Les propagandistes égyptiens et le massacre de Gaza

Gaza under attack, 26.7.2014

Alors que la machine meurtrière israélienne inflige la terreur et la mort au peuple palestinien, avec la collaboration du gouvernement américain et de ses principaux alliés arabes, notamment le clan saoudien de 20 000 princes et princesses, une vaste campagne de haine, officielle et officieuse, a été lancée en Égypte.

Le régime égyptien est l’un des deux principaux geôliers des Palestiniens de Gaza enfermés dans le plus grand camp de concentration du monde.

L’héritier de Hosni Moubarak sur le trône égyptien, le général Abdulfattah al-Sisi, a parfaitement relayé les mensonges que la classe dirigeante égyptienne, composée de voleurs, a propagés en Égypte depuis les campagnes anti-arabes et anti-palestiniennes de la moitié à la fin des années 1970, sous la présidence de Anouar el-Sadate.

Le général dépourvu de charisme, Sisi, dont les capacités oratoires rivalisent avec celles de Yasser Arafat, a annoncé en grande pompe, dans son discours du 23 Juillet marquant l’anniversaire du renversement de la monarchie, que l’Égypte avait déjà sacrifié « 100 000 martyrs égyptiens » à la cause palestinienne.

Bien que peu de personnes puissent douter des sacrifices que les soldats égyptiens ont fait pour défendre l’Égypte durant les 67 dernières années, prétendre que ces sacrifices ont été faits au nom de la Palestine et des Palestiniens représente le stade ultime de l’hypocrisie.

C’est un argument propagé par les voleurs de la classe dirigeante égyptienne, afin d’affirmer que l’économie et l’état de pauvreté épouvantable de l’Égypte ne sont pas le produit du pillage pur et simple de l’Égypte par cette classe, avec l’aide de leurs sponsors américains et saoudiens, depuis les années 1970, mais plutôt de la prétendue défense de la Palestine et des Palestiniens par l’Égypte et du prétendu engagement du président Gamal Abdel Nasser pour libérer les Palestiniens de l’occupation coloniale d’Israël.

Une classe pilleuse des plus clinquantes

Depuis les années 1970, les Palestiniens ont été soumis à ce type de mensonges et à la vacuité et au clinquant de cette classe égyptienne d’ignorants et d’illettrés. Le manque d’éducation et la mondanité de cette classe furent mises sur le devant de la scène au cours des trois dernières années de propagande contre-révolutionnaire et d’agitation retranscrites par ses chaînes de télévision et sa presse.

La forme et le contenu de ce type de sorties auraient embarrassé et scandalisé toute communauté d’intellectuels, de journalistes et d’artistes qui se respecte, sauf que la majorité des intellectuels, journalistes et artistes égyptiens a été soit enrôlée, soit achetée afin de défendre les intérêts de cette classe (bien que certains de ceux enrôlés pour défendre le régime, en particulier les universitaires, aient commencé à faire marche arrière et, plus récemment, à réécrire leur propre histoire, niant ainsi leur léchage de bottes du régime).

Que cette classe très riche envieuse et jalouse s’indigne et en veuille aux plus pauvres des pauvres pour leurs maigres possessions, notamment aux Palestiniens de Gaza, illustre bien le type de boussole morale qui guide leurs actions.

Je me souviens encore avoir été horrifié lorsque j’ai dîné au Caire, en Octobre 2010, avec le milliardaire Nassef Sawiris, l’homme le plus riche du pays, au moment où il a annoncé avec beaucoup de fierté à l’attention des sept personnes composant le dîner, que les trois écrans de télévisions qu’il garde allumés en même temps, sur trois chaînes d’information américaines différentes (si ma mémoire est bonne, il a énuméré CNN, CNBC et Fox News), dans son bureau, à la maison et en déplacement, sont ses principales sources d’éducation.

Sawiris, qui exhibe beaucoup moins sa fortune que ses deux frères aînés, semblait incrédule lorsque je l’ai informé que je me suis opposé aux politiques de droite du président américain Barack Obama, à la fois concernant les affaires intérieures et extérieures, il semblait en effet incapable de concevoir une position politique plus à gauche qu’Obama.

Dans une interview, récemment publiée par le journal pro-Sisi Al-Masry Al-Youm, Sawiris a félicité Sisi pour avoir levé les subventions aux carburants sur les pauvres (tout en gardant le prix de l’essence à un bas niveau concernant les voitures de luxe pour les riches), et a fait toute une série de recommandations néolibérales, comprenant la dévaluation de la livre égyptienne, la privatisation des transports en commun, la suppression des taxes imposées aux riches (dont il accuse le gouvernement du président déchu Muhammad Morsi de les avoir imposé illégalement sur son entreprise), la protection des ministres et fonctionnaires d’éventuelles poursuites judiciaires et l’autorisation de l’utilisation du charbon afin d’alimenter les usines de ciment malgré l’opposition massive des militants environnementaux.

De telles mesures contribueraient sûrement à la poursuite de l’enrichissement des 1% les plus riches et à l’appauvrissement des plus pauvres (le grand frère de Nassef, plus flamboyant mais plus pauvre,  Naguib a commencé à écrire une chronique hebdomadaire dans le journal égyptien Al-Akhbar dans laquelle il réitère les recommandations néolibérales de son frère. Il appelle également Sisi, dans une interview télévisée, à accorder l’amnistie à Moubarak et à le libérer de prison.

Fiction et fabrication

Ce que Sisi, et cette classe avec laquelle il s’est allié, affirment, c’est que toutes les guerres de l’Égypte contre Israël ont été lancés pour défendre la Palestine et les Palestiniens, et qu’elles furent très couteuses, financièrement et humainement, à l’Égypte. Pourtant, rien de tout cela n’est vrai.

En 1956, Israël a envahi l’Égypte et a occupé le Sinaï, et les soldats égyptiens qui furent tués le furent en défendant leur pays et leurs terres ; en 1967, Israël a de nouveau envahi l’Égypte et occupé le Sinaï, et des soldats égyptiens furent tués en défendant leur pays contre une invasion étrangère ; entre 1968 et 1970, Israël et l’Égypte ont combattu dans une « guerre d’usure », au cours de laquelle des soldats égyptiens furent tués en défendant leur pays contre l’agression continue d’Israël et contre la continuation de l’occupation du Sinaï, une guerre qui s’est tenue sur le sol égyptien ; et en 1973, l’Égypte lança une guerre de libération du Sinaï, pas de la Palestine, et des soldats égyptiens furent tués en défendant leur pays contre une occupation étrangère.

Reste la guerre de 1948 durant laquelle, selon les sources, mille à deux mille soldats et volontaires égyptiens furent tués. Cette intervention militaire égyptienne pour empêcher l’expulsion des Palestiniens par les Sionistes, ainsi que le vol de la terre des Palestiniens par les Sionistes, ne fut pas lancée par Nasser, que l’on blâme souvent pour son soutien rhétorique des Palestiniens, mais par le roi Farouq.

Comme en attestent la plupart des études sur les motivations sous-jacentes à l’intervention de Farouq et de son gouvernement en Palestine, le roi était surtout préoccupé par le rôle de leader régional de l’Égypte, et par la rivalité irakienne, et moins par un nationalisme arabe ou une quelconque solidarité.

Ces motivations mises-à-part, la plupart des Palestiniens ne doutent pas que les soldats et les combattants volontaires égyptiens qui sont morts sont en effet morts en défendant la Palestine et les Palestiniens, même si les soldats faisaient cela en fonction d’ordres visant à défendre l’hégémonie égyptienne sur la région. Néanmoins, cela reste la seule guerre où les soldats et les volontaires égyptiens sont morts en défendant la Palestine et pour lesquels le peuple palestinien et son mouvement national exprimèrent leur profonde gratitude.

Mais la manière dont ces un à deux milles soldats se démultiplièrent en « 100 000 martyrs », comme l’a prétendu Sisi à tort, est pure fiction et fabrication, que la classe dirigeante égyptienne, leurs intellectuels-à-louer et les propagandistes de presse à leur solde ont concocté après les accords de Camp David, signés par Sadate en 1978, qui sacrifièrent les droits du peuple palestinien, y compris des Palestiniens de Gaza, en échange du contrôle non-souverain et partialement policier du Sinaï.

Il ne s’agit pas de suggérer que les millions d’Égyptiens, civils ou militaires, ne soutiennent pas ou ne soutiendraient pas la Palestine et les Palestiniens, ou qu’ils ne se battraient pas pour la Palestine ou les Palestiniens, comme ils le disent souvent ; il s’agit plutôt de dire que, mis-à-part les batailles de 1948, ils n’eurent jamais la chance de défendre les Palestiniens sur le champ de bataille. C’est précisément ce qui exaspère le plus la classe dirigeante égyptienne, composée de voleurs, et ce qui engendre la propagande anti-palestinienne et les discours de haine sur les stations de télévision appartenant à cette classe.

En entendant leur propagande, on pourrait presque penser que ce sont les Palestiniens qui ont envahi le Sinaï, et non pas l’Égypte qui avais pris le relais et gouvernait Gaza de 1948 à 1967 et l’avait assiégée, de manière intermittente depuis, imposant un siège continu durant les huit dernières années.

En dépit de ces campagnes médiatiques massives, les Égyptiens ne sont pas dissuadés de soutenir les Palestiniens, que ce soit par des manifestations contre la complicité du régime Sisi dans les massacres, comme ils l’ont fait durant les deux dernières semaines, ou en envoyant des convois médicaux à Gaza, que les soldats de Sisi refusent de laisser passer.

Le suicide de masse intellectuel

Dans ce contexte, il est crucial de comprendre que cette classe dirigeante égyptienne de voleurs est l’ennemi principal non pas du peuple palestinien, mais de la plupart des Égyptiens qu’ils oppriment, exploitent, volent et humilient quotidiennement. Le fait que les ennemis des Palestiniens en Égypte soient également les ennemis de la plupart des Égyptiens a été récemment obscurci par les supporters du régime de Sisi.

Le suicide de masse intellectuel, que la majorité des intellectuels et artistes égyptiens (nassériens, marxistes, libéraux et salafistes) ont commis en abandonnant leurs facultés critiques lorsqu’ils ont soutenu ou sont restés silencieux face aux massacres et à la répression orchestrés par le nouveau régime, sans parler de leur silence concernant les campagnes dirigés contre les Égyptiens pauvres et les Palestiniens, n’est pas sans rappeler le suicide des communistes égyptiens qui ont dissout leur parti en 1964 pour rejoindre l’union socialiste de Nasser.

Cette classe s’étend de l’économiste marxiste et infatigable soutien de Sisi Samir Amin, à des personnages bien moins illustres comme le romancier et critique de Moubarak Alaa al-Aswany, et bien évidemment tous ceux que l’on retrouve entre ces deux personnages, y compris l’économiste Galal Amin et les écrivains et poètes Sonallah Ibrahim, Abd al-Rahman al-Abnudi, Bahaa Taher, et plusieurs autres.

Toutefois, le suicide des communistes égyptiens en 1964 a eu lieu à cause de l’interprétation qu’avaient les communistes de la répression de Nasser qui, toute fâcheuse et regrettable qu’elle soit, aurait mené en fin de compte à servir leur projet commun de nationalisation et de socialisation de la propriété, afin d’éradiquer la pauvreté égyptienne. Cependant, les raisons qu’ont les intellectuels égyptiens contemporains de se suicider en soutenant la classe dirigeante égyptienne de voleurs restent floues.

Le massacre de Gaza est un « plan B »

Que Sisi ait surpassé les politiques de Mubarak en s’alliant à Israël et en coopérant avec lui contre les Palestiniens assiégés n’est guère surprenant, puisqu’il sert la même classe et les mêmes intérêts que Moubarak. Ce qui est différent en revanche, c’est la passivité et la soumission du Hamas au diktat de Moubarak basées sur son impression d’être pris au piège, attitude que le Hamas a abandonné depuis.

Il est désormais clair que le massacre continu des Palestiniens par Israël s’avère être le plan B, le plan A étant une possible invasion terrestre égyptienne de Gaza, que le gouvernement Sisi avait menacé de lancer il y a quelques mois après avoir détruit les tunnels de subsistance de la bande de Gaza (et c’était avant le simulacre d’élections de Sisi), sans doute avec l’aide d’Israël, avec l’objectif assumé de réinstaller Muhammad Dahlan comme seigneur de guerre de Gaza et de se débarrasser du Hamas et de la résistance palestinienne.

Que le leader des renseignements égyptiens ait été en visite en Israël quelques jours avant que les massacres israéliens ne soient lancés, et que trois agents du renseignement israélien aient visité l’Égypte quelques jours plus tard, ne sont que de faibles indicateurs du haut niveau de coopération entre les deux pays.

Le sadisme et le narcissisme, qui sont des caractéristiques de la culture coloniale juive israélienne dominante et qui se manifestent dans la foule investissant la rue aux cris de « Mort aux Arabes », poussant certains membres de la population juive coloniale du pays à observer du haut des collines et à encourager le massacre des Palestiniens n’a d’égal que la propagande haineuse et sadique des médias du régime de Sisi et ceux de la classe dirigeante égyptienne.

En effet, alors même que le massacre des Palestiniens par Israël se poursuit à Gaza, l’armée égyptienne a annoncé le 27 Juillet qu’elle venait de détruire treize tunnels supplémentaires entre Gaza et l’Égypte, probablement dans le cadre de sa contribution héroïque à l’oppression israélienne systématique des Palestiniens.

Quant au « cessez-le feu » que Sisi a proposé une semaine après le début du massacre de Gaza, et qui lui fut dicté par ses alliés israéliens, il a été très justement rejeté par le peuple palestinien, lui préférant une résistance militaire vaillante à la criminalité de leurs oppresseurs coloniaux israéliens et une résistance politique et diplomatique courageuse à la cruauté de leurs geôliers égyptiens.

 

Joseph A. Massad 

 

Traduit de l’anglais par Selim Nadi, membre du PIR, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

Source : Egypt’s propagandists and the Gaza massacre

Version arabe : مذبحة الفلسطينيين والدعاية المصرية

 

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