« ... qu'un sang impur abreuve nos sillons. »

Fier de n’être pas Max Gallo

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Max Gallo n’aime pas les Noirs, les Arabes et les musulmans. Il déteste ceux qui, parmi nous, refusent d’être traités comme des indigènes. Ou plutôt, il nous craint. Crainte et mépris, comme souvent. Dans un récent pamphlet politique, un opuscule haineux intitulé « Fier d’être français », il nous livre un concentré de la pensée nationale-républicaine contemporaine.

Sans surprise on y retrouve les mêmes stéréotypes, les mêmes amalgames et les mêmes raccourcis racistes et islamophobes que propagent tant d’autres néo-conservateurs, de droite comme de gauche : Finkielkraut,Fourest, Adler,Taguieff, Henri-Levy, Imbert, Val… Nous serions par nature/culture sexistes, communautaristes, fanatiques, violents. Surtout : nous sommes le nouvel envahisseur. « Dix millions de personnes », au cœur de la « France », nés pour détruire la « France ». Dix millions ? Oui. Sans doute, tous ceux qui ne sont pas à la fois blancs et chrétiens. Ils veulent, répète-t-il de manière obsessionnel, « niquer la France » ! « Et qu’on ne dise pas qu’il ne s’agit-là que des paroles anodines d’une chanson ! » (Max Gallo, Fier d’être français, Fayard, février 2066, p.40) Car les mots sont assassins ; ils anticipent ; ils accompagnent la guerre et cette guerre « ethnique – et même religieuse »([ibidem)] (il emprunte les mots de Finkielkraut) a commencé en automne dernier dans les banlieues : « Ce sont les premiers chocs des lames dégainées que l’on a entendus, en octobre et novembre 2005, au cours de ces émeutes urbaines sur lesquelles on a bien vite jeté le manteau de l’oubli en les nommant « troubles sociaux », en niant leur dimension ethnique – et même religieuse -, en masquant le fait qu’elles annonçaient le risque de « balkanisation » de la nation »([Ibidem)]. La « rébellion » des « citoyens français de souche récente » qui dégainent leurs « lames » comme au bon vieux temps des croisades, a « déjà commencé »([p.37)] ! Bigre !

Max Gallo (MG) s’inquiète certes de l’influence délétère de « l’hypermarché mondial », de la trop grande puissance américaine, des risques de dissolution de la « France » dans l’Europe, mais le véritable danger, c’est NOUS ! S’il fallait en douter, sa récente déclaration d’allégeance au libéral, pro-américain et européen Sarkozy le confirme. Si De Villier avait plus de chances de l’emporter en 2007, MG aurait soutenu De Villier. Les vendéens catholiques font partie de l’« Histoire de France » républicaine, les Sarazins, que nous sommes, assurément pas. Voilà ce qu’il écrit : « On ne pourrait donc écouter en 2007 que celui ou celle qui expliquerait que loin d’être obsolètes, les principes du modèle national – ceux autour desquels la France, depuis en effet plus d’un millénaire, s’est rassemblée – sont des orientations efficaces pour l’avenir. Celui qui dirait que l’histoire de ce pays ne commence pas en 1789, 1981 ou 2007, mais qu’il y a continuité – monarchie, république, révolte, répression… – et qu’ainsi s’est tissée la trame »([p.128)] de la « Nation française » qu’indigènes des banlieues, Noirs, Arabes et musulmans, s’acharnent aujourd’hui à déchirer.

Car, la crise française, explique MG, n’est pas sociale ; elle n’est pas due à l’ampleur des inégalités et des discriminations ; elle n’a pas de rapports avec le racisme poscolonial. Ou alors très secondairement. La crise est d’abord NATIONALE. Elle est due à la trahison des « élites », leur capitulation, leur lâcheté, leur renoncement à guerroyer contre ce nouvel ennemi de « 10 millions » de personnes : NOUS ! Nous, les fourbes, habiles à nous présenter comme des victimes alors que nous sommes les futurs oppresseurs de la « France » !

La lâcheté des « élites » serait le talon d’Achille de la « France » : alors que celle-ci est menacée de déflagration, les « élites », qui ont perdu l’amour de la Nation, se dérobent : « La France meurt de ne plus compter assez de patriotes »([p.41)]. La « France » est composé, selon MG, d’un bon petit peuple – qui vote Le Pen parce qu’il reconnaît en lui la volonté de défendre la Nation – et d’une « élite » qui capitule. NOUS, nous sommes EN « France » mais EN-DEHORS de la « France ». La crise NATIONALE, c’est la crise du patriotisme français (des « vrais Français », bien sûr), consécutive au cosmopolitisme des « élites » qui fonde leur impuissance depuis les années 30 face à tous les envahisseurs dont… NOUS.

Alors que la Première guerre mondiale, explique MG, a vu l’ensemble des Français faire bloc pour sauver la « France », les décennies suivantes sont marquées par le renoncement et la capitulation. Capitulation de la plupart des « élites » face à l’envahisseur nazi, capitulation des communistes face à l’URSS, capitulation face aux mouvements de libération nationale dans les colonies. « Ce pays se meurt, écrit-il, ce pays s’enfonce depuis plusieurs décennies dans une crise nationale de longue durée commencée dès les années trente du XXè siècle. Elle a connu deux moments paroxystiques. En 1940, quand tous les rouages de l’Etat se sont brisés, quand la nation a été avilie (…). En 1950-60, quand l’Empire colonial se défait dans l’humiliation – Diên Biên Phu -, dans l’abandon des siens – les harkis, les pieds-noirs ([Autrement dit, la France aurait dû garder l’Algérie (si elle en avait eu les moyens…).)]-, et qu’une République s’effondre. »([p.39)] Le « redressement gaullien » n’a été que précaire, regrette-t-il. Car, aujourd’hui, les « élites » capitulent à nouveau. Elles capitulent face à… NOUS ! Nous, les indigènes dont il voit l’incarnation politique dans le CRAN, le Mouvement des indigènes de la république – c’est trop d’honneur ! – et dans la révolte des quartiers. Nous sommes les derniers des envahisseurs mais aussi les plus dangereux : « Mais si le moment que nous vivons en ce début du XXIè siècle était plus dangereux encore pour la France que les années trente et quarante ? »([p.30)]. Rien de moins !

Pourquoi les habitants des quartiers qui ont brûlé des voitures, le CRAN, les Indigènes de la république seraient-ils plus dangereux que les troupes nazies, plus graves que la dislocation de l’Empire colonial ? MG nous donne la réponse : parce que les autres menaçaient le « système politique » alors que NOUS nous menaçons la «problématique centrale » de « l’histoire nationale »([p.39 et 40)], l’Esprit de la « France » ! Autrement dit, parce que nous sommes Noirs, Arabes et musulmans alors que les précédents « ennemis » de la France avaient au moins l’avantage d’être blancs et chrétiens ! L’Allemagne avait « juste » occupé le territoire de la « France », les peuples colonisés s’en étaient séparés et l’avaient « humilié », NOUS, au sein même de l’Hexagone, nous menaçons l’« Etre » de la « France », son « âme » ! Nous voudrions lui imposer l’islam alors que « nous sommes quelques millions de citoyens, écrit MG, à ne pas vouloir que notre culture s’imprègne de cette culture-là ! »(p.56. Trop tard, Max, il y a plus d’un millénaire que « votre » culture est imprégnée par « cette culture-là » !). Car, ajoute-t-il, la « France » ne saurait être « un patchwork de culture qui s’ajoutent et se juxtaposent et où l’une s’impose bientôt aux autres »([p.57)], oubliant au passage que la France a toujours été multiculturelle et multilinguiste jusqu’à ce que la IIIè République parachève autoritairement la domination d’une culture et d’une langue sur les autres.

Mais, de toute évidence, au-delà de la défense de l’âme française, ce qui préoccupe MG, c’est la domination blanche et chrétienne. L’Europe elle-même, s’inquiète-t-il, serait menacée par NOUS de « balkanisation ». Par crainte de l’islam, MG pourrait bien dans un avenir proche étendre son nationalisme français à un « nationalisme » européen et mettre de côté ses réserves actuelles face à l’unification européenne. Si, revêtant sa soutane, il remonte en amont des moments fondateurs de la république, pour se revendiquer de l’histoire chrétienne de la France, ce n’est pas par bigoterie religieuse mais parce que l’Eglise a été l’un des instruments de la domination blanche que lui semble mettre en péril les populations musulmanes. Si son nationalisme français tend désormais à englober l’ensemble de l’Europe et bientôt sans doute l’Amérique, c’est parce que le monde blanc lui paraît menacé par sa périphérie colorée. Le nationalisme français de Max Gallo n’est en vérité qu’une expression combinée du racisme colonial et de l’impérialisme blanc. « Fier d’être français », c’est la traduction franchouillarde de « La guerre des civilisations » Citons l’Appel des indigènes: « Les intérêts de l’impérialisme américain, le néo-conservatisme de l’administration Bush rencontrent l’héritage colonial français. Une frange active du monde intellectuel, politique et médiatique français, tournant le dos aux combats progressistes dont elle se prévaut, se transforme en agents de la « pensée » bushienne . Investissant l’espace de la communication, ces idéologues recyclent la thématique du « choc des civilisations » dans le langage local du conflit entre « République » et « communautarisme». (…) Sous le vocable jamais défini d’«intégrisme », les populations d’origine africaine, maghrébine ou musulmane sont désormais identifiées comme la Cinquième colonne d’une nouvelle barbarie qui menacerait l’Occident et ses « valeurs ». Frauduleusement camouflée sous les drapeaux de la laïcité, de la citoyenneté et du féminisme, cette offensive réactionnaire s’empare des cerveaux et reconfigure la scène politique. Elle produit des ravages dans la société française. Déjà, elle est parvenue à imposer sa rhétorique au sein même des forces progressistes, comme une gangrène. Attribuer le monopole de l’imaginaire colonial et raciste à la seule extrême-droite est une imposture politique et historique. L’idéologie coloniale perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ politique français. »).

La « France » dont il est fier, c’est la « France » comme étendard de la domination blanche et chrétienne, sa pointe avancée. C’est aussi la République et les Lumières, mais en tant seulement qu’elles ont porté la domination blanche et chrétienne, qu’elles ont continué, affirmé, étendu la domination blanche et chrétienne. MG annexe en passant la tradition juive, en reprenant l’imposture d’une « civilisation judéo-chrétienne »(Voir Sophie Bessis, L’Occident et les autres (éditions La Découverte) : «L’expression « judéo-chrétien » ne suscite aucune question, tant la juxtaposition de ces deux adjectifs paraît relever de l’évidence. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi (…). Certes, ses occurrences savantes remontent loin dans le temps, et il doit, entre autres, son existence à l’antériorité historique du judaïsme et du christianisme sur l’islam (…).Mais le passage de l’expression dans le langage courant, où elle se signale depuis une vingtaine d’années par son omniprésence, a pris un tout autre sens, si on veut bien examiner l’usage politique qui en est fait. Tout dans la civilisation occidentale, est désormais judéo-chrétien, si bien qu’elle se résume à peu près totalement dans cette double matrice dont les deux composantes semblent être siamoises. Ses valeurs, ses fondements, sa culture en découlent entièrement. (…) Ce succès sans équivalent (…) ne semble pouvoir s’expliquer que par le triple processus d’occultation, d’appropriation et d’exclusion qu’autorise l’usage systématique de ce terme. D’occultation d’abord, si l’on veut bien considérer que cet accouplement permet de jeter un voile sur près de deux millénaires de haine antijuive et sur la longue négation par l’Eglise catholique de sa filiation abrahamique. (…) le cousinage entre ces deux versions de la révélation abrahamique permet surtout d’annexer le juif au seul espace occidental et de s’assurer du même coup la propriété exclusive de la part d’universel dont il est crédité. De fait, l’émergence du judéo-chrétien comme sujet collectif escamote le juif, cette éternelle incarnation de l’autre qu’on faisait venir d’un lointain ailleurs oriental, mais dans lequel il fallait bien reconnaître le premier énonciateur historique de l’universel monothéiste. (…) l’avènement d’un « judéo-chrétien » indifférencié fait apparaître l’Occident comme l’inventeur unique de l’universel (…). L’islam devient en effet, grâce à cette construction, le tiers exclu de la révélation abrahamique, donc de cet universel monothéiste dont on a fait l’annonciateur des droits profanes et de la modernité.(…) A supposer qu’on la reconnaisse, l’existence d’un triptyque abrahamique est strictement confinée à la sphère religieuse. Elle ne déborde ni dans les champs de la culture, ni dans ceux du politique où l’institution de la césure entre les trois versions de la révélation renforce la frontière entre le Nord, patrie des deux premières, et les Suds, où campe la troisième. »(pp.283-284)), mais ce n’est que pour mieux défendre la blanche chrétienté. Aussi antinomique que cela puisse paraître à première vue pour qui ignore les paradoxes cyniques de la politique coloniale (Voir « [Le Choc colonial et l’islam. Les politiques religieuses des puissances coloniales en terres d’islam », sous la direction de Pierre-Jean Luizard, éditions La Découverte, mai 2006.), MG est un nationaliste laïc croisé.

L’âme de la « France » : l’arrogance

Revenons donc, pour étayer cette affirmation, sur ce qu’il appelle la « France ». Cela nous permettra aussi de justifier pourquoi depuis le début de ce texte, ce mot a été constamment mis entre guillemets.

MG s’offusque que les « Procureurs », les « Juges », les « arbitres » partiaux qui trahissent la « Nation française », assimilent l’« Histoire nationale » à une succession de crimes et autres abominations. L’essence de la « France », selon ces infâmes renégats qui capitulent devant les enfants de colonisés, serait le Mal. A cette « France » dénigrée et honnie, il n’oppose pas – il aurait du mal ! – une « France » pure et immaculée mais une « France » avec ses ombres et ses lumières, ayant commis des crimes, certes, mais beaucoup de bonnes choses aussi. On pourrait croire ainsi qu’en historien, il ramène la « France » à de plus modestes dimensions, simple produit de l’histoire humaine, avec un début et – que Dieu nous en préserve ! – une probable fin. Non. Il essentialise à sa manière la « France ». Cette « France », malgré son histoire complexe, faite du pire et du meilleur, il faudrait l’aimer, l’aimer en bloc, sans droit d’inventaire ; il faudrait l’adorer comme on adore un dieu, parce qu’au-delà de ses crimes, transcendant son histoire concrète, elle incarnerait un « Etre national », un « Esprit », une « âme ». Cette « âme », c’est la chrétienté continuée par les Lumières et la République (laïque) qui en fait le joyau, l’avant-garde de l’Occident. Et c’est pourquoi MG se méfie de ceux qui se contentent de se réclamer de la République : en amont de la République, il y aurait déjà la nation, l’« âme » de la France préexiste à la République.

Gaulliste, bien entendu comme tous les hommes de droite même quand ils sont de gauche, il cite le fondateur de la Vè République : « Pour moi, l’Histoire de France commence avec Clovis, choisi comme roi de France par la tribu des Francs qui donnèrent leur nom à la France. (…) Mon pays est un pays chrétien et je commence à compter l’Histoire de France à partir de l’accession d’un roi chrétien qui porte le nom des Francs. »(MG, p. 22)]. La France est « fille aînée de l’Eglise » répète-t-il avec orgueil, regrettant que « La France chrétienne ne serait plus qu’un souvenir qui s’efface » et « que s’impose la France multiculturelle où l’Etat doit aider l’islam à occuper toute sa place ! »([p.23)]. MG remonte plus loin encore que le Général dans la généalogie de la « France » : «Notre histoire, de Saint Martin qui partage son manteau et incarne la charité, à Clovis qui, roi baptisé, ne confond pas ses pouvoirs avec ceux de l’Eglise, d’Héloïse la grande aimante d’Abélard, à Jeanne la Pucelle qui sauve le royaume, de cette place centrale occupée par les femmes dans l’histoire de notre sensibilité et de notre politique (Sic !), à l’Etat unifié, aux philosophes de la liberté du siècle des Lumières, à Rousseau, Voltaire, Diderot, aux droits de l’homme, au souffle de Hugo, à la laïcité, nous avons beaucoup donné d’élans au monde. Nous pouvons en être fiers. »([p.131)]. Il ajoute plus loin : « Ces principes républicains universalistes représentent un considérable saut libérateur. Ils ont surgi non pas seulement du siècle des Lumières, mais de cette civilisation judéo-chrétienne qui forme, en effet, le socle de notre histoire culturelle et de notre histoire nationale »([p.57)].

Arrogance ! Lecture fantaisiste de l’histoire ! Merci la « France » mais on vous a rien demandé, dit l’indigène.

Mais c’est autre chose qu’il faut souligner. Car, on peut admettre qu’en France, comme dans d’autres pays, il y a eu des luttes populaires contre l’oppression dont nous pouvons tous nous revendiquer. Ce n’est pas cependant ce que dit MG. Pour lui, la « France » est une essence dont le destin est d’apporter la lumière au monde. Citant encore De Gaulle, il écrit : « La France n’est réellement elle-même qu’au premier rang (…). Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur »([p.116)]. Cette « France » existerait indépendamment même des peuples concrets qui ont vécu dans son « territoire » (dont MG oublie qu’il n’a pas toujours été ce qu’il est ni a fortiori un véritable « territoire » commun). Ou plutôt, car il faut bien qu’une âme s’incarne dans un corps et que le corps que sollicite MG se reconnaisse dans l’âme qu’il lui octroie, le peuple français (le vrai, pas celui qui est « de souche récente ») n’est autre que ce peuple petit bourgeois chauvin que nous présentent tous les stéréotypes bonapartistes et fascistes. C’est le Gaulois individualiste, irascible, grognon, bagarreur, replié sur lui-même, en butte à la menace étrangère, lâche et pourtant héroïque quand il le faut ; c’est le gaulois que donne à voir les album d’Astérix; c’est le paysan, le petit propriétaire, le villageois, le provincial conservateur, tranquille si on le laisse tranquille, prêt à mordre si on bouscule son train train quotidien. La « vrai France, répète MG avec Fernand Braudel, (c’est) la France en réserve, la France profonde »([p.31)] ; c’est la « France », qui n’aime pas qu’on lui brûle sa voiture ; c’est la « France » qui vote Le Pen. On peut se demander comment un tel peuple peut être le réceptacle de l’âme divine de la « France ». Toujours citant De Gaulle, MG répond : la « France » doit être grande ; elle doit être la première des nations parce que « seules les vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de division que son peuple porte en lui-même, que notre pays, tel qu’il est parmi les autres tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit»([p.116)]. Pour exister en tant que peuple, surmonter sa dispersion et son goût immodéré pour la zizanie, il faudrait au peuple français un dessein supérieur et un héros qui l’incarne. A condition, bien sûr, de neutraliser la lâcheté de ses « élites » et de tous les corps intermédiaires qui obstruent la relation directe entre le peuple et son chef.

L’« histoire nationale » : du toc !

MG reprend ainsi tous les mythes systématisés, généralisés, institutionnalisés par la IIIè République, la république nationale par excellence, la république coloniale par excellence. Seule différence notable avec l’histoire fabriquée par la IIIè République, l’accent mis par MG sur la chrétienté et la continuité entre celle-ci et la république. Il est vrai que la IIIè République avait un compte à régler avec l’Eglise alors que MG se fait son champion contre l’islam… Mais il est vrai aussi que cette même IIIè République n’a jamais hésité à utiliser les congrégations religieuses catholiques pour étendre son empire coloniale !

Si l’idée de « nation » au sens moderne du terme, comme Etat-nation-territoire, remonte à la Révolution française, c’est bien la IIIè République qui a inventé l’ « identité française » et fabriqué cette Histoire de France à laquelle nous devrions adhérer tel un dogme sacré. Comme l’écrit justement Suzanne Citron, « quand en 1880, la IIIème République est définitivement installée, la France est encore à 70 % rurale, semée de villages centrés sur eux-mêmes, en majorité non francophones. Les Pères de la République veulent inculquer à cette France des campagnes, des villages, des diversités linguistiques et coutumières, leur idée de la nation une, indivisible, abstraite, en même temps que susciter l’adhésion au régime républicain, tel qu’ils le pensent et l’incarnent. A côté du service militaire devenu obligatoire pour les hommes, c’est d’abord à l’école qu’est assigné l’impératif de façonner l’identité nationale, de créer de nouveaux français, patriotes et respectueux du nouvel ordre. (»(Il faut réinventer l’identité française), Texte publié dans Dialogues Politiques – revue plurielle de science politique, n°2, Janvier 2003)

Une Histoire de France est alors construite mêlant à la réalité historique quantité de mythes destinés à conforter l’idée d’une nation française homogène et unifiée depuis des millénaires. Il était parfaitement incongru et criminel d’obliger les enfants de colonisés ou issus de l’immigration à ingurgiter la fameuse formule « nos ancêtres étaient les Gaulois » ; il était tout aussi absurde, cependant, de l’enseigner aux autres écoliers français. La Gaule au sens « républicain » du terme n’a jamais existé, rappelle encore Suzanne Citron : « Gallia est le nom par lequel César désigna l’espace géographique qu’il voulait conquérir entre Atlantique et Rhin, espace qui jamais dans les siècles de présence romaine ne fut une entité administrative unique. »([Recomposer le passé, Le Monde, 5 novembre 2003). C’est seulement au XVIè siècle qu’apparaît progressivement le mythe des Gaulois comme « ancêtre » de tous les peuples de la France actuel, un mythe qui sera repris et développé au cours du XIXè siècle pour être finalement institutionnalisé et propagé par la IIIè République alors que sera occulté l’histoire propre des différents territoires qui ont plus tard constitué la France – la notion de « royaume de France » est d’ailleurs absente des textes jusqu’au XIIIè siècle et elle ne désigne pas ce que l’on entend aujourd’hui par France. Seront également jetés aux oubliettes les multiples peuples, la diversité des langues, cultures et religions qui ont fait de la France ce qu’elle est devenue.

Conçue par la Révolution – non sans ambivalences – comme une nation de citoyens, la nation française repose désormais sur l’ethnicisation du « peuple français » et le dogme d’un destin messianique réalisé à travers les formes politiques qui se seraient succédées dans l’ « histoire nationale » (« En aval de l’origine gauloise, l’historiographie libérale et républicaine a intégré sans distanciation critique le « roman des rois » mis au point au XIIIe siècle par les moines de Saint-Denis. Ces derniers avaient incorporé à leurs Grandes Chroniques de France la légende du baptême-sacre de Clovis, inventée au IXe siècle pour légitimer comme roi des Francs Pépin l’usurpateur et son fils Charlemagne. Supporters des Capétiens, nouveaux usurpateurs de la légitimité franque, les moines les ont présentés comme les héritiers mystiques de Clovis et de Charlemagne par la vertu du sacre par l’huile sainte miraculeusement conservée à Reims. L’historiographie du XIXe siècle symbolise ainsi paradoxalement l’essence métahistorique et gauloise de la France dans la succession des « trois dynasties » ¬ mérovingienne, carolingienne, capétienne ¬ qui s’achève avec l’assomption de la patrie-Messie en 1789. »( « (Dénationaliser l’histoire de France) » Libération, le jeudi 30 décembre 2004)).

Parallèlement et de manière complémentaire à cette construction racialiste, la IIIè République élabore l’idée d’une « mission civilisatrice » justifiant l’expansion coloniale et le traitement raciste des colonisés.

Tout cela MG, l’historien, le sait mieux que quiconque. Il sait de même que cette histoire officielle prend l’eau de toute part malgré l’effort de certains historiens d’en colmater les brèches (Comme en témoignent, en ce qui concerne l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, les interprétations « révisionnistes » qui prolifèrent ou celles qui renvoient dos à dos colonisateurs et colonisés (par exemple, les troupes françaises et le FLN algérien) ou d’autres encore, qui au nom d’une vision sereine, dépassionnée et non-manichéenne, de l’histoire coloniale mettent l’accent sur les « rencontres », les échanges, les interactions fructueuses entre peuples qui seraient à mettre au « bénéfice » de l’entreprise coloniale.) et la volonté de réhabiliter la colonisation qu’a exprimé la loi du 23 février 2005(Un mot à propos de la prétendue « œuvre positive » de la colonisation. Il ne s’agit pas de mettre en balance les massacres de colonisés et le nombre d’écoles. Il y a que vous imposez une notion de progrès ; vous imposez une finalité à l’humanité et, après, vous mesurez à leur échelle, en fonction de vos normes, critères et autres étalons, le « progrès » des autres peuples !)]. Alors, pourquoi MG, le politique, s’obstine-t-il à mentir ? En fait, MG ne demande pas de croire véridique cette « histoire nationale » ; il demande de… l’aimer ! Il exige un acte de foi. Parce qu’il sait aussi qu’une telle exigence unit les uns (les Blancs) et exclut les autres : les Noirs, les Arabes, les musulmans.

Car, qu’on ne s’y trompe pas, MG n’est pas un adepte de l’ « assimilation » ou de son pseudonyme l’ «intégration ». S’il fait mine de s’offusquer que nous, qui sommes originaires des anciennes colonies, ne voulions/puissions faire notre cette « Histoire de France », c’est pour mieux nous en faire le reproche : ce serait nous qui porterions ainsi la responsabilité du racisme dont nous sommes l’objet. Mais son propos véritable est ailleurs : il s’agit pour lui de souligner notre altérité irréversible et de pointer en nous un péril qui menace la « France ». « Pour de nombreux habitants de ce pays, écrit-il, il n’y a plus d’histoire de France, c’est-à-dire de mémoire partagée, revendiquée, assumée tel un héritage, par tous ceux qui, un jour, sont devenus citoyens français. Ce qui les concerne – et c’est cette mémoire-là qu’ils veulent imposer à tous -, ce n’est pas l’histoire de France et donc aussi, comme l’écrit Simone Weil dans L’Enracinement, « les injustices, les cruautés, les erreurs, les mensonges, les crimes, les hontes contenus dans le passé, le présent et les appétits du pays », mais LEUR histoire EN France. »(les majuscules sont de MG)([MG, p.24)]. « Citoyens français, ils se sentent et se veulent encore étrangers. Ou plutôt, ils veulent bien être de ce pays à condition qu’il ne ressemble qu’à eux. Ils sont d’ici, incontestablement, mais ce n’est qu’un lieu, et leur âme est encore ailleurs (…). Ce qui est ainsi en cause, c’est bien plus que l’ «intégration ». En rejetant l’histoire de la France, en la condamnant, ce n’est pas seulement cette intégration qu’on rend difficile, c’est la survie de la nation qui est en question. »(pp.25-26).

La finalité d’un tel discours est sans ambiguïtés. Il s’agit de tracer une frontière et d’établir une hiérarchie entre « vrais » Français et Français issus des anciennes colonies ; plus encore, il s’agit de rejeter ces derniers dans une étrangeté menaçante. Les vrais Français, selon MG, sont fiers de la France malgré ses crimes passés, présents et futurs (les « appétits ») ; les faux Français – ceux dont « l’âme est encore ailleurs » – refusent de « partager » cette histoire et, plus grave, ils menacent la « survie de la nation » en voulant imposer leurs propres mémoires et en agissant pour que ce pays « ne ressemble qu’à eux ». « Eux », c’est NOUS, les personnes issues des anciennes colonies que MG distingue des autres immigrations, blanches et chrétiennes, du début du siècle. Confronté au racisme, à la haine, à la violence et à une effroyable exploitation, celles-là, se félicite-t-il, « n’imaginaient pas que l’histoire de la France eût commencé avec leur arrivée sur son sol. Ils n’accusaient pas Napoléon de crime de guerre parce qu’il avait dans leur Piémont, en 1796, donné l’ordre à ses soldats de brûler les villages qui résistaient à l’armée (…) ! Ils savaient qu’être citoyen français supposait qu’on acceptât toute l’histoire de ce pays»([p.35)].

Le ton emphatique et martial de « Fier d’être français » prend ici tout son sens, celui d’une déclaration de guerre aux Français issus de l’immigration coloniale et postcolonial, ennemi intérieur par le corps, extérieur par l’âme et, par conséquent, doublement dangereux. On retrouve ici, soit dit en passant, la même rhétorique qui est celle de l’antisémitisme traditionnel de la France…

Notre mission : civiliser la France !

Pourtant, MG ne dit pas que des âneries. Il n’a pas tort lorsqu’il critique vigoureusement ceux, de droite comme de gauche, qui réduisent la crise française à une question économique et sociale. Il formule ses critiques d’un point de vue national-raciste, mais il n’a pas tort. Alors que certains – parmi lesquels évidemment MG – ethnicisent la question sociale, d’autres « socialisent » la question ethnique. Les uns analysent la révolte populaire d’octobre-novembre 2005, pour ne citer que cet exemple, comme une émeute ethnico-religieuse, les autres n’y voient que le produit du libéralisme économique et de l’aggravation d’un clivage urbain. Les premiers sont ouvertement racistes, les seconds occultent à tout le moins le caractère structurel des discriminations raciales en France et, en particulier, le traitement colonial des banlieues. Un aveuglement qui n’est pas sans liens avec l’illusion que la « République universelle » ne reconnaît pas les différences d’origine, de couleurs et de religion et avec cette autre que la colonisation aurait été un accident dans l’histoire de la république, sans conséquences sur le présent sinon la persistance regrettable de quelques clichés racistes que le temps et l’« intégration » effaceront. Faute de contester les mythes de l’ « histoire nationale », ils s’interdisent de voir le continuum République-nationalisme-colonialisme-racisme constitutif de la nation française contemporaine (est-il indispensable de préciser qu’elle n’est pas que cela ?). MG, lui, pousse jusqu’au bout la logique républicaine au point qu’il en révèle l’impensé suprématiste blanc et chrétien.

Il y donc a bien une sorte de question nationale qui se pose en France aujourd’hui. Et la question de l’histoire en constitue assurément l’un des enjeux majeur (Je me permets de renvoyer à mon livre intitulé « [Pour une politique de la racaille. Immigré-e-s, indigènes et jeunes de banlieue] » paru en avril 2006 aux éditions Textuel, où je développe un peu plus ces questions.). On ne peut ainsi qu’approuver MG lorsqu’il écrit : « Le débat sur le sens et la réalité de l’histoire de la nation est devenu central »([MH, p.132)] même si nous donnons à cette formule une signification qui n’est évidemment pas celle de MG. Le racisme spécifique dont sont victimes les populations issues de l’immigration coloniale et postcoloniale est avant tout la perpétuation de mécanismes et de pratiques qui s’enracinent dans l’histoire nationale-coloniale de la France et s’entremêlent avec le maintien de rapports de domination à l’égard les anciennes colonies ainsi qu’avec la poursuite d’une politique coloniale dans les Dom-Tom. L’oppression et les discriminations raciales ne seront pas résolues sans remise à plat de l’histoire et de la nation. Plus : sans que nous, issus de territoires colonisés, de peuples et d’histoires néantisés, sortions de l’« Histoire nationale » ou « républicaine » où les néo-colonialistes comme les bonnes âmes anti-racistes nous piègent (par exemple, avec l’injonction vulgaire : «Revendiquez-vous de la République et de ses valeurs universelles… »). Le continent que désormais nous revendiquons, c’est l’histoire! Libération. Dignité. Au delà de l’égalité des droits. Exigences que ne peuvent comprendre les partisans de la lutte contre « tous les racismes », les « syndicalistes » de la lutte contre les seules discriminations et les avocats de la convergence avec les mouvements sociaux blancs. En cela la démarche des Indigènes de la république qui horrifie à juste titre MG est pleinement politique et ne saurait se réduire à quelques revendications éparpillées contre telle ou telle discrimination particulière ou à la reconnaissance symbolique de « nos mémoires » (du genre : « Voilà, on va insérer – annexer ! – quelques épisodes de votre histoire mais ne touchez pas à l’« histoire nationale »!»).

Pour cette même raison, nous ne saurions nous satisfaire d’une quelconque « repentance » de la France. Cette perspective fait tellement mal à MG et aux siens que nous ne bouderons bien sûr pas le plaisir d’un « pardon » républicain mais nuls « pardon » ni « repentance » ne mettront un terme aux discriminations raciales. La « repentance » n’aurait d’autre sens que de corroborer l’idée selon laquelle la colonisation n’aurait été qu’une parenthèse historique heureusement bouclée par la constitution des Etats indépendants. Illusion absurde ! Des siècles d’esclavage et de colonisation se seraient évaporés sans laisser de traces ? La Révolution française aurait-elle instauré la république à peine le roi coupé en deux ? Non, il a fallu un siècle pour que la monarchie ne soit plus qu’un souvenir. Et encore ! La république conserve à nos jours de nombreux traits monarchiques. Plus : comme le souligne MG, aimer la république, c’est aimer l’histoire monarchique française ! La monarchie fait partie de l’« identité française » telle que la glorifie le nationalisme républicain dont le socialiste-chevènementiste-sarkozien, MG, se fait le chantre.

Les indépendances n’ont pas clôt ; elles ont inauguré le processus de décolonisation. Et ce combat, de longue haleine, signifie la conquête d’une histoire décolonisée. Casser, en premier lieu, l’esclave ou le colonisé que nous sommes encore, chasser le Blanc qui est en nous. Un horizon effectivement contradictoire avec l’amour de l’« histoire de France » à la sauce républicaine. Bien au contraire, poursuivre le processus de décolonisation signifie déconstruire cette histoire pour fonder une nouvelle communauté politique qui ne repose pas sur une conception ethnique de la nation mais sur la citoyenneté/égalité, c’est-à-dire également sur l’anti-colonialisme comme valeur. C’est bien cela qu’a exprimé l’Appel des indigènes en proclamant « Diên Biên Phu n’est pas une défaite mais une victoire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ! ». Une formule qui suscite évidement le courroux de MG (et de quelques attardés ultra-gauche). « Que des Français aient été réduits à l’état de squelettes dans les camps du Viêt Minh, écrit-il, les indiffère, voire les réjouit. »([p.122)]. Une affirmation parfaitement gratuite et mensongère, d’autant plus scandaleuse que MG n’a pas un mot pour dénoncer les crimes innommables de la république en Indochine. Le message est clair : un bon Français doit prendre le parti des soldats français même s’ils mènent une guerre injuste et coloniale. Alors, oui, les indigènes de la république sont de mauvais Français comme les Allemands qui sabotaient l’effort de guerre nazi étaient de mauvais Allemands et comme d’autres Français qui soutenaient le FLN algérien étaient de mauvais Français ! Un anticolonialiste – ce que n’est évidement pas MG – ne peut que dénoncer et les horreurs de la politique coloniale française et le sacrifice de centaines de milliers de soldats, parmi lesquels de nombreux colonisés, que la république a envoyé se faire massacrer pour satisfaire ses ambitions impériales ! Un anticolonialiste n’a aucune raison de se réjouir que « des Français aient été réduits à l’état de squelettes » ; il a toutes les raisons de se réjouir qu’une armée coloniale ait subi une cinglante défaite !

MG poursuit : « Ils (les Indigènes de la république) ne s’interrogent pas sur le régime qui est né de cette défaite française, de l’oppression qui n’y était plus coloniale, mais totalitaire et implacable »([p.122)]. Un argument qui reprend implicitement l’idée de l’« œuvre positive » de la colonisation : « Finalement sans nous, c’est pire ! Sans nous, vous n’auriez pas eu le progrès, sans nous vous sombrez dans le despotisme et la régression ! »

Loin de nous la naïveté de réduire l’avènement de régimes autoritaires dans les nouveaux Etats indépendants à l’histoire coloniale ; pourtant, comment ne pas souligner que ces dictatures sont d’abord le produit de la colonisation, des circonstances de la décolonisation et de la persistance de rapports de domination à l’échelle mondiale ? C’est d’abord le colonialisme qu’il faut dénoncer pour avoir exterminé des populations entières, détruit les cultures, les modes de vivre, les formes de production et les systèmes politiques des sociétés colonisées ; c’est le colonialisme qui a mené des guerres sanglantes pour briser la résistance des peuples colonisés ne leur laissant souvent d’autres choix que la militarisation des mouvements de libération et la formation, dans les pires conditions, d’armées et de bureaucraties nationalistes qui ont constitué le noyau des Etats indépendants.

Devrions-nous alors regretter leur victoire sur le colonialisme ? Minimiser leur portée émancipatrice voire la nier ? Certainement pas (« Effectivement, la lutte pour l’indépendance est glorieuse, magnifique. Mais, je dirais que c’est « relativement facile ». Qu’on ne se méprenne pas sur ma pensée. La lutte pour l’indépendance coûte beaucoup de sang et de larmes, c’est un acte héroïque, mais c’est « facile » comparé aux problèmes qu’il faut résoudre, une fois l’indépendance conquise. La lutte est épique, mais avec du courage et de l’enthousiasme, c’est réalisable. C’est l’épopée. Après l’indépendance, c’est la tragédie. Car, c’est à ce moment-là, et les gens devraient s’en rendre compte, que la lutte difficile commence, que la lutte pour la libération prend son sens. A ce moment-là, on lutte pour soi-même, il n’y a plus d’alibi possible, l’homme est aux prises avec lui-même.(…) Mais toute la dignité de l’homme vient de ce qu’il préfère la liberté difficile à l’esclavage et la soumission faciles. C’est de cela que les pays nouvellement indépendants doivent prendre conscience (…)… Sekou Touré a très bien exprimé cela en répondant au Général de Gaulle : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans l’esclavage». » [Aimé Césaire, entretien réalisé par Khalid Chraibi, jeudi 29 juin 2006.). Diên Biên Phu a été une « humiliation »([MG, p.39)] pour la France, s’étrangle MG. Non, elle a été une humiliation pour la république coloniale et elle a rendu leur dignité aux Vietnamiens et au-delà à l’ensemble des colonisés ; elle a donné un élan sans précédent à toutes les luttes anticoloniales ; elle a entamé la décolonisation de la république… malgré la république ! En écrasant l’armée coloniale, les Vietnamiens ont contribué à civiliser la France. En cela aussi, leur victoire constitue bien un moment formidable de la lutte pour la liberté, l’égalité et la fraternité.

Tant que la victoire anticolonialiste de Diên Biên Phu ne sera pas intégrée – célébrée ! – comme telle dans l’histoire de France, la république n’aura pas rompu avec son histoire coloniale et le nationalisme chauvin dans lesquels s’enracinent les discriminations raciales. Le chemin pour civiliser la France sera long. C’est notre mission. En espérant n’avoir pas à réduire MG à « l’état de squelette » dans un camp…

Sadri Khiari
29 juin 06

 

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