Eunuque et violeur : le devenir homme Indigène en Occident

Ce texte est une version annotée de l’intervention tenue au Bandung du Nord dans le cadre du Forum sur les effets du racisme sur les féminités et les masculinités opprimées, le 6 mai 2018.

 

Dans ces 15 minutes, mon propos ne pourra être qu’incomplet, péremptoire, fait de postures et de provocations. Mais peut-être est-ce là le point de départ d’une critique indigène, à défaut d’être tout à fait décoloniale.

 

Après tout, nous Indigènes du Nord, sommes réputés ne pas être authentiques. L’authenticité est en Afrique, elle est en Irak, elle est en Asie, et surtout elle est dans le passé. Elle est enfouie sous les décombres de Tenochtitlan et dans le vent des plaines de l’Ouest, entre les collines de Safâ et Marwah, et sous le sable qui a enfoui le Sphinx, jusqu’à ce que l’homme blanc le redécouvre pour nous. Nous ne sommes que des versions frelatées, métissées, corrompues de ce que nous sommes « vraiment », et l’homme blanc est encore aujourd’hui le maton de cette essence.

 

L’Afrique ou l’Islam ne peuvent encore vraiment être entendus dans un cénacle universitaire qu’à la condition qu’un grand blanc quelconque, ou un non-blanc validé par lui,  se charge de la terrible tâche de définir notre essence à notre place. Il en va de même pour la définition des masculinités subalternes[1]. Nous ne sommes ici que des bâtards provocateurs, des ignorants de leurs propres racines et de leur propre monde, ignorants de leurs propres identités, qui n’existent que reconstruites par l’homme blanc et ses dispositifs de savoir impériaux, dont le féminisme hégémonique fait partie. Pour ces gens, notre politique n’est qu’une posture. Partons donc de celle ci.

 

Ce qui définit la condition d’un subalterne est qu’il ne peut pas « vraiment » parler. Il a besoin d’un ventriloque, d’un traducteur, d’un représentant. Et nous hommes indigènes du Nord sommes doublement subalternes. Laissez-moi m’expliquer, et caricaturer, en insultant l’Histoire : dans le monde dominé par l’homme blanc, seules les femmes peuvent nous protéger, et parler pour nous. Les femmes blanches et leur privilège de race, et les femmes indigènes et leur rôle de première ligne, que l’homme blanc leur accorde tout autant qu’elles le conquièrent. Merci, ma sœur. Merci, ma chérie. Merci, maman.

 

Nous pouvons exister, donc, et pouvons heureusement être défendus, par la majorité de nos sœurs, mais nous ne restons, dans la réalité de notre positionnalité raciale, que des enfants : « Excusez-le, il est un peu agité aujourd’hui », « Excusez-le, il se prend pour ce qu’il n’est pas ». Excusez moi, ce que je vais vous dire est « absurde » et « volontairement provocateur », comme a été qualifié le discours du Black Panther Edridge Cleaver[2]. Accordez moi s’il vous plait cette excuse, qui me permet aujourd’hui de vous parler.

 

Si j’évoque Eldridge Cleaver, c’est parce que c’est la lecture de son livre Soul on Ice qui m’a donné les intuitions de ce que je vais tenter d’esquisser vulgairement ici. Mais je ne suis pas un homme Noir et je ne veux pas participer, à mon tour, à aliéner ce récit de son principal protagoniste. Qu’il me permette, et que nos frères Noirs me permettent de m’en inspirer dans un premier temps, pour parler du devenir masculin qui est le mien, Indigène comme Cleaver, Arabe comme Tariq Ramadan.

 

Eldridge Cleaver est une figure damnée de par son parcours biographique, et des choix politiques qui furent les siens. Et aussi, damné par un certain féminisme, qui en a fait la figure d’un virilisme exacerbé, celle du « Black Macho », qui a servi à discréditer le mouvement des Black Panther historique. Figure de proue des Black Panther et de la Black Liberation Army, il était également un ancien violeur en série. Il sera incarcéré durant 8 ans pour ces faits et en tirera cet ouvrage, qui sera un Best-seller en 1968 : Soul on Ice[3]. Le titre original était « Femme Blanche, Homme Noir »[4]. On ne retiendra de cet ouvrage qu’une expression, tirée de l’auto-analyse à laquelle il se prête : le viol des femmes blanches était pour lui, à l’époque des faits, un « acte insurrectionnel ». C’est « absurde », n’est-ce pas ?

 

Plutôt que le citer directement (il faudrait vous citer des pages entières de son livre, qui est disponible en langue anglaise sur internet si vous cherchez bien), je vais vous résumer un certain nombre des traductions théoriques que Tommy Curry, philosophe afro-américain, en a faites.  Le rôle des femmes blanches, à la fois dans l’ordre symbolique mais aussi disciplinaire dans le traitement des hommes non-blancs reste peu décrit, ainsi que leur rôle dans l’établissement et le maintien de la suprématie blanche. Des hommes non-blancs en ont parlé, tels qu’Eldrige Cleaver, et des penseurs Afro-Américains comme Tommy Curry, mais leur parole est malheureusement toujours, à priori, à prendre avec caution. Nous sommes les victimes collatérales de la lutte contre le masculinisme. Dans cet ordre racial, la parole des hommes non-blancs doit être validée, voire portée par des femmes non-blanches pour être audible. Sinon, elle est « absurde », l’expression de la frustration d’un patriarche en puissance. Mais le sommes-nous seulement ?

 

Si la théorie féministe peut accepter l’idée que nous, hommes non blancs, n’avons pas les moyens d’imposer une domination patriarcale complète, et que ne sommes pas égaux avec les hommes blancs, nous sommes dans la plupart des récits associés à l’ordre patriarcal, tandis que les femmes blanches en sont exclues. Cette perception est-elle correcte ?

 

Tommy Curry le souligne, la féminité blanche est le lynchpin de la suprématie blanche[5]. Je ne sais pas comment traduire ce concept. J’ai demandé la traduction, on m’a dit que ça voulait dire « clé de voûte » [6]. En tout cas vous avez entendu lynchage, et vous avez raison. La femme blanche est un archétype, le fantasme. La défense de sa vertu contre la prédation sexuelle des hommes non-blancs est un système de justification et un principe disciplinaire qui a été le fondement des lynchages, et de l’emprisonnement des hommes Noirs. Loin d’être simple objet du discours patriarcal, la femme blanche et les mouvements proto féministes dans l’Amérique de la ségrégation ont participé à ces lynchages. Des jeunes hommes sont morts pour un sifflement, pour un regard. Heureusement qu’Angela Davis en a parlé[7].

 

Et face à cette menace permanente que l’homme blanc, devenu un grand féministe, fait peser sur nous, nous sommes incités à une forme d’ « autocastration »[8], à baisser nos voix, à nous adoucir pour éviter le châtiment qui a été préparé pour nous[9].

 

Ce n’est pas dans les 15 minutes qui me sont accordées au sein de ce forum que je pourrais reconstruire une théorie du patriarcat, surtout qu’en vertu de l’éthique des premiers concernés, je devrais laisser les premières victimes du patriarcat en parler. Mais les hommes non blancs n’en sont-ils pas également victimes ? L’homme blanc nous conquière, nous opprime, nous fantasme, nous aliène notre propre image. Et parfois, nous viole. Notre devenir est tracé par cette image hors de nous-même, et la menace que nous ferions peser sur les femmes est au centre de ce discours disciplinaire. Le mouvement féministe doit en prendre conscience.

 

Il est toujours surprenant de voir à quel point les blancs ont intériorisé ce qu’ils ont fait aux Noirs, au point où un Noir avec une arme renvoie dans la subjectivité raciale blanche à une menace génocidaire sur tous les blancs, et en premier les hommes blancs puisque les femmes blanches sont destinées au viol préalable et à la mort ensuite, ou à la reproduction forcée, ou consentante, selon le degré de vice variable attribué par l’ordre patriarcal blanc aux femmes blanches.

 

L’imaginaire pornographique qui s’étale sur internet, et qui est l’espace du réseau le plus fréquenté, atteste à ce titre de tous ces fantasmes. La virilité noire y est exploitée dans toutes les dimensions fantasmatiques que lui a donné l’homme blanc. Mais si il peut fantasmer sur la virilité de l’homme Noir, c’est bien qu’un système de pouvoir réel permet de la neutraliser dans la réalité. La psyché de l’homme blanc exprimée par ses fantasmes craint la vengeance de l’homme indigène, qui se voit inséré dans tout un ensemble de dispositifs de contrôle maintenant sa masculinité dans une « non-masculinité », pour tenter de traduire ce que Tommy Curry nomme le « Man-Not ».

 

De la même façon, mais dans un angle et sous des modalités bien distinctes, l’homme blanc a tout à fait intériorisé ce qu’il a fait aux Arabes. Un Arabe intégré dans sa société et y vivant sa culture et sa religion est une menace civilisationnelle qui vise à dévorer l’épistémè blanche par une subversion progressive, ponctuée d’épisodes d’avancées violentes. N’est-ce pas là l’essence même du modus operandi du développement de la modernité occidentale et de ses effets sur les sociétés musulmanes ?

 

Comme le rappelait Edward Said, l’Orient est construit comme un « double » de l’Occident. Eu égard à la trajectoire civilisationnelle de ce dernier, il n’a pu le nier de même façon dont il a plongé l’Afrique, son histoire, ses civilisations, et l’homme Noir dans le non-être. Si toute la question de la masculinité noire est basée sur ses attributs génitaux, celle de la masculinité arabe est basée sur sa duplicité, sa religion et son couteau. L’homme Arabe est construit dans le fantasme orientaliste comme porteur de caractéristiques quasi féminines : la torture lente « orientale » plutôt que le meurtre direct, la réduction en esclavage et la traite plutôt que le viol, la stratégie de long terme pour la domination globale plutôt que le soulèvement bestial et immédiat. Dans une situation de domination raciale l’Arabe est un pervers sadique[10], l’homme Noir est un animal. Je caricature terriblement.

 

Une figure qui me fascine beaucoup depuis que je suis petit, c’est celle de Jafar. Je vais vous la résumer comme un archétype. Dans un pays représentant le point culminant de notre civilisation, un petit garçon voleur et menteur tombe amoureux de la princesse. Ce petit garçon n’est pas un homme, mais on reconnait bien un Arabe. Le père de la princesse est aussi un enfant, il est tout petit et joue avec ses jouets. Certes, c’est un Arabe lui aussi, car il veut forcer sa fille à se marier. Mais Dieu merci elle sait imposer sa volonté à cette demi-portion. Elle n’est pas la seule d’ailleurs, il y a aussi le Vizir, le seul homme de l’histoire exprimant une volonté de puissance : Jafar. Son bâton en forme de serpent exprime toute la perversité et le raffinement de l’homme Arabe. Je ne vais pas vous faire toute l’histoire, parce que vous la connaissez. Si cet homme prend le pouvoir, un nuage noir viendra couvrir le ciel radieux de la cité, et il se muera en un génie gigantesque qui menacera le monde entier. Dois-je préciser qu’il torture la princesse, avec un raffinement qui me marque encore aujourd’hui ? À la fin de l’histoire, Jafar est enfermé dans sa lampe, et tout rentre dans l’ordre. Doit-on vraiment se réjouir ?

 

Voilà, je n’ai posé que des questions, auxquelles je n’ai pas de réponse. La question des masculinités subalternes est un champ d’étude à construire. Je voudrais juste terminer mon intervention par cette injonction d’un homme qui n’a pas le droit d’en être un : tant que nos mouvements n’auront pas intégré une définition proprement décoloniale de la masculinité, et ne l’auront pas radicalement dissociée de la masculinité hégémonique blanche, nous risquerons toujours de reproduire le pouvoir de l’homme blanc, quand il s’agira de traiter des hommes non-blancs.

 

Refusons d’être enfermés dans la lampe.

 

Azzedine Benabdellah, membre du PIR

 

Notes

[1] Habituellement employée dans le cadre des théories de la « masculinité hégémonique », la notion sert à designer les formes de masculinité subordonnées par cette dernière, et tend dans son usage dominant à signifier exclusivement les masculinités non-hétérosexuelles, confinant ainsi les masculinités non-blanches dans une ambivalence théorique et politique.

[2] Angela DAVIS, Women, Race and Class, New York : Random House, 1981, p.136

[3] Qui paraitra en France en 1969 sous le titre Un Noir à l’ombre.

[4] Tommy CURRY, The Man-Not. Race Class and the Dilemnas of Black Manhood, Temple University Press, 2017, p.93

[5] Ibid, p.103

[6] Ce qui pourrait donner la traduction suivante : « La femme blanche, ou plutôt la féminité blanche, est la clé de voûte de la suprématie blanche. Elle est la représentation de l’ordre qui doit être maintenu par le pouvoir et l’organisation de la société. »

[7] Les accusations de viol seront ainsi immédiatement perçues comme un « alibi raciste » par les femmes noires, ce qui selon Davis peut expliquer leur absence remarquée dans les mouvements contre le viol de cette période. (Angela DAVIS, op.cit, p.121)

[8] À cet égard, Tommy Curry cite Calvin Hernton : « Because he must act like a eunuch when it comes to white women, there arises within the Black man an undefined sense of dread and self-mutilation. Psychologically, he experiences himself as castrated. », (Tommy CURRY, op.cit, p.98)

[9] De ce point de vue, on trouvera une forme aiguë de cette injonction raciste dans l’injonction au coming out faite aux homosexuels non-blancs: « Les Blancs, lorsqu’ils se réjouissent du coming out du mâle indigène, c’est à la fois par homophobie et par racisme. Comme chacun sait, « la tarlouze » n’est pas tout à fait « un homme », ainsi, l’Arabe qui perd sa puissance virile n’est plus un homme. Et ça c’est bien. C’est même vachement bien. Et puis, c’est tellement rassurant. » (Houria BOUTELDJA, Les Blancs, Les Juifs et Nous, La Fabrique, 2016, p.81)

[10] « Le cinéma et la télévision associent l’Arabe soit à la débauche, soit à une malhonnêteté sanguinaire. Il apparaît sous la forme d’un dégénéré hypersexué, assez intelligent, il est vrai, pour tramer des intrigues tortueuses, mais essentiellement sadique, traître, bas. Marchand d’esclaves, conducteur de chameaux, trafiquant, ruffian haut en couleur, voilà quelques-uns des rôles traditionnels des Arabes au cinéma. On peut voir le chef arabe (chef de maraudeurs, de pirates, d’insurgés « indigènes ») grogner en direction de ses prisonniers, le héros occidental et la blonde jeune fille (l’un et l’autre pétris de santé) : « Mes hommes vont vous tuer, mais ils veulent d’abord s’amuser. » En parlant, il fait une grimace suggestive : c’est cette image dégradée du cheikh de Valentino qui est en circulation. (…) Derrière toutes ces images se cache la menace du Jihad. Conséquence : la crainte que les musulmans (ou les Arabes) ne s’emparent du monde. » (Edward SAID, L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, Points, p.478)

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