L'imposture soralienne

Soral, le petit soldat de l’« empire »

Le titre de l’ouvrage Comprendre l’empire d’Alain Soral confine à la publicité mensongère : présenté comme un réquisitoire contre l’« empire », dont il éclairerait les rouages secrets, il constitue plutôt une défense acharnée du nationalisme français et donc de l’impérialisme occidental, laquelle multiplie – à ses fins – les confusions, les mystifications et les fausses pistes. En fait, son discours est surtout inspiré par la sauvegarde du pouvoir blanc, pilier de l’impérialisme, à partir d’une représentation chimérique de la « nation » qui s’opposerait à la mondialisation et, concrètement, aux effets sociologiques de l’immigration sur la France. En prétendant unir les français de toutes origines contre les complots ourdis dans l’ombre des réseaux de l’oligarchie mondiale, il cherche surtout à les soumettre à son idéologie national-raciste.

Et un tel projet implique forcément de dresser les descendants de l’immigration postcoloniale[1], convertis en patriotes, face aux militants impliqués dans les luttes décoloniales et sociales, ce à quoi Soral ne manque pas d’œuvrer. Sous ses apparences rebelles et contre-hégémoniques, l’homme nous apparaît donc, au contraire, profondément cramponné à l’ordre social dominant. C’est pourquoi nous ne débattrons pas ici des thèses trompeuses de ce livre, ainsi que de tout ce que Soral a pu dire ou écrire ailleurs[2]. Nous chercherons plutôt à démonter ses motivations idéologiques et à explorer leurs ressorts politiques et sociaux.

 

Empire, impérialisme et Etat-nation                                         

Soral n’est pas le seul à recourir à la notion d’empire, puisqu’elle est notamment au centre du retentissant ouvrage de Negri et Hardt[3]. La première supercherie consiste à croire que Soral aurait inventé la notion ou même qu’il en serait un des principaux « théoriciens » (très entre guillemets). Or, si elle s’adapte mieux aux motivations idéologiques de Soral que le concept d’impérialisme, il la détourne allègrement et la réduit à l’état de faire-valoir de ses fables.

Tandis que le concept d’impérialisme, lui, met l’accent sur le rôle primordial des États-nations dans l’expansion du capitalisme, la notion d’« empire » – telle que la définissent Negri et Hardt – déplace la perspective vers le pouvoir des multinationales et l’existence d’une gouvernance mondiale qui ne serait reliée à aucun État-nation en particulier, même si certains d’entre eux y occupent une position privilégiée. Toutefois, la façon dont ceux-ci envisagent  l’empire s’inscrit dans la trajectoire marxiste de la critique de l’impérialisme. Face au vieil impérialisme, qui était un prolongement de l’État-nation, l’Empire s’imposerait comme un mode supranational de gouvernance de la société capitaliste mondialisée, au travers de régulations et coercitions monétaires, financières, commerciales et militaires, ainsi que des instruments de circulation, communication et langage qui débordent l’autonomie des États-nations comme centres de décision politique.

Soral, lui, affirme défendre la souveraineté de l’État-nation contre la gouvernance mondiale, mais en renvoyant à une tradition nationale au passé mythifié qui servirait l’intérêt commun contre les dérives oligarchistes des élites financières et politiques, nationales et mondiales, fortement liées au « lobby juif ». Or, Negri et Hardt ne perdent pas de vue la généalogie de la nouvelle gouvernance dans le vieil impérialisme, ni n’en réduisent l’analyse historique et sociale à de vagues considérations sur le pouvoir d’influence de « réseaux maléfiques ». Pour eux, si le glissement du vieil impérialisme vers l’empire implique une reformulation des résistances politiques et des luttes sociales[4], celles-ci ne sauraient consister en une actualisation des vieux mythes nationalistes contre l’idéologie libérale des Droits de l’homme, puisque ceux-ci se situent dans une même matrice bourgeoise et occidentale (et on sait, en ce sens, le mépris de Negri pour l’Etat-nation). En contrepartie, les élucubrations idéologiques de Soral agencent à sa guise les éléments qu’il projette dans la notion : simplification extrême des problèmes sociologiques, digressions historiques baroques et délires complotistes qui n’ont d’autre motivation que de justifier son fétichisme de la nation et le romantisme halluciné de son idéal civilisationnel « helléno-chrétien ».

Au-delà de l’usage abusif qu’en fait Soral, les limites de la notion et du rôle secondaire qu’elle assigne aux États-nations et à la classe ouvrière dans la phase actuelle de l’expansionnisme capitaliste ont d’ailleurs été soulignées par maintes critiques à l’ouvrage de Negri et Hardt[5]. Néanmoins, Comprendre l’empire ne saurait être pris en compte dans ce débat (« empire ou impérialisme »), tant il est éloigné des exigences analytiques et critiques qu’il suppose.

L’ouvrage s’apparente davantage à une vulgate « théologique » (quoique le terme soit aussi trop flatteur), où les forces du mal et du bien s’affrontent dans une arène imaginaire qu’à une réflexion historique et sociologique sur la domination et ses implications réelles. Tout n’y est qu’affaire de morale. Dans la préface de Comprendre l’empire, Soral n’hésite d’ailleurs pas à évoquer  la « bonne volonté » qui motive ses écrits, non sans son habituelle, naïve et impudique égolâtrie : « Quant à la motivation de l’auteur, le pourquoi d’une telle prise de risques pour si peu d’adhésion — domination impériale oblige —peut-être son envie d’entrer dans la légende plus forte que celle d’entrer dans la carrière ? L’ivresse de la vérité qui finit par s’imposer comme une religion ? Cet ennui mortel aussi qu’on ressent à force de ne côtoyer dans l’Olympe que des salauds, des soumis et des cons. En résumé, une tournure d’esprit qui me dépasse, mais qui fait que je ne parviens pas, malgré les leçons de la vie et les déceptions, à me résoudre comme tant d’autres laissés sur le bord de la route, à ce cynisme d’élite qui conduit au mépris du peuple et du bien commun. » (Comprendre l’empire, p. 7) Il récidive dans un dialogue avec Naulleau, récemment publié : « On  est tout simplement dans la volonté d’exactitude et de sérieux,  la volonté du bien. » (Dialogues désaccordés, p. 57). Cela en dit déjà long sur la mégalomanie bouffonne du personnage, qui a donc claqué la porte de l’Olympe pour faire don de sa charmante personne au peuple implorant…

On sourira aussi bien sûr à l’évocation de son sérieux, de son honnêteté et de son désintéressement. La « droite des valeurs » et la « gauche du travail » nous dit-il. Pourtant, la critique qu’il développe n’a rien de véritablement « sociale » puisque elle s’opère à travers le prisme de sa pure morale subjective. Il ne s’agit, finalement, que de braves travailleurs et honnêtes citoyens (toutes classes confondues) spoliés par la machinerie infernale d’élites sans scrupules, dominées par le pouvoir de l’argent, l’américanisation infernale et la  « juiverie » transnationale (trotskystes et autres gauchistes cosmopolites inclus), en attente d’un homme providentiel qui viendrait les unir dans un vaste élan de solidarité nationale. On est à des années-lumière de Marx et plutôt dans un registre néofasciste. La critique du capitalisme y est vidée de toute substance sociale. Les catégories « haut/bas », « système/antisystème », « élites/peuple » sont dociles à toutes les mystifications, en réduisant les contradictions sociales et en écartant les agents des luttes, au profit de mirages populistes, en réalité solidaires des structures de domination, en ce cas capitalistes, impérialistes et racistes.

Bien que Soral s’emporte contre le « moralisme en carton-pâte » de la gauche des élites – de cette gauche « bien-pensante » qui a troqué les luttes ouvrières pour ses comédies sociétales – il se situe, en fin de compte, dans le même ordre moral du discours, au détriment des véritables enjeux sociaux des luttes. Si son racisme (mal dissimulé[6] sous le verni des appels à l’unité de tous les « patriotes de bonne volonté ») est le miroir du racisme non-assumé de cette gauche, lequel a triomphé dans toute l’étendue du champ politique blanc (ce qui revient donc à soigner le mal par le mal), les dérives oligarchiques des partis de pouvoir ne doivent pas faire oublier que le Front National, dont Soral est un rabatteur, s’inscrit pleinement dans les logiques « systémiques » qu’il feint de dénoncer. On a d’ailleurs l’exemple de la Hongrie, où ultranationalisme et mondialisation néolibérale font bon ménage.

Pour Soral, ce serait l’antiracisme de la gauche qui aurait empêché « l’intégration des immigrés » (et « diviser le peuple de France ») et non le racisme qui sévit en France, puisqu’il serait fictif ou périphérique. Pourtant, l’antiracisme moral de la gauche a justement réduit le racisme à une commode affaire de préjugés individuels et périphériques (de « bêtise humaine »), en lui déniant tout caractère structurel. Il a surtout consisté à neutraliser l’émergence d’un antiracisme politique, à vocation populaire, qui aurait pu combattre le racisme institutionnel, sur lequel « bien pensants » et extrême droite se rejoignent. En ce sens, cet antiracisme s’est surtout distingué par son idéologie intégrationniste. Si l’ordre républicain a été discriminant, hiérarchisant et excluant (donc racialisant), c’est dans ce cadre paternaliste. S’il s’est accompagné d’une dérive néolibérale, celle-ci a aussitôt imposé la division entre nationaux et immigrés au cœur du champ politique français, contribuant ainsi à la montée du Front National. Cela a non seulement contribué à exclure des pans entiers de l’immigration de la citoyenneté, mais a créé des citoyens de seconde classe parmi ses descendants. La stratégie n’a pas été une « diversion antiraciste », comme le soutient Soral, mais une offensive libérale et républicaine, à caractère antipopulaire et raciste, dans la trajectoire de l’histoire coloniale de la France.

Le patriotisme soralien est un sous-produit radical de cette évolution et s’inscrit également dans une perspective intégrationniste, d’où son empressement à présenter l’antiracisme de gauche sous l’angle du « différentialisme » et à le définir comme l’imposture de l’antiracisme plutôt que comme un antiracisme d’imposture. L’intégrationnisme repose sur le rôle classificateur des populations par l’État-nation, en même temps excluant et digestif, hégémonique et dispensateur des privilèges. En cela, même s’ils se concurrencent par ailleurs, l’universalisme chauvin des Droits de l’homme (ou plutôt de l’homme blanc) et le discours de légitimité autochtone de la prétendue « tradition française » (quand elle se découvre une vocation universelle) ne divergent pas. En réalité, la racialisation et les dispositifs intégrationnistes (ou assimilationnistes) ne constituent pas deux alternatives ; ils sont les deux faces complémentaires d’un même processus postcolonial, aux expressions idéologiques variées qui en combinent diversement les éléments.

 

L’empire flottant et le problème (pas trop) caché de l’immigration

Dans cette perspective, Soral a pris très au sérieux l’idée selon laquelle l’empire – autonomisé des États-nations – serait « sans lieu ». Il est tellement sans lieu qu’il flotte, au grès des fantaisies de l’affabulateur, pour se vider de toute matière politique, sociale et idéologique. L’empire que Soral envisage, c’est son empire à lui, l’empire façonné à la mesure de ses désirs et de ses chimères. Certes, il renvoie bien à des éléments de réalité : le pouvoir financier, les oligarchies mondialisées et tout ce que le sens commun n’a pas de mal à identifier. Cependant, il ne confronte ses superficielles observations à aucune conceptualisation historique et sociologique qui permette de dire quoi que ce soit de véritablement critique et contre-hégémonique sur cet « empire ». La raison en est simple : il en défend les piliers, et tout particulièrement l’hégémonie blanche, indissociable de l’expansion du capitalisme.

C’est bien dans cette logique qu’il se débarrasse du fardeau du colonialisme qu’il réduit à une trahison périphérique (un détail de l’histoire, entendons-nous). Mais une trahison marginale aussitôt compensée par ce qui est pour lui un plus grand leurre encore : les luttes de libération nationale qui bien entendu ne menaçaient pas ou plus le pouvoir. Rien ne le fait davantage jouir que de minimiser la lutte algérienne pour l’indépendance, non pour déconstruire le « roman national » algérien (et ses confiscations), comme il s’empresse de l’affirmer, mais pour délégitimer tout approfondissement des luttes anticoloniales (avec le désir à peine dissimulé d’une recolonisation). En revanche, sa pseudo-déconstruction du « roman national » français consiste à glorifier les symboles éternels d’une France totalement fantasmée. Finalement, en soulignant exclusivement les implications paradoxales de l’idéologie des Droits de l’homme dans le processus colonisateur, il ment par omission. Il y occulte le rôle central du nationalisme (et de ses agents « civilisateurs », autant issus du catholicisme militant que de la mouvance républicaine) et, pour cause, il en est un zélé continuateur. Comme toujours, il réécrit l’histoire à sa guise, en la falsifiant avec des affirmations partielles et inexactes, voire complètement invraisemblables.

Et de tout cela, il parvient à extraire – sur des bases forcément biaisées – l’impératif d’unité nationale afin de construire un sens commun – foncièrement néocolonial – autour duquel il s’agirait d’unir tous les patriotes, fussent-ils Noirs, Arabes ou Musulmans (En somme, des issus de l’immigration bien oublieux et on ne peut plus aliénés).

Au départ, il assume les mêmes postulats que ceux qui, à l’intérieur de l’extrême droite, envisagent l’immigration comme une menace démographique: il s’insurge contre le mélange des cultures et des races (puisque cela produirait de l’acculturation et nuirait aux solidarités sociales) ; il définit l’immigration comme une intrusion planifiée contre la population française, qui menacerait jusqu’à son existence[7]. Dans le même ordre d’idées, il reprend la distinction entre les « français issus de l’immigration » (exogènes, intrus) et les « français de souche » (autochtones, légitimes). Néanmoins, il diverge sur la méthode : tandis que certains courants de l’extrême-droite sont engagés dans une croisade frontale contre l’immigration et ses descendants, Soral plaide généreusement pour la « rédemption patriotique » des « échappés des couilles de leurs pères » (on peut y voir une appropriation très soralienne du thème de la « chute » ou du « péché originel ») [8]. En ce sens, aux « islamoracailles », horriblement hybrides, il oppose les « musulmans patriotes », c’est-à-dire les bons français et bons musulmans, dont il s’adjuge le monopole de la définition (comme d’autres ont leurs « bons arabes »).

Il prétend ainsi faire face au complot des réseaux de l’oligarchie mondiale qui, après avoir fomenté l’immigration contre la France, alimenteraient maintenant le « choc de civilisations » et les divisions interethniques à l’échelle mondiale et française pour mieux asseoir leur pouvoir. S’il s’insurge donc autant contre les « communautarismes » et le « racialisme » (dont celui de la mouvance identitaire de l’extrême droite), ce serait pour éviter les polarisations induites par ce complot. Il n’en considère pas moins que le communautarisme blanc est légitimement maître chez lui. Pour cette raison, il n’existerait aucune problématique postcoloniale en France, puisque celle-ci renvoie à l’autochtonie et les autochtones, en France, sont les « français de souche ». La catégorie d’indigène deviendrait automatiquement impertinente, en même temps qu’elle constituerait une impasse victimaire. Pour les populations d’origine immigrée, la voie patriotique serait, au contraire, la seule issue du ghetto où elles auraient été enfermées par l’imposture antiraciste. Jolie inversion : la racialisation serait le fait des racialisés et non celui du racisme ! Et afin de boucler la boucle, il les exhorte à se démarquer de l’immigration et même à la combattre, en embrassant la cause du « peuple de France ».

Or, son idéal de « solidarité nationale » est subordonné à la légitimité autochtone qui désarme, à son profit, toute considération critique sur la domination raciale et entrave les solidarités entre les populations racialisées. S’il se déclare horrifié par la perspective d’une « troisième guerre mondiale » instrumentalisée par la « juiverie transnationale » (il connaît ses classiques), il semble aussi surtout habité par une sorte de panique démographique, face aux velléités (à domestiquer) des « barbares » pour bousculer l’ordre social. En ce sens, il soustrait le caractère égalitaire de libération du combat anticolonial, en le définissant principalement comme un combat autochtone. Il peut ainsi construire une équivalence entre les luttes anticoloniales et l’injonction frontiste – « la France aux Français », alors que celle-ci se fonde sur le principe exactement inverse de domination et de hiérarchisation des populations, à partir des critères essentialisés d’autochtonie, d’identité, etc. Cela lui permet, non seulement de nier la réalité postcoloniale de la société française, mais aussi de brouiller les rapports entre cette réalité et le néocolonialisme externe. En effet, le discours de légitimation citoyenne par la francité en appelle, sur son propre territoire, au même principe hégémoniste que a justifié la colonisation et perpétué l’impérialisme. De la sorte, il légitime TOUT le colonialisme et TOUT l’impérialisme (et indirectement le sionisme). Il n’y proclame pas seulement le communautarisme blanc « maître chez lui », mais « maître » tout court. Il opère une inversion hautement perverse : ceux qui défendent la légitimité des populations postcoloniales pour transformer la France seraient des « esclaves » ; et ceux qui se soumettent aux injonctions patriotiques, avec tout ce qu’elles ont de dévalorisant pour eux, seraient des hommes libres. Soral offre ainsi une égalité illusoire, dont le caractère rédempteur contient la négation, et une fausse réconciliation, en échange de reniement.

Cela explique en partie pourquoi sa critique superficielle, opportuniste et peu convaincante du colonialisme porte principalement sur ses effets migratoires, et qu’elle s’accommode si bien de son alliance avec les mouvances d’extrême droite, nostalgiques de l’Algérie française – en commençant par l’ex-tortionnaire, Jean-Marie Le Pen, lequel constitue pour lui une sorte de figure paternelle. Il attribue à ce dernier une générosité fantaisiste, durant la guerre d’Algérie, qui aurait consister à proposer de faire des « musulmans » (terme, rappelons-le, à connotation raciale) des citoyens  français, mais sur une base incontestablement raciste et uniquement pour sauver l’Algérie française. Sa trajectoire postérieure témoigne suffisamment de la nature exacte de cette « générosité ». Soral fait aujourd’hui une proposition équivalente, tout aussi piégée, qui consiste à enrôler les populations postcoloniales dans l’entreprise nationaliste de l’extrême-droite, tandis qu’elle en sont objectivement et très concrètement la cible.

En effet, il va sans dire que l’issue de l’illusoire bataille idéologique entre les tendances identitaires et la tradition antisémite de l’extrême-droite est jouée d’avance. Quoique celle-ci ne soit pas homogène et qu’elle soit traversée par des fortes tensions, les postulats partagés par ses différents courants sur l’immigration et ses descendants, certes sous des modalités diverses, font clairement pencher la balance contre eux. Sans aucun doute hantée par des pulsions génocidaires et des désirs d’expulsion massive, pas  forcément assouvissables, l’extrême droite est de toute façon porteuse de régressions profondes pour les populations postcoloniales. On y décèle facilement un projet larvé d’apartheid qui radicalise largement les effets d’exclusion du pacte républicain. De fait, pendant que Soral joue son rôle de rabatteur vers le FN et de diviseur des populations postcoloniales autour de l’antisionisme, le rapprochement de membres du FN et de l’extrême droite avec le sionisme est palpable[9]. Bien entendu « Égalité et Réconciliation » ne garantit pas le service après-vente auprès des « musulmans patriotes » engagés dans sa démarche.

Et fait, le problème de Soral ne réside pas dans les effets supposés que l’immigration aurait eus contre les solidarités populaires (où, au passage, il inverse complètement les responsabilités) et sur l’économie nationale, mais dans le fait-même de l’immigration qui, selon lui, « pourrit l’ambiance ». Une critique véritable du capitalisme et de ses effets migratoires et sociaux devrait se solidariser avec elle, et notamment s’opposer à la fonction des États dans la classification, régulation et répression des populations réduites à l’état de marchandises[10]. Plutôt que de défendre une identité nationale fictive, menacée par les effets prétendument combinés du capitalisme et de l’immigration, et d’opposer entre elles les populations paupérisées, elle s’attacherait, au contraire, à établir l’étroite solidarité entre l’expansionnisme capitaliste et les intérêts nationaux, entre l’impérialisme (notamment sous ses formes coloniale et néocoloniale) et le racisme, dont la matrice mondiale et étatique, libérale et nationaliste a été, à l’intérieur de la France même, le véritable vecteur de la dégradation des cultures et solidarités populaires, ainsi que de la violence sociale.

En ce sens, il ne fait aucun doute que la solidarité très faussement exprimée avec la souveraineté des peuples d’ailleurs – du Venezuela aux pays arabes (où le statu quo semble lui convenir) – contre le capitalisme mondialisé ne répond qu’à un intérêt domestique. Déjà affligé par la déstabilisation économique de la France, Soral ne pourrait que déplorer les coûts d’un effondrement de l’hégémonie occidentale et de recul du néocolonialisme, dont la France, son système actuel et ironiquement les propres fables soraliennes dépendent. L’évidente contradiction est là : on ne peut se déclarer contre l’« empire » et même contre ses effets en France, sans lier ses propres combats et intérêts au destin des peuples et agents qui luttent contre l’impérialisme. Et cela implique inévitablement une inversion de perspectives sur la position de la France dans le monde et sur les enjeux véritables des luttes intérieures. Le « soulèvement des nations », tel que Soral l’oppose à la thèse néoconservatrice du « choc de civilisations » (dont il partage de nombreux présupposés), vient, par une voie détournée, à la rescousse de l’hégémonie blanche au sein de la société française. Pour cela, tout ce qui contrarie son idéologie national-raciste est abusivement classé dans le rayon « racialiste » du « choc de civilisations ». C’est certes une trahison des luttes populaires, internes et externes. Mais ce n’est pas le souci de Soral. Son véritable souci, c’est LA France.

 

Le complot « judéo-maçonnique » et le leurre de l’antisionisme

Dès lors qu’il n’existe plus d’« empire », sinon des vagues notions de « puissances de l’argent » et de « réseaux oligarchiques », il faut bien remplir l’espace vide. Soral prévient Naulleau : il ne s’attaque pas à des abstractions conceptuelles, mais à des personnalités, groupes et réseaux tout-à-fait concrets. En réalité, il substitue un pouvoir occulte élucubré à la conceptualisation concrète de la domination qui l’obligerait à renoncer à tous ses délires. Et pour cela, il a su trouver une figure qui puisse fédérer tous les supplétifs qu’il espère clientéliser, en reprenant un thème classique de l’extrême-droite : le complot judéo-maçonnique, abominablement cosmopolite et traître aux nations. Certes l’« empire » a aussi un goût américain, mais le « juif » y tient de toute façon une place de choix, vers laquelle tout semble converger.

Partant, Soral a donc fait une découverte merveilleuse qui marquera sans aucun doute l’histoire de la « pensée » française : « le juif existe ». Pourtant, dans le contexte français actuel et à différence du vieil antisémitisme européen, l’antisémitisme doctrinaire de Soral n’a pas véritablement de conséquences pratiques. Le « juif » y est un objet flottant, comme il l’est dans les discours philosémites qui dénoncent l’« antisémitisme des banlieues ». Son actualisation du vieux fonds antisémite de l’extrême droite française consiste plutôt à canaliser les populations postcoloniales vers l’extrême-droite, au travers d’un pseudo-antisionisme, tout en dissociant soigneusement le sionisme de l’hégémonisme blanc et de l’impérialisme occidental, c’est-à-dire en le réduisant à un « communautarisme juif » infiltré dans les instances dirigeantes françaises.

Or, s’il existe une « religion de la shoah », il faudrait se demander ce qu’on y défend vraiment : le « judéocentrisme » ou l’Occident ? De ce point de vue, le sionisme doit être avant tout défini comme un projet colonialiste qui a été le vecteur du « blanchissement » des « juifs » (notamment en Europe), devenus alliés de leurs ex-bourreaux. Dans la lignée de l’antisémitisme européen, le sionisme a transfiguré l’identité juive. Theodor Herzl, son précurseur, en avait d’ailleurs fait la promesse, comme dans cette citation célèbre: « Pour l’Europe, nous formerons là-bas un élément du mur contre l’Asie ainsi que l’avant-poste de la civilisation contre la barbarie. » En l’ignorant, on se permet de nouveau d’absoudre la France et l’impérialisme occidental de leurs responsabilités fondamentales dans la colonisation israélienne et leurs autres entreprises impérialistes. Pourtant, la colonisation de la Palestine a autant été une entreprise sioniste qu’elle a servi les desseins impérialistes (ce qui aide à comprendre leur « docilité » face au lobby sioniste). Mais pour Soral le stratagème est autre : il s’agit de piloter les populations postcoloniales (elles, bien calées dans le viseur de l’extrême-droite) contre un ennemi soi-disant omniscient, responsable de tous les maux de la terre, afin de ne pas contrarier ses rêves d’unité patriotique et le salut de sa France. Cet ennemi n’est pas tant le sionisme (vidé de contenu historique) mais la figure fantasmagorique du « juif » qu’il leur jette en pâture[11].

En clair : l’« empire », tel que Soral le radote, a pour vocation de rabattre les descendants de l’immigration et « musulmans patriotes » dans les rangs de l’impérialisme réel, dans les rangs de la France immaculée, innocente victime entraînée malgré elle dans le soutien au sionisme. Que l’impérialisme français ait précédé l’invention du sionisme, que les britanniques – autre puissance coloniale – aient créé les conditions de la colonisation israélienne, que les États-Unis lui aient apportée un soutien inconditionnel, cela ne peut être dû qu’aux « réseaux sataniques » du complot « judéo-maçonnique », certainement pas à l’affinité objective entre l’impérialisme occidental (où la France est bien davantage qu’un sous-traitant des États-Unis) – aux racines chrétiennes et bourgeoises – et le sionisme. Le fait que des tendances de l’extrême droite française se rapprochent du sionisme serait-il aussi le signe de leur soumission au sur-influent « communautarisme juif » ou ne serait-ce pas, plutôt, la conséquence d’une même affinité, face à une « menace » démographique considérée plus pressante ? Bref, il semblerait bien que les populations postcoloniales soient autant l’enjeu que la cible de cette opération, comme elles le sont de la « sionisation » de la France.

 

La trinité Nation-Peuple-Tradition contre le « luttisme »

De ce point de vue, Soral ne déteste rien autant que ce qui pourrait s’opposer dialectiquement à ses désirs d’unité autour du mirage de la cause patriotique : ce qu’il appelle le « luttisme »[12], forcément manipulé et dupe. Il opère, en ce sens, une inversion qui est la clé de tout son discours. Tandis que la « lutte des classes », dans sa version radicale, est une invention messianique de la « juiverie marxiste » et autres intellectuels trotskystes et cosmopolites, tandis que les indigènes décoloniaux sont les « aliénés », les « diviseurs du peuple de France » et les « alliés objectifs » de la mondialisation, il n’existerait d’alternative populaire à la mondialisation et d’émancipation pour les descendants de l’immigration que dans l’entreprise patriotique qui  perpétue précisément la domination. La technique de Soral, afin d’égarer ses lecteurs et ses écoutants, est tout-à-fait simple et prévisible, une fois qu’on l’a saisie : toute lutte qui pourrait démystifier ses supercheries et contrarier ses aspirations est immédiatement renvoyée au statut d’« idiot utile » de la mondialisation. Et avec la plus caractéristique des malhonnêtetés intellectuelles, puisque toute (non-)« pensée » rudimentaire n’a pas à s’embarrasser d’examens sérieux, on en monte en épingle n’importe quel aspect qui serait supposé le démontrer…

Sa vulgate « théologique » identifie donc une sorte de nouvelle trinité – le Père, le Fils et le Saint Esprit – dans le triptyque magique qui doit faire triompher les forces du bien sur celles du mal : la nation, le peuple et la tradition française. Comprendre l’empire est moins un texte écrit contre l’« empire » – objet flottant qui sert à neutraliser les luttes réelles – que contre les agents dialectiques qui pourraient bousculer les hiérarchies de la France éternelle. Dès le début du texte, on apprend d’ailleurs que toutes les luttes du passé (et du présent) – qui n’entrent pas dans les catégories soraliennes – n’ont servi qu’à diviser la solidarité nationale des « petites gens » et des « honnêtes citoyens » contre l’ennemi réel : celui qui a inventé et imposé le « luttisme ». Il retrouve néanmoins des vertus certaines à la « lutte des classes » (ou plutôt à une version dégradée et paradoxale de celle-ci), redevenue une menace pour les élites mondialisées et la bourgeoisie française qui redoute les soulèvements de son « peuple » (« comme en 1793, 1848, 1871 et avec… le pétainisme », dit-il sans rire), quand il s’agit de l’opposer à la « tiers-mondialisation » de la France :

« Car on ne dira jamais assez à quel point la magrhrébisation, l’africanisation, la tiers-mondialisation de la France ont fait baisser vertigineusement le niveau de civisme et de civilité de la population française. A quel point ce recul du niveau de conscience démocratique fut voulu par le patronat et le pouvoir : des voyous et des abrutis plutôt que des ouvriers conscients de leurs droits… et de leurs devoirs. »[13]

Il ne se prive d’ailleurs pas pour exprimer ses véritables sentiments racistes sur les populations postcoloniales de France, affreusement devenues françaises, et qui ne peuvent être acceptées, finalement, que par leur transfiguration patriotique :

« Dorénavant ces travailleurs solitaires, maintenus jusque-là isolés de la population française, auraient le droit de faire venir leurs femmes, et tous les fils qui naîtraient de ces esclaves humiliés et de leurs épouses brutalement déportées deviendraient français ! Bombe à retardement, quand on songe que tous ces z’y va qui pourrissent aujourd’hui l’ambiance seraient encore dans les couilles de leurs père ! Décision étrange, prétendument humaniste, qui a changé pour toujours le visage de la France et qui est peut-être en train de la foutre en l’air. »[14]

Comme pour de nombreux gauchistes, la lutte des classes qui ne tient plus qu’un rôle accessoire dans la critique du capitalisme (tant elle est devenue un gros mot qu’on prononce du bout des lèvres) retrouve toutes ses vertus quand il s’agit d’en défendre la prédominance sur les luttes décoloniales : c’est-à-dire quand il s’agit de défendre les privilèges de l’hégémonie blanche au sein des classes populaires contre les populations postcoloniales. Car ce sont elles qui divisent les classes populaires et non le racisme lié à la défense de ces privilèges (bien sûr !). On le voit : dans le cas de Soral, tant le « luttisme de classes » que toute autre considération dialectique doivent être soigneusement subordonnés à l’unité mystificatrice d’un « peuple de France » qui ne saurait être contrarié par aucune contradiction. Et l’indigène dans ce schéma ? Il doit « patriotiquement » se contenter de rester au bas de l’échelle sociale et symbolique et tenter d’exister discrètement.

Ce qui ressort également, c’est que Soral idéalise un certain passé ouvrier, mais qui n’a de valeur que par sa supposée cohérence ethnique contre l’immigration, c’est-à-dire par son ethos national[15]. D’ailleurs, il ne se prive pas pour manifester des signes de mépris typiquement petit-bourgeois envers la classe ouvrière, par exemple quand il célèbre l’humour gaulois de la banderole parisienne du stade de France contre les « consanguins ch’tis » (qui n’auraient quand même pas l’outrecuidance de se considérer le « nouveau peuple élu »). Pour lui, le « peuple » n’est bon que quand il entre dans la « catégorie nationale » et respecte ses hiérarchies ; les droits sociaux et l’égalité – contre les « profiteurs » – doivent être maintenus dans les limites de la « collaboration » entre les classes compatibles avec la cause nationale.

Et bien sûr, le « peuple » et la « nation » trouvent leur essence dans « tradition française », pure et antique. Ainsi, à la nation « bourgeoise » qui annonçait la mondialisation, il oppose la « nation profonde », anticapitaliste par nature et qui existerait, elle, indépendamment de l’avènement de l’ère bourgeoise et de l’expansionnisme capitaliste. Qu’importe que cela ne tienne pas debout, que ce soit même tout-à-fait contraire à la plus élémentaire véracité historique ! Ses sources remonteraient à une tradition millénaire, « helléno-chrétienne », peuplée de héros intermédiaires : de Georges Sorel, le précurseur du national-socialisme, en passant par De Gaulle, incarnation de la « bourgeoisie catholique » et du bon vieux paternalisme patronal (l’exploitation patriotique), jusqu’à Le Pen, sauveur désigné de la France… On ne s’y embarrasse pas de cohérences : tout y est bon à prendre qui respire le lustre génie national de la France éternelle.

 

Le cortège funèbre des supplétifs de l’« empire »

En bref, la seule rationalité tangible du discours de Soral réside dans son souci de « sauver la France » (non de l’« empire » qu’il invente et sert, mais de l’anti-impérialisme réel qu’il récupère et combat) : une France petite-bourgeoise, catholique et blanche, à son image. Elle est la projection mythifiée d’un égo ampoulé, où il se voit en continuateur des « grands esprits » du monde! Il n’hésite d’ailleurs pas à soutenir, avec un ridicule indicible, que sa vision du monde est partagée par le Christ jusqu’à Bobby Fischer, en passant par Voltaire (qu’il avait honni, quelques pages plus haut) et Karl Marx (Dialogues désaccordés, p. 78) ; et il se voit en héritier « ringard » de Louis-Ferdinand Céline, Marcel Jouhandeau, Salvador Allende, Simone Veil, Ezra Pound, Knut Hamsun et Alexandre Soljenitsyne (p. 81), tout cela pêle-mêle ! Soral serait donc un génie omniscient, dans lequel s’incarneraient tous les esprits brillants et divers qui l’ont précédé. Il ne lui manquerait plus qu’à se proclamer le « mahdi », afin de convaincre définitivement les musulmans de le suivre.

Ce qui est criant pour le lecteur un tant soit peu lucide, c’est le narcissisme sociologique et personnel qui inspire son propos, sans aucun souci de rigueur, ni de cohérence. L’attraction qu’exerce Soral sur la petite bourgeoise déclassée (à prétention intellectuelle), surtout soucieuse de conserver son rang, est tout-à-fait compréhensible. Son succès relatif chez certains descendants de l’immigration s’explique en partie par les duperies de la gauche, dont ils ont été longtemps captifs, et l’érosion du mythe républicain (« Liberté, Égalité, Fraternité »). Il est aussi motivé par des attrape-mouches, comme l’antisionisme et l’antilibéralisme d’apparat. Néanmoins, il répond à un mobile bien plus profond : la difficulté à rompre avec l’illusion intégrationniste (qui n’en finit pas de les travailler au corps et à l’esprit, jour à après jour, malgré leurs résistances), la croyance fatale qu’il est possible de trouver sa place, en France, sans une profonde transformation politique et sociale impulsée par la lutte décoloniale, véritablement autonome et capable de discerner ses éventuels alliés. Ils glissent donc vers l’intégrationnisme « patriotique ».

L’attraction sur eux des thèses soraliennes a aussi une explication sociologique : de la même façon que la classe ouvrière s’est en partie soumise au pacte républicain et à l’idéologie nationaliste, parce qu’elle y défendait aussi des privilèges sociaux et symboliques contre les immigrés (même à son détriment), les populations postcoloniales sont divisées par la distribution pyramidale de ces privilèges au sein de la société française. Pour cela elles peuvent reprendre à leur compte la division entre nationaux et immigrés, entre les intérêts de la France et ceux du Tiers-monde au sein de la matrice impérialiste. On préfère souvent s’inventer un ennemi vague et se soumettre totalement qu’affronter la domination. Néanmoins, les miettes reçues ne doivent pas faire oublier que ces supplétifs sont et resteront – en dépit des dénégations de Soral – des indigènes sociologiques (indissolubles dans le racisme), à plus forte raison dans la France de Soral et du FN, irrémédiablement raciste. L’emprise idéologique, les intérêts personnels, les promotions trompeuses, les confusions identitaires, les ressentiments paradoxaux et les fourvoiements stratégiques les mènent au bout de cette logique intégrationniste, dans les bras de leurs plus implacables ennemis. C’est certes une défaite morale, mais c’est avant tout une défaite politique.

En effet, loin de rompre avec la droite et la gauche (comme voudrait le faire croire Soral), ils passent d’une captivité à une autre et restent pris dans le « jeu » des principaux partis du champ politique blanc, où il n’y a rien à gagner et tout à perdre. Le FN ne saurait y constituer une alternative, étant une version plus radicale du racisme structurel qui sévit déjà. Chaque positionnement dans ce jeu, pour quelque motif que ce soit (conviction, stratégie, protestation, etc.), n’a que des effets paradoxaux. Que ce soit dans la perspective plus qu’hypothétique de la participation ou accession du FN au pouvoir ou au travers des glissements successifs du champ politique par le jeu de ses rapports de force, l’absence d’une alternative décoloniale contribue à des lendemains encore plus difficiles que ce qu’on a déjà connu.

En ce sens, les manipulations de Soral ne sont aucunement l’œuvre souveraine d’un habile tacticien mais un épiphénomène du champ politique, où il navigue au grès de ses hallucinations et opportunismes, entraînant ainsi ses supplétifs dans un naufrage certain, celui du nationalisme populiste ou plus exactement du national-racisme. Ce dernier, loin de rompre avec l’ordre social qu’il prétend contester, en est l’une des plus funestes expressions. Son pouvoir d’attraction déborde largement la personne de Soral (promis à un destin minable) qui en bénéficie. En d’autres termes, il est un symptôme (certes néfaste), non le problème. S’il se rêve en empereur gaulois, il n’est qu’un petit soldat de l’« empire », ainsi que ses suiveurs à sa suite. En somme, il faut choisir : le baiser de Judas et la souillure de la soumission, avec la certitude de la défaite, ou le combat fraternel pour la dignité dans la perspective d’un changement décolonial.

Malik Tahar-Chaouch, Membre du PIR

 


[1] La problématique « postcoloniale » a suscité d’innombrables travaux. Dans le contexte français, Sadri Khiari a fait des contributions importantes, notamment dans ces textes : «  Pour une politique de la racaille. Indigènes, immigré-e-s, jeunes de banlieues. »,  « La Contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy. », « Le peuple et le tiers-peuple ». Ses enjeux sont bien synthétisés sur le site « Les indigènes du Royaume » : « Si le préfixe « post » ne renvoie pas à une lecture linéaire de l’histoire, pas plus qu’à une postérité par rapport à l’époque coloniale, la condition postcoloniale ne peut pas être pensée en dehors de cette expérience particulière. Ce préfixe, plutôt que d’indiquer une fracture ou une rupture entre le passé et le présent, signifie l’exact contraire, à savoir, l’impossibilité de son dépassement, étant donné les dynamiques néocoloniales qui ont caractérisé la plupart des processus historiques de décolonisation formelle. Il est donc le symbole de la persistance de la condition coloniale dans le monde global contemporain. » http://bougnoulosophe.blogspot.mx Les descendants de l’immigration, issus d’ex-colonies, sont confrontés à ces continuités au sein même de la société française.

[2] Notamment dans ses longs monologues filmés, dans les textes qu’il publie sur son site, dans ses ouvrages précédents ou encore dans son « dialogue » (pas toujours si désaccordé) avec Naulleau, récemment publié.

[3] Negri, A., Hardt. M., Empire, Paris, Ed. Exils, 2000.

[4] Il développe, à ce propos, le concept de « multitude ».

[5] Parmi les nombreuses critiques que l’ouvrage a suscitées, notamment chez les intellectuels marxistes, on peut consulter ces deux textes (le second en ligne): Turchetto, M., « The Empire Strikes Back: On Hardt and Negri » in Historical Materialism, volume 11 (1), 2003, pp. 23–36. http://www.marxist.com/toni-negri-empire-critique150103.htm

[6] Au détour de ses pseudo-analyses, Soral se laisse souvent aller à des digressions qui démontrent tout le mépris qu’il porte aux populations postcoloniales qu’il prétend séduire et mobiliser à ses fins politiques. Entre insultes et paternalisme, il n’a de cesse de présenter ces populations comme des « inférieurs » congénitaux, des « colonisables » de nature (voir la vidéo ci-jointe) qui ne peuvent accéder à la dignité que par la voie du patriotisme français. Il n’hésite d’ailleurs pas à abuser des termes « islamoracailles » et « beurettes », avec une délectation significative. https://www.youtube.com/watch?v=OcacWcKOj5c

[7] Cette panique démographique est d’ailleurs aussi vive en Israël qu’en Europe, ce qui favorise déjà des affinités évidentes entre l’extrême-droite française et le sionisme.

[8] Nous reviendrons sur la citation qui permet de lui attribuer ce quolibet, plus bas.

[9] Marine Le Pen, la première, a montré des signes clairs de rapprochement avec le lobby sioniste. Cela répond partiellement à une stratégie de respectabilité, mais on aurait tort de n’y voir que cela. Si, sur le plan idéologique, l’antisémitisme d’extrême-droite persiste, le virage « réaliste » constitue une adaptation pratique à un contexte sociopolitique où la lutte contre l’immigration et l’islamisation supposée de la France fait davantage sens que l’antisémitisme.

[10] Observons, néanmoins, que les postulats anticapitalistes de la « gauche de la gauche », notamment dans sa version national-chauviniste, sont insuffisants à la compréhension des enjeux sociaux de l’immigration et, à plus forte raison, de leur dimension postcoloniale, ce qui ne nuit pas uniquement à la solidarité mais aussi à la plus élémentaire compréhension anthropologique de la catégorie « populaire ».

[12] Le « luttisme » renvoie aux luttes qui s’établissent à partir d’antagonismes sociaux dans le sens d’une transformation historique ; Soral lui préfère le « collaborationnisme » qui dépasse les antagonismes (ce qui rattache certes à une certaine « tradition française »). Le collaborationnisme serait révolutionnaire, parce qu’il unit les « patriotes » contre un ennemi supérieur; le « luttisme » serait l’idiot utile de la mondialisation, parce qu’il les divise.

[13] « Des banlieues rouges aux banlieues beurs » dans Abécédaire de la bêtise ambiante. Jusqu’où va-t-on descendre ?, 2002, Paris, Editions Blanches, p. 39-42.

[14] Idem.

[15] Il faut d’ailleurs préciser que si pour des raisons tactiques Soral aime faire étalage de son nébuleux passage par le PCF, il est plus sûrement passé par le (pas foncièrement antimondialiste) show bizz médiatique, passage dont il est intéressant de voir la forme qu’il a prise et dont il serait aussi intéressant de connaître l’issue qu’il a eue (la thèse du « claquement de porte » semblant assez peu crédible). Voir ces quelques vidéos instructives à ce propos : http://www.dailymotion.com/video/xxg1u4_alain-soral-formation-modeuse-periode-gaysioniste_news http://www.dailymotion.com/video/xil5ib_alain-soral-periode-homo-new-wave_news

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