables banlieusards pourraient mobiliser. Quiconque réfléchit une seconde au sens profond de l’injure « sale Blanc » se voit immédiatement confronté à l’absence de tout imaginaire raciste pour la soutenir. L’Arabe est fanatique, le Noir paresseux, ce sont là des idées plusieurs fois centenaires, largement diffusées par mille médias. Le Blanc a la chance de ne pas avoir si mauvaise réputation. Si Finkielkraut n’a que des anecdotes pour prouver ses dires, généralement des injures, c’est que c’est le recours à la violence qui explique l’injure « raciste », et non pas le racisme qui explique le recours à la violence. Je m’explique : il faut avoir en tête que dans les langues vernaculaires de nombreux pays européens, notamment à l’est de l’Europe et dans l’ancienne URSS, il existe encore des « insultes qui tuent ». Certains tabous convoqués au cours d’une discussion animée appellent la violence physique pour unique réponse, et ce de l’avis général. Proférer l’insulte qui tue, c’est passer du dialogue des mots à celui des poings. Or, en Europe occidentale, les dernières injures à disposer d’une charge réellement violente sont les injures racistes. Et ce précisément parce que l’antiracisme officiel a cru légitime de leur accorder une importance démesurée, au détriment de véritables formes, institutionnalisées et systématisées du racisme. C’est la quasi-criminalisation de l’injure et l’immense tolérance à l’égard d’un racisme intrinsèquement lié à l’histoire de l’idée républicaine elle-même qui sont à l’origine de l’idée saugrenue de « racisme anti-Blancs » dans laquelle Finkielkraut se complait.

 

En guise de conclusion

Il n’y a pas de « philosophie » d’Alain Finkielkraut ; c’est là tout l’intérêt de son livre. L’Identité malheureuse n’est qu’une version, à destination d’un public lettré, d’une idéologie hégémonique. Une énième version d’un discours omniprésent dans les médias. Ce texte ne visait qu’à pointer quelques mensonges et erreurs sur lesquels il est bâti. Arabes et Noirs y sont décrits comme des brutes incultes et haineuses, dont le seul espoir d’humanisation résiderait dans une conversion amoureuse à une nation française naïvement idéalisée. Les mythes auxquels l’auteur entend nous convertir l’égarent et le trompent. Loin d’être une charge contre la décadence contemporaine, ce livre en est au contraire l’évident symptôme : retour, en dépit du bon sens, d’une conception coloniale et fantaisiste de la nation française, de son histoire, de sa mission. L’Académie Française poursuit donc un travail déjà commencé par un autre de ses membres, Max Gallo, soutien actif de l’élection de Finkielkraut. À savoir, l’affirmation constante du « continuum République-nationalisme-colonialisme-racisme constitutif de la nation française contemporaine »[6], pour employer la formule de Sadri Khiari. Sous couvert de Lumières, L’Identité malheureuse est un livre qui milite contre l’acte même de penser. Finkielkraut se lamente que les Français de souche aient perdu leur rôle de « référents culturels ». Pour ma part, je m’en félicite hautement. J’ai besoin de la culture elle-même et du savoir lui-même. Mais je n’ai aucun besoin d’imiter un voisin qui n’aurait d’autre mérite que la couleur de sa peau. Face à ces délires et la reviviscence d’une culture coloniale qui gagne du terrain, il importe de réaffirmer la nécessité de nous organiser pour décoloniser la société française. « La vérité, pour une fois, échappe à ses dépositaires traditionnels et se met à la portée de n’importe quel chercheur. »[7]

 

Norman AJARI



[2] Entretien publié dans Le Figaro des 7 et 8 novembre 1992, cité dans : Luste Boulbina Seloua, Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie, Lyon, Sens Public, 2008, p. 32.

[3] http://indigenes-republique.fr/ils-ne-comprennent-que-la-force/.

[4] Fanon Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, coll. « Points », 1952, pp. 97-98.

[5] Baldwin James, La prochaine fois, le feu (1962), trad. Michel Sciama, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1963, p. 132.

[7] Fanon Frantz, L’An V de la révolution algérienne, Paris, La Découverte, 1959, p. 87.

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