Décoloniser les indigènes a-t-il un sens ?

Décoloniser « l’esprit » des indigènes ou le système racial ? En théorie, ces deux stratégies ne s’opposent pas. En pratique, la priorité du politique s’impose : notre lutte ne vise pas seulement à « éduquer » les intégrationnistes ou à traquer les « traîtres » mais à renverser le rapport de forces qui les assujettit à l’hégémonie blanche.

L’intégrationniste est-il un traître ? Un indigène décolonial qui lutte concrètement pour que s’affirme et s’organise un pôle indigène autonome, capable de rivaliser politiquement contre le pôle blanc pourrait sentir un « oui » lui démanger les lèvres. À considérer le parcours idéologique et politique que ce même indigène a dû traverser, souvent seul, face à des vents puissamment contraires, il serait aisé de lui pardonner un tel réflexe. Lorsqu’il traite d’intégrationnistes les indigènes qui sapent, volontairement ou non, une partie de son combat en venant grossir les rangs de ses adversaires politiques, il exprime une colère légitime vis-à-vis d’un frère de condition qu’il voudrait réveiller de son grand sommeil républicain ou le sauver du piège individualiste qui lui fait miroiter un chemin de traverse pour contourner l’ordre raciste.

La tentation est grande de comprendre les trajectoires intégrationnistes comme le fruit d’un aveuglement indigène – l’indigène serait une victime du discours que la République tient sur elle-même –, ou comme la conséquence d’un carriérisme froid. Dans ces deux cas, en quoi la lutte décoloniale pourrait-elle les « sauver » ?

Pour commencer, il faut poser une chose : s’il faut « sauver nos traîtres », c’est d’abord de l’idée qu’ils seraient « des traîtres » à la cause indigène, c’est-à-dire des demi-indigènes, ou des « indigènes en puissance », ou encore des indigènes privilégiés, voire des indigènes stupides sur lesquels on s’interrogerait avec l’air affligé d’un gauchiste qui viendrait de perdre une élection : « Pourquoi donc les indigènes votent-ils contre leurs intérêts ? ». (1)

 

Qu’est-ce donc que l’intégrationnisme?

C’est l’illusion qui consiste à faire croire que les Arabes, les Noirs, les musulmans, les Rroms et l’ensemble des populations non-blanches en France finiront bien, à force d’efforts et de bonne volonté, par se tailler une place dans la société, sans que cela ne nécessite de transformer l’ensemble de la société française et de mettre fin au racisme d’État.

L’intégrationnisme est un des agents idéologiques de la République blanche. Il consiste notamment à appréhender le racisme structurel comme un dysfonctionnement de la « vraie » République qu’il s’agirait de remettre correctement sur pied par l’éducation – en apprenant les gens à « aimer l’Autre » –, par l’inexistence politique des colonisés de l’intérieur, par la promotion sociale d’une fraction de l’indigénat, et enfin par le cours miraculeux de l’histoire : on évoque ainsi les populations immigrées du sud de l’Europe, les Espagnols, les Italiens, les Portugais…

Avant d’être un gros mot, l’intégrationnisme est d’abord une stratégie (2) . À la fois des indigènes eux-mêmes que du pouvoir blanc. Les indigènes intégrationnistes n’échappent pas au sort qui est réservé à l’ensemble des Noirs et des Arabes en France. Leur particularité est qu’ils choisissent d’y remédier par des tactiques individuelles ou collectives qui visent à améliorer leur condition à l’intérieur du monde blanc, en renonçant à remettre en cause la matrice blanche du pouvoir qui l’agence. C’est pourquoi les instances militantes de l’immigration qui luttent contre l’islamophobie, les discriminations raciales, les crimes policiers etc… optent également pour des stratégies intégrationnistes.

On le sait, mêmes les intégrationnistes les plus chevronnés, même « nos traîtres » les plus zélés ne sont pas à l’abri de la violence du système raciste. Être à la tête d’un ministère n’a pas épargné à Azouz Begag de se faire régulièrement humilier en plein Conseil des ministres par Brice Hortefeux, avec la complicité silencieuse de toute «sa famille politique».  L’an dernier, il mimait un égorgement en avouant : «  Le mercredi matin, de 10h à 11h30 à côté de moi, Hortefeux me faisait comme ça, avec le Président de la République et Dominique de Villepin en face (…) Parce que je suis un bougnoule dans leurs têtes ! Et que eux ils sont dans le djebel, en train de lâcher des parachutistes. On va les égorger! » (3) En vérité, le choix de cette stratégie est précisément l’une des expressions les plus perverses de la violence du système raciste. Dissimuler les inégalités statutaires en assurant la promotion d’une certaine élite d’indigènes, afin que celle-ci entrave l’expansion de la puissance indigène procède d’une tactique coloniale : diviser les indigènes, les rendre aveugles à leur propre oppression, les garder sous contrôle.

 

Du chibani à Fadela Amara

 

L’éventail intégrationniste est extensible à l’infini. Du chibani à la fierté silencieuse à « l’arabe/noir/musulman de service », en passant par Fadela Amara qui pactise avec le PS pour livrer ses frères de banlieue à la répression du pouvoir blanc, il y a un monde. Du plus digne au plus déshonorant. Il serait loisible de catégoriser sans fin les multiples façons de négocier avec le monde blanc. Nous pourrions, par exemple, nous amuser à dissocier l’intégrationnisme de l’assimiliationnisme. L’assimilationnisme serait non seulement une forme plus poussée de l’intégrationnisme mais comporterait aussi en son sein une distinction de nature. Alors que les intégrationnistes appellent de leurs vœux une meilleure « intégration » des indigènes dans la société française, l’assimilationniste rêve, lui, d’une « dissolution-fusion » des Noirs, des Arabes, des musulmans et des Rroms dans la république blanche, c’est-à-dire, pour être plus clair, de leur disparition totale.

Il serait aussi certainement divertissant d’aborder cette catégorisation sous le prisme de la psychologie sociale, en piochant dans la terminologie consacrée : « aliénation », « intériorisation de l’oppression raciale »… Rachida Dati, par exemple, se verrait ainsi relayée au rang des « aliénés raciaux ». Hélas, cette approche des trajectoires individuelles qui occulte les conflits d’intérêts réels au profit de conflits intérieurs de subjectivités ne nous servirait à rien.

Qu’est-ce donc qui relie toutes les formes d’intégrationnisme ? C’est l’isolement indigénal dans lequel le monde blanc nous piège. Être indigène en France, c’est d’abord être isolé et exclu du champ politique. Le liant réel des individus, c’est leur existence politique. Nous avons beau être des millions, même fédérés au sein d’une communauté religieuse, de collectifs, d’associations, de quartiers, nous ne sortirons pas complètement du piège blanc tant que nous ne nous constituerons pas en communauté qui pousse la défense de nos intérêts à un niveau politique au sein d’une organisation. Il est vrai que des résistances indigènes intégrationnistes, qui ne s’ancrent pas explicitement dans une perspective décoloniale, peuvent y participer. Les indigènes intégrationnistes développent à leur manière des résistances souterraines à l’ordre blanc. Ils creusent, consciemment ou non, des tunnels de solidarité sous le sol français. Mais il n’en est pas moins vrai que, dans le même moment, ces luttes peuvent non seulement s’avérer inefficaces mais constituer des obstacles à un projet politique décolonial. En optant pour une évolution graduelle de la condition des indigènes d’un point de vue interne à la République, elles acceptent les règles du jeu imposées par le pouvoir blanc qui est l’adversaire objectif de la puissance indigène. Adversaire objectif parce qu’il tire historiquement ses privilèges de l’ordre racial qui nous opprime.

Faudrait-il alors « décoloniser les indigènes » ? Peut-être. Mais ce n’est pas le programme d’une organisation politique décoloniale. Ce qu’il s’agit de décoloniser, ce sont les bases du système politique français qui fonde l’inégalité statutaire dont pâtissent les indigènes et qui fait d’eux « des indigènes ». Ce qui implique également un changement des rapports de force à l’échelle internationale : notamment dans les rapports qu’entretient la France avec ses anciennes colonies (comme la Françafrique etc…), dans la situation au Moyen-Orient et particulièrement en Palestine.

 

Garantir la sécurité du lieu décolonial

 

La « pensée décoloniale » n’a pas les moyens de se déployer dans l’esprit de l’indigène si celle-ci ne trouve pas d’organisation politique pour l’accueillir. Tant que celle-ci n’existe pas, l’indigène ne s’autorise pas à penser politiquement comme un indigène. Non pas parce qu’il manque d’audace, de courage ou qu’il n’en a pas eu l’idée et que le PIR a inventé le feu, mais parce que ce n’est pas dans ses intérêts d’avoir des ambitions qui ne sont soutenues par rien. Parce que l’indigène compose avec le réel, ses revendications – sociales, culturelles, politiques,– émanent aussi directement de celui-ci. Parce que tant que la puissance indigène ne s’enracine pas clairement dans le champ politique français et impose son indépendance politique et une recomposition des forces blanches, tant que nous n’avons pas les moyens structurels et idéologiques de garantir la sécurité du lieu décolonial, de défendre les intérêts des indigènes de telle sorte que rejoindre cette organisation ne revient plus pour eux à prendre un risque considérable comme renoncer à une partie de leur vie ou mettre leur carrière professionnelle en danger, les indigènes continueront de favoriser, dans leur grande majorité, les voies de résistance/soumission intégrationnistes. « On fuira quand il faudra fuir. Nous ne sommes rien, soyons fourbes. » écrivait Sadri Khiari (4)

Il ne suffit pas d’attendre que les indigènes, en tant qu’individus, « souhaitent l’impossible » et qu’ils se « décolonisent l’esprit » par la seule lecture de Frantz Fanon, de Malcolm X, d’Edward Saïd, d’Ali Shariati ou d’Angela Davis. La décolonisation n’est pas seulement un processus subjectif, et cela même si les militants décoloniaux ont presque tous en mémoire un événement marquant, une date-clé, un texte fondateur qu’ils posent rétrospectivement comme l’élément déclencheur de leur engagement. Sans en minorer l’importance, il faut dire que cet événement a été rendu possible par des conditions objectives matérielles qui permettent d’aborder la question avec moins de crispations et plus d’assurance. L’existence d’une organisation politique telle que le PIR est l’une des conditions objectives matérielles qui facilite et l’émergence d’une « révélation » indigène et l’efficacité concrète de celle-ci. Ce qui importe, c’est d’imposer l’option décoloniale dans le champ du réel. Autrement dit, de la faire exister sur le terrain politique.

 

L’indigénat domestique « tel qu’il est »

 

Lorsqu’un indigène dit « je trouve très bien ce que vous dites mais personnellement je ne pourrais pas aller aussi loin », ce n’est pas un aveu de faiblesse ou de lâcheté. C’est une juste appréhension des forces qui charrient la conscience indigène tiraillée entre ses intérêts immédiats imposés par le pouvoir blanc et ses intérêts politiques supposés au sein d’un monde décolonisé. C’est pourquoi nous n’attendrons pas que les indigènes aient « la révélation » de la nécessité d’une lutte décoloniale à partir d’un « déclic » dans leur vie. La plupart des intégrationnistes ont une claire conscience de leur oppression sans que cette lucidité ne les pousse nécessairement à opter pour la voie radicale de la décolonisation politique. Le choix qu’ils font, qui est souvent celui du compromis voire de la compromission, est précisément aussi le fruit de cette claire lucidité. En soi, les intégrationnistes ni ne s’illusionnent, ni ne se « trompent ». Leur stratégie révèle à l’œil nu la réalité de l’hégémonie blanche, c’est-à-dire le pouvoir des Blancs à universaliser leurs propres intérêts, à redéfinir leurs propres objectifs au cours de la lutte des races sociales et ainsi à acquérir et à renforcer leur rôle de guide des forces subalternes que sont les indigènes. Nous n’avons pas besoin d’attendre que les indigènes soient « décolonisés dans leur tête », leur corps, leur comportement en les accusant de se lisser les cheveux ou de se blanchir la peau.

L’indigénat domestique ne peut se comprendre en dehors du rapport de forces qui le lie et l’oppose à la race sociale blanche, par lequel il tire son essence même. Une pensée véritablement décoloniale refuse de mystifier le statut d’indigène en valorisant une vision idéaliste de l’indigène tel qu’il « devrait être ». L’indigène pur n’existe pas. La matérialité du politique impose de renoncer à toute forme de culpabilisation indigénale : des indigènes décoloniaux vis-à-vis des intégrationnistes, des indigènes vis-à-vis d’eux-mêmes. Cela reviendrait à reprocher à l’indigène d’être ce que l’ordre racial blanc fait de lui, c’est-à-dire de nier le rapport de forces en cours dont nous tirons la légitimité de notre lutte.

Dans son film Malcolm X,  le réalisateur noir Spike Lee nous offre cette scène : Malcolm X, converti à l’islam, devenu une figure crainte et respectée du mouvement de contestation des Noirs aux États-Unis, retrouve par hasard son ami de jeunesse. Plein d’admiration pour le parcours de Malcolm X, l’ami confie son incapacité, quant à lui, à renoncer aux petits plaisirs immédiats, pour se convertir lui-même et s’engager dans la lutte. Malcolm X donne alors toute la signification politique de sa conversion religieuse lorsqu’il touche l’épaule de son ami et lui dit, en substance : « Ne t’inquiète pas. Un jour, on te récupèrera ». Ce « on » ne renvoie pas seulement à la Nation Of Islam, ni non plus à la seule personne de Malcolm X, ou encore à la communauté musulmane. Ce « on », c’est le Black Power en acte qui gagne de plus en plus de terrain sur l’Amérique blanche, c’est la communauté politique des colonisés de l’intérieur, engagée dans la conquête de leur libération, qui entraîne avec elle le destin de tous les Noirs des États-Unis, indifféremment de la vie qu’ils mènent.

Tout est là : lorsqu’un indigène décolonial dit qu’il veut « sauver les indigènes », ce n’est pas l’expression d’un paternalisme bienveillant, semblable à celui des gauchistes blancs, que l’histoire nous a appris à avoir en horreur, ni le manifeste d’une avant-garde éclairée qui voudrait libérer « la masse indigène » à ses dépens. Lorsqu’il pose sa main sur l’épaule de l’intégrationniste et lui dit cela, il n’est rien d’autre qu’un indigène qui aime son frère et qui assume la charge politique de cet amour. L’amour politique, ayant force de loi décoloniale, est celui qui décrète ceci : aucun indigène ne se libérera au détriment des siens.

 

Louisa Yousfi, militante du PIR

 

Notes

1- Aya Ramadan, Bobigny 2014 : quand les Arabes et les Noirs font campagne pour la droite blanche.

2- Sadri Khiari, Nous avons besoin d’une stratégie décoloniale.

3- Infrarouge sur France 2, Azouz Begag accuse Hortefeux de racisme !

4- Sadri Khiari, La Contre-révolution coloniale, De de Gaulle à Sarkozy, La Fabrique, 2009.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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