Victimologie des Blancs

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La métropole étant en campagne pour désigner son roitelet, en ce moment, les Français parlent aux Français. Je n’en ai pas suivi grand-chose, si ce n’est que le Blanc-France – car nous sommes en contexte de suprématie et de culture blanches[1], donc c’est à lui que médias, sondeurs et concurrents s’adressent – le Blanc-France donc, serait en colère. Le discours qui lui est adressé dans le cadre de cette campagne s’appesantit sur une souffrance qui serait liée, semble-t-il, à son appauvrissement. Le niveau matériel, civique, économique et politique de ce qui est qualifié là d’appauvrissement constituant un idéal inatteignable pour tant d’indigènes, ici et à l’extérieur, il est difficile, pour nous de nous apitoyer. La barbarie du système politique et économique dont le Blanc-France bénéficiait jusqu’alors ne lui échappait pas : c’est juste qu’il s’en désintéressait, puisque celle-ci l’épargnait.

Les parois de son cocon s’ébrèchent et il panique, se sentant soudain livré à la cruauté du monde. Ce déclassement économique ne lui fait pourtant pas perdre le soutien des institutions. Son statut racial  le sécurise : la férocité de l’État ne s’exercera jamais contre lui. La stratification raciale maintenue au fil des gouvernements de droite et de gauche lui assurera cependant sécurité et traitement humain. Rien n’y fait : il se griffe les joues et menace  d’un vote kamikaze. Ce qui ne l’aide pas à raisonner, c’est que ce statut racial qui s’étiole est réhabilité en mots par les prétendants à l’élection : certains promettent de renforcer la suprématie blanche, la majorité la maintient. La nostalgie de la grandeur passée, d’une France forte, puissante, au rayonnement culturo-économico-militaire est stimulée à longueur de programmes, maintenant le Blanc-France dans l’irresponsabilité.

Tout cela n’est pas sans rappeler le récent coup de sang des euro-descendants d’Amérique et de leurs assimilés, après 10 ans de colonialisme progressiste. Toni Morisson analysait cela fin 2016 comme une terreur ressentie par les Blancs face au recul de l’hégémonie blanche[2] : « Le jour de l’élection, avec quel enthousiasme tant d’électeurs Blancs – non-diplômés autant que diplômés – ont embrassé la honte et la peur semées par Donald Trump. Le candidat dont l’entreprise a été poursuivie en justice pour avoir refusé de louer des appartements à des personnes Noires. Le candidat qui a mis en doute le fait que Barack Obama soit né aux U.S.A., et qui a toléré le passage à tabac d’un militant de Black Lives Matter pendant un meeting de campagne. Le candidat qui interdit aux employés Noirs l’accès aux salles de jeu de ses casinos. Le candidat apprécié de David Duke [ex-leader du K.K.K.] et soutenu par le Ku Klux Klan ». Bien que réel, ce recul ne relativise en rien les antagonismes raciaux : les effets d’annonce et les mesures cosmétiques masquent juste habilement le maintien des non-Blancs dans un statut social inférieur. Dans une configuration semblable à celle connue par la France au second tour de l’élection française de 2002, pour retrouver la grandeur passée de l’Amérique Blanche et fière, 48% des jeunes Blancs, 53% des femmes Blanches, 49% des Blancs diplômés ont voté pour Trump. Dans les semaines qui ont suivi l’élection, le pays a connu une vague d’actes racistes dont ces tags résument assez bien l’esprit[3] :

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Les Blancs de la diaspora européenne paniquent à l’idée non pas que leur statut se dégrade, mais qu’il perde de la distance. Cela semble immensément douloureux, vu l’omniprésence du vocabulaire victimologique dans la presse analysant les présidentielles américaines et françaises.  Les médias encouragent cette déresponsabilisation en câlinant de mots réconfortants cette « colère légitime » ; ils posent un regard empathique sur cette rage immature et l’entretiennent en lui offrant une caisse de résonance – en mode confessionnal de téléréalité – plutôt qu’un cadre d’explication. Le Français souffre, voyez-vous, l’indifférenciation le guette.  Sa crédulité en fait une proie facile, il n’y a qu’à le bercer de récits où c’est le Blanc qui souffre de l’immigration, pas les familles réduites à occuper illégalement un logement insalubre pour pouvoir scolariser les enfants. Je prends cet exemple de réalité sociale intenable mais j’aurais pu en prendre des millions d’autres. Pour les gens en situation administrative précaire, se soigner n’a jamais été aussi dur, trouver un travail n’a jamais été aussi compliqué, résoudre sa situation administrative n’a jamais été aussi infernal. Mais c’est le Blanc qui fait le meskin.

Faute d’instrument de mesure incontestable, nous ne pourrons prouver[6] au pouvoir blanc ce que nous constatons chaque jour : la détérioration  des conditions de vie des Blancs entraîne mécaniquement une aggravation des violences économiques et politiques dans la zone du non-être[7]. Dans cette société de l’illusion, où la fiction des discours masque habillement les faits[8], les vœux pieux sur l’élévation possible des colonisés de l’intérieur n’ont pas abusé que les indigènes qui croient être arrivés, ou pouvoir arriver au sommet : ils ont aussi abusé les Blancs, qui croient leur pré-carré menacé par nous. C’est la triangulation infernale.

La France blanche a la rage, mes amis. C’est devenu une société traumatophile qui organise les conditions d’un choc émotionnel, pour sentir un électrochoc secouer son vieux corps fossilisé. « Mais seras-tu Charlie après l’automne ? » demandait Kalash[9] début 2016. Cette veille d’élection laisse entrevoir la réponse.

Alors nous, indigènes, observons le spectacle de ce recroquevillement, mi-atterrés, mi-amusés. Nous avons bien quelques idées pour l’avenir. Elles ont été exposées ces dernières années à longueur d’ouvrages, d’émissions de radio, de discours, de banderoles, de plaidoiries, de marches, de blogs, de manifestations (ci-dessous manifestation demandant justice pour Théo Luhaka le 11 février 2017 à Bobigny), de slogans, de débats, de table-rondes, de pancartes, d’occupations, d’apostrophes, de polémiques, de chansons, de tribunes, de fictions, de films, de rassemblements, et sont à la disposition de qui sait écouter.

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Libre au pays de s’enferrer, puisqu’il sait mieux que nous ce qui est bon pour lui. Reste que ce seront les indigènes, ici et à l’extérieur, qui paieront le plus lourd tribut pour le vote rageur de la France éplorée.

Intéressant aussi à observer, le nombre grandissant d’indigènes engagés dans les campagnes de ces candidats à la présidentielle, les fameuses grenouilles dont nous parlait Houria Bouteldja[10] il y a quelques mois. A une époque où une part croissante de la fierté indigène est enracinée dans la capacité d’exceller en gymnastique, patin à glace, technique militaire ou artifices de beauté, pour concurrencer l’homme blanc dans le respect des règles édifiées par lui, c’est pourtant logique. Mais je ne m’y habitue pas. Voir un frère se battre pour le Frexit ou la France insoumise comme si sa vie en dépendait me laisse toujours sans voix. Comme Mohamed Saou,  ils ont besoin de faire un tour de manège complet, éjection comprise, avant de recouvrer leurs esprits.

Certains le font parce qu’ils se sont élevés socialement. Ils protègent le système raciste et le défendent, trop heureux d’avoir sauvé leur peau. Le champ de leurs revendications a rétréci au fil de leur élévation sociale. On voit moins bien du ciel, c’est bien connu. C’est dans ces conditions qu’on peut voir comme une avancée extraordinaire l’intégration du contrôle d’identité à un programme électoral. Ce sont les mêmes qui pousseront des cris d’extase devant un mannequin voilée H&M, ou une femme noire championne de gymnastique, danseuse étoile ou mathématicienne pour la NASA. Ceux-là scandent  « I love my people » chaque fois qu’un des nôtres gagne à la kermesse des Blancs, comme si leur réussite individuelle bénéficiait à tous et pouvait se substituer aux luttes et au combat politique.

Ces indigènes en campagne pour les présidentielles tentent d’acquérir la blanchité en faisant leurs les revendications de la nation. A ceux qui disent « on est malade » parce que la France dit « je suis malade »[11], je rappelle les mots du Dr. Frances Cress Welsing[12] : « Peu importe de combien vous avez rétréci votre nez, peu importe le nombre de docteurs, avocats, juges, professeurs, universitaires que vous pouvez produire, peu importe le nombre d’Einstein, de Freud, de Marx ou de Rubenstein que vous pouvez produire, peu importe la quantité d’argent, de diamants et d’or que vous obtiendrez, si vous êtes classés comme « non-blancs » dans les conditions de suprématie blanche, quand le couperet de la suprématie blanche tombera, vous serez sous ce couperet ».

Il ne s’agit pas d’adoucir nos revendications, d’en extraire quelques points pour les inscrire dans un projet incluant le maintien des structures d’oppression. Cela n’a aucun sens de réformer un État qui s’appuie sur la violence coloniale. Notre projet ne doit pas être d’adapter mais de refonder. Tout ce que vous parviendrez à obtenir avec vos « j’aime la France », c’est de devenir le visage de la nation dans son entreprise impérialiste. Je vous mets au défi d’aller lancer votre cri d’amour à la France à Wahran, Reynerie, Port-au-Prince (ci-dessous une photo des manifestations contre la France en 2015, à l’occasion de la visite de F. Hollande), Goma, Alep, Aulnay-Sous-Bois, Boissard, Gao, Grand-Bourg ou Niamey.

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Malika Salaün, membre du PIR

 

Notes

[1] Dr Frances Cress Welsing, The Isis Papers

[2]  Zeba Blay , Toni Morrison : Fear of losing white privilege led to trumps election us

[3] @bobby sur Twitter

[4] http://www.essence.com/news/politics/most-black-women-voted-for-hillary-clinton

[5] Chiffres du National Center for Education Statistics

[6] car c’est ce qui est fréquemment exigé de nous

[7] Fanon, Peaux noires masques blancs, cité par Grosfoguel, Un dialogue décolonial sur les savoirs critiques entre Frantz Fanon et Boaventura de Sousa Santos

[8] « Trop de Français imaginent que s’ils ferment les yeux devant le racisme, claquent leurs talons trois fois et prononcent les mots « Liberté », Égalité » et « Fraternité », le croque-mitaine du racisme va simplement disparaitre. Qu’aucune donnée ou mesure n’est nécessaire. Seulement de jolis mot, magiques et aveugles à la race. » Crystal Fleming, en 2015.

[9] Dans le morceau «Après l’automne » de l’album « Kaos ».

[10] Houria, Bouteldja, « Bat m’a jrana we-sebbah y-guerguer » : en finir avec l’universalisme blanc.

[11] Malcolm X, The difference between the House Negro and the Field Negro

 

[12] Dr Frances Cress Welsing, The Isis Papers

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