Retour sur la récente condamnation des Saounera

Le vendredi 21 mars, Messieurs Thierno et Samba Saounera comparaissaient devant le tribunal pour « violences contre des dépositaires de l’autorité publique n’ayant entraîné aucune incapacité temporaire de travail (ITT) » et « menaces ». Après le renvoi prononcé le 22 novembre 2013[1] et le classement sans suite des plaintes contre les policiers, la justice française a décidé de punir la famille Saounera, agressée par la police à son domicile le 17 octobre 2013.

C’est en criant « c’est ça la justice française » que Madame Saounera a quitté la salle d’audience, avant de s’effondrer, en pleurs, dans la salle des pas perdus du tribunal de grande instance de Pontoise. Avant l’audience, Madame Saounera nourrissait l’espoir de voir la justice française libérer définitivement Samba, son fils, et laisser tranquille son mari, Thierno, une bonne fois pour toutes. La présidente du tribunal en a décidé autrement. En renvoyant Samba au cachot pour 4 mois et en condamnant Thierno à 100 jours-amendes, elle a préféré ajouter de l’injustice à l’injustice.

Sur la douzaine de policiers, de Saint-Denis, de Garges-lès-Gonesse et de Sarcelles, qui se sont constitué parties civiles, seuls trois étaient présents à l’audience. Lorsque Diariatou Saounera passe à la barre, fait nouveau dans cette affaire, elle reconnaît immédiatement l’un des deux policiers qui l’a frappée au visage en l’insultant de « sale pute » avant de l’inciter à « retourner dans son pays si elle [n’était] pas contente ». Lui-même ne nie pas complètement la scène même s’il se résout seulement à avouer « l’avoir poussée avec violence dans le feu de l’action » tout en niant catégoriquement l’avoir insultée. La présidente restera de marbre et balayera en quelques mots secs ce nouvel élément, rappelant sans cesse qu’elle n’a pas vocation à juger cette affaire en dehors des faits reprochés à Messieurs Saounera.

Dès lors, c’est en vain que l’avocat de la famille, Maître Plouvier, multipliera dénonciations et demandes, face à une présidente imperméable et pressée d’en finir. Il attaque l’endogamie de la procédure qui permet à un service spécialisé de la police, pourtant mise en cause, d’enquêter sur des violences policières commises par cette même police. Dans le même élan, il pointe du doigt le manque d’équilibre d’un tribunal systématiquement aveugle aux pratiques policières réelles dans les quartiers, et son refus de prendre au sérieux la parole de la famille Saounera quand elle dénonce le racisme et la brutalité des policiers alors qu’il accorde une valeur absolue à la parole assermentée de ces derniers. Maître Plouvier rappelle au tribunal qu’aucune instruction n’a été ouverte à l’encontre des quatre patrouilles impliquées. Ce à quoi l’avocat des policiers rétorque que le tribunal a déjà fait preuve de beaucoup de patience en écoutant la famille, ainsi qu’un voisin, témoin dans cette affaire.

Passons sur les contradictions entre les dépositions des policiers, qui seront systématiquement ignorées. Sans compter que les plaintes des membres de la famille contre les policiers pour violences et insultes à caractère racial ont été classées sans suite, puisque « l’infraction n’était pas caractérisée » selon le parquet. En d’autres termes, les policiers sont intervenus dans les règles de l’art : gaz lacrymogène dans l’appartement, tirs de flashball sur la « foule hostile ». L’opération s’étant soldée par plusieurs jours d’ITT pour trois membres de la famille contre aucun pour les policiers. Tout cela pour venir « interpeller un objectif », un des fils, Amara, qui n’a pas commis les faits qui lui étaient reprochés et sera donc relâché le jour même. En définitive, les policiers ont créé une situation de chaos dans l’appartement familial. Et ils seront rémunérés par une « prime » pour cela. Le parquet a estimé que « la menace [pour les policiers] était réelle et la réponse proportionnée », chacun d’entre eux devra donc être indemnisé par la famille d’un montant variant entre 150 et 300 euros par tête, des sommes importantes mais inférieures aux 1000 euros réclamés par agent.

La présidente avait ouvert la séance en feignant vouloir savoir pourquoi « les choses avaient mal tourné » ce 17 octobre. C’est une impression de justice coloniale qui se dégageait du ton, des interventions et des rictus méprisant de la présidente, dont toute l’attitude visait à justifier l’expédition punitive du 17 octobre d’une façon simple, résumée par les propos d’un des baqueux de Saint-Denis disant : « le problème c’est que nous n’avons pas été accueillis correctement ».

Après l’anesthésie du 22 novembre 2013, le coup de massue. Le tribunal aura finalement préféré retenir l’idée que la famille Saounera est « une famille à problèmes », habitant une cité de Garges-lès-Gonesse, un « point chaud où les interpellations » se finissent en « quasi-émeute » comme le dira la procureur, et que Samba est, et devrait rester un délinquant puisqu’il a un casier judiciaire. Ce dernier conclut à la barre : « j’admets avoir un casier, mais j’ai déjà payé pour ça. Ce que je n’admets pas, c’est d’être jugé sur mon passé ».  La justice a encore une fois couvert des policiers sans même vouloir vérifier s’ils avaient, ou non, proféré des propos racistes et usé de méthodes indignes. Avec une telle décision, cette dernière reconfirme aux brigades de police qu’elles possèdent un véritable permis d’agression contre les habitants des cités, que l’impunité leur est garantie et qu’un statut de victimes leur sera de plus reconnu. Sur un mur en pierre de la salle d’audience, une inscription était gravée, au-dessus du siège de la présidente : « C’est à la seule loi que les hommes doivent la justice et la liberté ». Ici, ce sont la loi et la justice qui ont dépossédé les Saounera de leur liberté.

 

Collectif Angles Morts/Brigade Anti Négrophobie

anglesmorts@gmail.com
BRIGADE ANTI-NEGROPHOBIE

 

Ce contenu a été publié dans Actualités, Archives. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.