Egypte

Les généraux égyptiens et le capital transnational

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La part de l’économie égyptienne détenue par l’armée a toujours fait l’objet d’un grand débat en Egypte, aussi bien avant qu’après le règne de Moubarak. S’il est bien connu que l’armée fabrique un peu de tout en Egypte – de l’huile d’olive au cirage de chaussures en passant par les isoloirs utilisés lors des élections parlementaires de 2011 – personne ne sait exactement quelle est la part de l’économie égyptienne qui revient à l’armée. Ici et là, les médias avancent des chiffres allant de 5% à 40%, voire plus. Pour donner un ordre d’idée, le New York Times est allé poser la question à Rashid Muhammad Rashid, l’ancien ministre du commerce vivant désormais en exil. Ce dernier leur aurait répondu « moins de 10% ». L’étendue des chiffres donnés rend bien compte de la véritable impossibilité de mesurer le poids de l’armée (appelée « Military, Inc. » par l’universitaire Robert Springborg) dans l’économie. Non seulement les avoirs de l’armée sont classés secret défense -enquêter dessus peut entrainer l’emprisonnement – mais ils sont également trop nombreux et diffus pour pouvoir les estimer avec certitude.

Parmi les plus vieux intérêts commerciaux de l’armée, nous retrouvons notamment les usines dirigées par le Ministry of Military Production, l’Arab Organization for Industrialization (AOI) et le National Service Projects Organization. Mais l’armée gère également de nombreuses filiales de sociétés de portefeuille d’Etat et détient des parts dans des projets mi-privés mi-publics. Dans beaucoup de cas, ces opérations financières s’inscrivent dans un schéma incluant les conglomérats transnationaux et concernent des secteurs économiques divers allant de la construction à la marine marchande en passant par l’armement.

Autrefois, sous le président Gamal Abdel Nasser, les officiers haut placés dans la hiérarchie militaire étaient en charge des politiques d’industrialisation par substitution aux importations et des autres politiques d’Etat. L’idée selon laquelle l’armée maintiendrait les politiques économiques de Nasser – un fort secteur public et des mesures protectionnistes – est en réalité une idée fausse. Cette idée a notamment été renforcée lors du soulèvement de 2011, lorsque Gamal Moubarak et son entourage ont été écartés du pouvoir, ces derniers ayant notamment appuyé les réformes néolibérales du Premier Ministre Ahmad Nazif entre 2004 et 2010. Si un tel programme avait été poursuivi, les dernières entreprises du secteur public (dont beaucoup sont dirigées par l’armée) en Egypte auraient bien pu être fermées définitivement. L’idée selon laquelle l’armée aurait évincé Gamal Moubarak afin de préserver ses propres intérêts est largement partagée. Des agents officiels américains étaient déjà bien au courant de cette situation des années auparavant : un télégramme du département d’Etat américain daté de Septembre 2008 avait alors été révélé par Wikileaks. L’ambassadrice américaine en Egypte, Margaret Scobey, voyait les conglomérats de l’armée comme des conglomérats « quasi-commerciaux » et considérait, de fait, que les projets de privatisation portés par l’Etat étaient perçus comme « une menace à la position économique de l’armée », et que l’armée « a pour habitude de s’opposer aux réformes économiques ». L’ex-ambassadeur Frank Ricciardone avait fait part de la même analyse dans un communiqué de Mars 2008 : « (Le maréchal Hussein) Tantawi est persuadé que le projet de réforme économique en Egypte favorise l’instabilité sociale en diminuant le contrôle du gouvernement sur les prix et la production ».

Depuis l’éviction du clan Moubarak en Février 2011, les Etats-Unis ont essayé d’appuyer discrètement le Conseil Suprême des Forces Armées (SCAF en anglais) – les dirigeants de facto de l’Egypte – de la même manière qu’ils l’avaient fait auparavant avec Moubarak. Dans son discours sur le Moyen-Orient du 19 Mai 2011, Barack Obama affirmait que les Etats-Unis avaient d’ores et déjà demandé au FMI et à la Banque Mondiale d’établir un plan pour stabiliser et moderniser l’économie égyptienne. Obama avait notamment indiqué que les Etats-Unis avaient annulé la dette égyptienne, s’élevant alors à 1 milliard de dollars, et qu’ils se tenaient prêts à « travailler avec leurs partenaires égyptiens en investissant ces ressources afin de favoriser la croissance et l’effort d’entreprise ». Toutefois, sous la pression de la rue, le SCAF a été amené à rejeter le prêt initial du FMI, rendant alors de nombreux spécialistes anxieux quant à un éventuel retour d’un modèle de gestion économique fortement étatique.

Mais l’attitude du SCAF a très vite laissé penser que ces inquiétudes n’avaient pas lieu d’être. En effet, tandis que l’armée s’appliquait à réprimer les travailleurs en grève, le SCAF, quant à lui, ne se pressa ni d’établir une réglementation fixant les salaires minimums et maximums, ni de légaliser les syndicats indépendants. Ces attitudes rappellent notamment le règne de Nasser, qui fit pendre deux meneurs de grève, seulement un mois après le coup d’Etat qui le plaça à la tête du pouvoir. A la seule différence que l’armée a su conjuguer la répression avec les mesures dictées par le FMI et la Banque Mondiale.

En sa qualité de dirigeant par intérim, l’armée a notamment émis des bons du trésor afin de se prémunir contre l’inflation et de réinstaurer la confiance des investisseurs. Elle a également refusé d’augmenter le plafond d’endettement. Par ailleurs, les généraux ont remplacé le Ministre des Finances Samir Radwan – un ancien du Parti National Démocratique, qui avait mis en avant le projet d’expansion budgétaire ayant pour effet l’augmentation des dépenses sociales et des salaires – par Hazim Biblawi, un partisan féroce du libre-marché et adepte du contrôle des subventions d’Etat. Pour cacher à la population les coupes effectuées dans les subventions au carburant, le SCAF aurait vraisemblablement orchestré des pénuries de carburant et des retards dans les délais de livraisons – allant même jusqu’à retarder la livraison des propres stations service de l’armée à Wataniyya. Finalement, en Décembre dernier, le SCAF s’est résolu à accepter « à contrecœur » une facilité de prêt du FMI s’élevant à 3,2 milliards. Ces fonds sont destinés à être utilisés à chaque fois que la banque centrale égyptienne ne dispose plus de réserves suffisantes, afin d’éviter de justesse une crise économique et de permettre à l’armée d’avoir accès à des liquidités. En parallèle, le SCAF a favorisé les acteurs politiques confondant les intérêts de la nation égyptienne avec ceux des généraux qui dirigent l’économie. Le candidat qui se soumet à une telle logique dispose à coup sûr de sa carte d’entrée au sein des nouvelles institutions gouvernementales. Quant à ceux qui s’opposent à cette vision, à l’instar des militants indépendants et des défenseurs de la justice sociale, ils sont identifiés comme étant des fi’awi – profondément diviseurs et bornés.

Avec suffisamment de recul, il semble clair que lorsque le complexe militaro-industriel résistait face aux politiques de privatisation poursuives par le cabinet d’Ahmad Nazif, les réticences de l’armée étaient d’ordre double : d’abord, les coupes dans les opérations militaires étaient les prochaines sur la liste, ensuite, le secteur privé proche de Moubarak l’emportait sur la présence de l’armée au sein de l’économie. Sachant que les privatisations sont des biens exclusifs, le plus sera donné aux amis de Moubarak, le moins il restera aux entreprises qui sont aux mains de l’armée.

Désormais, après un an avec le SCAF à la tête de l’exécutif et beaucoup de figures proches de Moubarak sous le coup d’enquêtes ou en exil, la trajectoire économique de l’Egypte semble très similaire à celle de 2010. Si les technocrates n’invitent plus les Egyptiens à renoncer à des salaires décents et à de bonnes conditions de travail et ne les exhortent plus à faire preuve de davantage de responsabilité politique, ce sont désormais les officiers en treillis qui reprennent l’argument selon lequel la justice sociale doit attendre, et qui accusent ceux la réclamant d’apeurer les touristes et les investisseurs étrangers. La proximité avec le pouvoir politique est toujours la voie privilégiée pour accéder à des privilèges économiques. Les électeurs traditionnellement en faveur de l’interventionnisme d’Etat – les fonctionnaires, les paysans et les populations urbaines pauvres – restent en marge de ce pouvoir. De concert avec les capitaux étrangers, l’armée cherche à s’accaparer les marchés même si elle prêche la doctrine de libre-marché. L’armée pourrait elle-même être meilleure à ce jeu que Moubarak : avec les amis de Moubarak mis sur la touche, il ne reste plus personne pour contrarier l’appétit d’expansion économique dont fait preuve l’armée.

Diversifier son portefeuille

Malgré son aura nassériste, l’armée égyptienne a affirmé sa présence dans le secteur privé sur les 20 dernières années. Les entreprises dirigées par l’armée sont surtout connues pour la production de matériel militaire, et malgré un marché étranger relativement faible, les systèmes d’armement continuent de prédominer dans les chaines d’assemblage à un niveau tel, que même un fort état policier ne serait en mesure de produire. Les hangars se gonflent de stocks d’armement. Certains vendeurs d’armes pensent que « l’exportation est leur futur ». Mais pour la santé du portefeuille de l’armée, une diversification des activités s’impose.

En conséquence, l’armée a initié des projets dans des secteurs tels que le transport maritime, le pétrole, le gaz et les énergies renouvelables. Contrairement à l’image d’une armée défendant le protectionnisme, ces projets sont de nature plutôt collaborative : conglomérats du Golfe, multinationales occidentales et asiatiques sont autant de partenaires privilégiés. A l’image des oligarques du secteur privé, les officiers se servent de leur influence politique et de leur mainmise sur l’économie pour attirer les investisseurs étrangers, dont les apports de capitaux et accords de transferts de technologie viennent gonfler les bilans. La stratégie d’investissement de l’armée lui semble faire gagner d’énormes dividendes : non seulement le SCAF a « prêté » à la banque centrale égyptienne un montant de 1 milliard de dollars en Décembre, mais elle a aussi réussi à distribuer d’importants bonus mensuels (environ 2 400 livres égyptiennes, soit 400 dollars) au personnel de grade intermédiaire au sein de l’armée depuis le début du soulèvement contre Moubarak.

L’armée a su diversifier ses actifs bien avant le déclenchement de la révolution, notamment grâce à une entrée dans de nombreux secteurs, dont l’immobilier et le crédit-bail d’équipements, fournissant alors à l’armée de nombreux avantages comme les terrains, les infrastructures, les capitaux, ainsi que les commerces privés qui sont connus pour former « l’économie des officiers ». Les tentacules de l’armée se sont également emparés du secteur public lors du processus de « privatisation » en place dans les années 90. Un des exemples en est la confiscation du chantier naval d’Alexandrie au ministère de la défense en Août 2007. Il construit aujourd’hui des navires marchands et des navires de guerre, et offre des services de réparation aux compagnies de transport maritime privées. De même, l’Arab Organization for Industrialization (AOI) -contrôlée par l’armée – détient désormais en totalité la General Egyptian Company for Railway Wagons and Coaches, privatisée en 2002. Parallèlement, les programmes d’investissements communs avec les conglomérats du Golfe et les firmes multinationales ont accéléré de manière spectaculaire le projet de diversification de l’armée.

Le groupe koweïti M.A. Kharafi and Sons – dont le patriarche se place septième parmi la liste des personnes les plus riches en 2010 du magazine Arabian Business – s’est révélé être un partenaire très proche. Depuis 2001, le groupe s’est greffé à de nombreux projets, dont l’Arab Company for Computer Manufacturing, qui est le seul fabricant de matériel informatique et au sein duquel Kharafi détient 71% des parts, s’ajoutant à l’AOI et à une filiale appartenant au ministre de la production militaire qui détiennent chacun 5% du capital. Cette entreprise, qui fait appel à l’entreprise taïwanaise Aopen pour sa technologie, dispose d’un capital de départ de 140 millions de dollars et produit 750 000 ordinateurs par an. A travers une filiale, Kharafi contrôle environ 60% de l’International Pipe Industry Company, dont dix autres pourcent sont détenus par le ministère de la production militaire. Cette entreprise, déclarant des ventes de 104 millions de dollars en 2008,est le plus grand fabricant de gazoducs et d’oléoducs dans la région. L’ancien ministre de la production militaire Sayyid Mish’al l’a décrite comme étant un « modèle de coopération » entre les secteurs public et privé. L’armée et Kharafi dirigent également une opération appelée Maxalto, qui repose sur la technologie de l’entreprise allemande Schlumberger pour produire des cartes à puces. Par ailleurs, il existe de nombreux projets communs entre les filiales égyptiennes appartenant à Kharafi et les sociétés de portefeuille dirigées par l’Etat et l’armée.

Joint ventures

L’armée égyptienne a tout pour plaire aux investisseurs étrangers : les secteurs économiques fortement contrôlés par l’armée sont également ceux parmi les plus prometteurs du pays, à l’instar des frets maritime et aérien, du pétrole et du gaz, des projets environnementaux de grande envergure tels le traitement des eaux usées et les énergies renouvelables. L’armée a activement recherché à établir des partenariats avec des entreprises étrangères dans chacun de ces secteurs, notamment sous le nom de partenariats public-privé – un mécanisme de développement qui vient également satisfaire les restrictions imposées par les conseillers politiques néolibéraux. D’importants apports de capitaux par les banques d’Etat, conjugués avec les prêts des institutions financières internationales et les privatisations accrues sous le ministère d’Ahmad Nazif, ont facilité la création de joint ventures entre les conglomérats du Golfe, les multinationales et l’armée.

Par le passé, l’armée a souvent affirmé son rôle dans l’économie en repérant le caractère stratégique de certains secteurs comme le fret maritime, alors longtemps resté à l’écart des privatisations. A la fin des années 1990, le ministre Atif Ubayd limita la privatisation des parts des entreprises maritimes à 10%, après que l’ambassadeur israélien révéla que les entreprises israéliennes étaient intéressées par le rachat de l’une des entreprises d’acconage contrôlées par l’Etat (donc dirigées par l’armée). Inquiets quant au fait que les éventuels acheteurs israéliens pourraient s’opposer à l’acquisition de nouvelles technologies afin de maintenir l’Egypte dans un état de sous-développement, l’armée a su se poser en garant des intérêts vitaux de la nation. Finalement, le gouvernement décida de reporter la privatisation du secteur tout entier du transport maritime. Mais de nouvelles pressions de la part des membres de l’OMC poussèrent le gouvernement à adopter un plan directeur (2001-2017) afin d’étendre le processus de libéralisation des activités maritimes. Ce plan comprenait notamment une introduction au landlord model (modèle de propriété), modèle par lequel les entreprises privées assurent les activités nécessaires au port, mais restent sous la direction d’entités « indépendantes » (mais toujours détenues par l’Etat), dont le but est la recherche du profit maximal. Arrivés au milieu des années 2000, les ports d’Egypte connurent, selon les termes de l’USAID en 2008, un « rush de l’investissement » (investment sampede) qui fait référence à d’abondants investissements de la part de quatre des plus conglomérats maritimes au monde : le Danois Moeller-Maersk, le Français CMA CGM, et le Cosco Pacific ainsi que le Hutchison Port Holdings, tous deux d’Hong Kong. Même si ces firmes étrangères détiennent désormais la majorité des parts des compagnies maritimes égyptiennes, l’armée a su sécuriser d’importantes parts minoritaires et préserver des postes dans le haut de la hiérarchie, notamment à travers la Holding Company for Maritime and Land Transport détenue par l’Etat, les différentes administrations portuaires et le ministère du transport maritime, tous composés d’officiers de la marine et de l’armée. L’armée contrôle également d’autres structures para-étatiques impliquées dans le fret maritime, à l’instar de la Arab Federation of Chambers of Shipping, dont le président est l’Amiral Hatim al-Qadi.

Ces joint ventures représentent des dizaines de milliards de dollars d’investissement de la part des firmes étrangères, des banques d’Etat et des prêteurs internationaux ; et même les parts minoritaires de l’armée dans ces compagnies représentent d’importantes sommes. Parmi les nouveaux opérateurs portuaires, le Damietta International Port Company, au sein duquel les firmes françaises, koweïties et chinoises forment ensemble 70% des parts aux côtés d’une holding inconnue de la United Arab Shipping Company (une joint venture partagée à 50-50 entre la Holding Company dirigée par l’armée et le gouvernement koweïtien) et de la Damietta Port Authority qui détient 5% et dont la président est un officier. De même, la Suez Canal Authority – dirigée par l’Amiral Ahmad ‘Ali al-Fadil – détient 12% des parts du Suez Canal Container Terminal Company¸ qui est effective depuis 2004 et dont les autres actionnaires sont notamment Maersk et Cosco Pacific.

L’Alexandria International Container Terminals, majoritairement détenue par la Hutchison Port Holdings of Hong Kong et par un fonds d’investissement privé émirati, forme une autre joint venture majeure. Le projet fut initié sous le Général ‘Abd al-Salam Mahgoub, un ancien officier des renseignements, devenu un fervent défenseur du rapprochement des secteurs public et privé après avoir été nommé comme gouverneur d’Alexandrie à la fin des années 1990. La première étape de cette collaboration a été la signature d’un accord entre Mahgoub et la Chambre de Commerce locale, qui donne d’importants privilèges aux hommes d’affaires – notamment un accès gratuit au terrain dans un cadre de développement commercial – en contrepartie d’un prélèvement d’une partie de leurs profits, qui étaient déposés sur un compte de la ville prévu à cet effet, permettant alors au gouvernorat d’éviter de transmettre ses prélèvements au Caire. L’armée a maintenu une partie de la propriété de cette instance également, à travers L’Alexandria Port Authority. Le président de l’administration portuaire, l’Amiral Muhammad Yusuf, fit l’éloge de l’arrivée de firmes étrangères sur le marché du fret maritime, considérant que la politique gouvernementale visant à « attirer les investissements de l’étranger en s’associant avec les multinationales » bénéficierait au secteur du transport via le transfert d’une « expertise managériale et des meilleures techniques », ainsi qu’à travers l’introduction de nouvelles technologies et davantage de flux de conteneurs.

Les différentes administrations portuaires détiennent également des parts au sein de projets d’infrastructures portuaires et au sein de secteurs voisins (comme l’assurance fret) aux côtés d’investisseurs étrangers. Parmi ces projets, nous en retrouvons un concernant le dragage et qui implique la compagnie néerlandaise Damen Group, un autre, le Suez Canal Insurance, qui est désormais majoritairement acquis par l’entreprise Green Oasis Investments, qui est un fonds d’investissement sino-égyptien. L’armée bénéfice grandement de ces flux d’investissements, d’équipements et de technologies, car non seulement elle a des parts à la fois dans ce fonds d’investissement et dans ses concurrents directs contrôlés par l’Etat, mais aussi elle exerce un important contrôle sur les industries en amont. A titre d’exemple, l’armée (via la précédente General Egyptian Company for Railway Wagons and Coaches) fournit la majeure partie des matériaux et des emplois dans le chantier de construction ferroviaire égyptien, qui se développe afin de relier les nouveaux terminaux portuaires et les réseaux ferrés à l’intérieur des terres, qui viennent développer à leur tour les activités pour les opérateurs portuaires appartenant à ce fonds d’investissement. Par ailleurs, les violences policières auxquelles s’exposent les grévistes et les manifestants autour des zones portuaires s’expliquent notamment par l’importance des revenus liés au secteur maritime pour l’armée. Ces zones sont souvent parties intégrantes des « zones économiques spéciales », où la régulation y est minimale et où la défiscalisation y est très forte.

Les produits pétrochimiques et les énergies renouvelables

Au cours des dix dernières années, les réserves de gaz connues ont doublé en taille, passant de 11 à 23 mille milliards de mètres cubes, et en 2009-2010, les réserves de pétrole connues ont atteint un niveau jamais vu auparavant. Ces découvertes déclenchèrent une très forte hausse des investissements directs étrangers ; l’Egypte signa 176 contrats d’extraction entre 1999 et 2010, mais plus de la moitié de ces contrats furent signés au cours des deux dernières années de la décennie. Le secteur pétrolier (le traitement en aval inclus) constitue environ la moitié des revenus de l’Etat à l’exportation.

De même que pour le transport maritime, l’armée se trouve bien placée pour bénéficier des investissements étrangers en Egypte dans le secteur de l’énergie, car elle y exerce un contrôle aussi important que le ministère du pétrole. L’armée détient des participations dans Tharwa Petroleum, la seule entreprise d’Etat égyptienne qui travaille en amont dans l’exploration et le développement. Tharwa possède différentes joint ventures avec des entreprises étrangères, dont Sino Tharwa (un projet de forage avec l’entreprise d’Etat chinoise Sinopec) ; Tharwa Breda Petroleum Services et Thekah Petroleum Company (respectivement des joint ventures avec les entreprises italiennes Breda et Eni) ; et la sino-égyptienne Petroleum Company for Manufacturing Drilling Rigs (un consortium de Petrojet, Tharwa and Ennpi, et Sichuan Honghua Petroleum Equipment). La Chine et l’Italie sont deux partenaires clés dans le transport maritime, puisque la plupart des exportations chinoises à destination de l’Europe arrivent par le port italien de Gioia Tauro. L’augmentation du trafic maritime vers l’Italie représenterait une considérable source de revenu pour l’armée, puisqu’il passe par le Canal de Suez. En 2006, les trois gouvernements signèrent un accord destiné à faciliter le trafic par le Canal de Suez, qui, selon les membres de la Suez Canal Authority, pourrait se matérialiser par des « incitations financières » mises en place par le ministère des finances, selon un télégramme du département d’Etat révélé par Wikileaks.

Les firmes étrangères ont également poursuivi leurs partenariats avec l’industrie militaire afin de sécuriser une partie du vaste marché des énergies renouvelables et des projets environnementaux. La China a signé un protocole d’entente avec l’AOI afin de collaborer sur des projets de panneaux solaires et d’éoliennes. Les entreprises européennes ont également été très présentes sur ce marché. Des entreprises allemandes et danoises ont conclu des accords d’utilisation et des transferts de technologie avec l’AOI afin de générer de l’énergie éolienne, tandis que des entreprises espagnoles et canadiennes sont en train d’établir un partenariat avec l’AOI afin de construire un champ photovoltaïque près du Caire. Parmi les autres projets liés à l’environnement dans lesquels l’armée est impliquée, nous pouvons citer le traitement des eaux usées, l’incinération des déchets et les kits permettant aux véhicules de fonctionner grâce au gaz naturel. Un rapport du département d’ingénierie de l’Université du Caire a révélé que la capacité de l’armée à produire des composants nécessaires à l’industrie des énergies renouvelables, ainsi que la présence d’attachés commerciaux au sein des ambassades dans certaines zones sont des indicateurs du potentiel d’investissements dans ces zones. De tels outils marketing se sont révélés être efficaces : L’Allemagne a investi 50 millions d’euros dans le recyclage de la paille de riz, en construisant deux usines avec l’aide de l’AOI. La paille de riz est pressée et transportée sous l’autorité d’une autre institution militaire, la National Service Projects Organization.

La volonté de l’armée à accéder au capital transnational se lit également dans le comportement du nouveau ministre de la production militaire, le général ‘Ali Sabri, qui supervisa les dépenses publiques d’1 milliard de livres égyptiennes (soit environ 166 millions de dollars) afin de développer la production militaire d’engrais et les projets de traitement de l’eau et d’assainissement en 2006-2008. Si Sabri a fait de nombreuses déclarations ressemblant fort à celles de son prédécesseur à propos de la formation professionnelle des jeunes diplômés et du développement industriel dans les régions reculées, il s’est néanmoins attaché davantage aux nombreux partenariats que l’armée avait sécurisé avec les Etats-Unis, la Russie, la Grande Bretagne, la Chine, l’Afrique du Sud, la France, l’Allemagne et l’Italie. Lors d’un déferlement d’interviews de la presse suite à sa nomination, Sabri énuméra une longue liste de succès économiques atteints par l’armée, dont une croissance de l’ordre de 5% lors de la période suivant le soulèvement, les inaugurations d’un laminoir à chaud (qui serait, selon les dires de Sabri, le seul de la région) et d’un complexe industriel aux environs d’une route dans la désert au Nord-Est du Caire, ainsi que l’intensification de joint ventures commerciaux avec d’importantes entreprises de l’étranger, qui se sont montrées « déterminées » à continuer de travailler sur ces projets de développement, malgré la poursuite des troubles politiques.

Le SCAF a également réussi à reprendre les discussions sur certains partenariats publics-privés qui étaient restés précédemment en suspens, au moment où les investisseurs étrangers exigeaient davantage de garanties contre les fluctuations de devises et le risque politique. Les secteurs concernés en premier par le financement public-privé – les hôpitaux, les usines de traitement des eaux usées et les routes – sont ceux qui ont été mis en avant lors des déclarations de Sabri dans les médias et également ceux qui s’inscrivent dans le champ de contrôle de l’armée.

Betting with the House

Les bonus des conglomérats étrangers travaillant avec l’armée ressemblent fortement au système de bénéfices dont ont profité les oligarques égyptiens, comme le traitement de faveurs lors des négociations de contrats d’Etat, l’accès privilégié aux infrastructures et aux services, ainsi que la mise au courant d’éventuels projets futurs à l’avance. Toutefois, le plus gros avantage est celui de pouvoir compter sur les soldats de l’armée afin de sécuriser les actifs économiques – une forme de système d’assurance qu’aucun autre acteur ne peut garantir au sein de l’Etat.

Dans le courant de l’année 2011, Kharafi National (appartenant au groupe koweïti du même nom) s’est vu offrir une milice privée, chargée d’assurer la livraison des équipements à la centrale électrique al-Shabab, qui fait partie d’un partenariat public-privé conclu en 2010.

Selon un bulletin d’information de Kharafi National : « L’armée égyptienne fournit des soldats, accompagnées de chars, afin de protéger les sites d’Al-Shabab et de Damietta… L’armée égyptienne demande également à son personnel d’escorter les livraisons de pièces utilisées dans la fabrication de turbines à gaz du port d’al-Ismailiyya au site d’al-Shabab. ». A la suite du soulèvement, lorsque de nombreux états du Golfe annoncèrent l’envoi d’aides humanitaires à destination de l’Egypte afin de contenir la colère de la population, le groupe Kharafi annonca qu’il était en train d’emprunter une somme de 80 millions de dollars pour développer ses investissements dans les infrastructures en Egypte, ajouté aux 7 autres milliards que le conglomérat koweïti avait déjà investi dans ce projet.

Dès le début de la révolution, les chefs de l’armée avaient pris d’importantes mesures pour garantir aux étrangers le bon fonctionnement des sites gaziers et pétroliers et tous les autres sites importants, tous sous contrôle de l’armée et de la police. A mesure que l’armée consolide les avantages qu’elle a acquis au sein du gouvernement de transition, sa qualité de partenaire devient de plus en plus claire : non seulement les investisseurs étrangers disposent de soldats prêts à sauvegarder leurs actifs, mais ils disposent également des liens politiques leur permettant la réussite économique en Egypte, comme cela a toujours été le cas. Il se pourrait même que les futurs investissements étrangers soient davantage concentrés au sein des projets où l’armée est présente.

L’armée, quant à elle, alors que le nombre de partenaires étrangers augmente, aura tendance à renforcer sa présence dans le secteur privé. Par le passé, l’armée était en mesure de bloquer les nouveaux projets commerciaux pour des raisons « sécuritaires », mais pas sans dépenser de son précieux capital politique. Aujourd’hui, alors que de nombreux oligarques dans le civil sont à la merci d’enquêtes concernant la corruption, l’armée est beaucoup plus libre d’imposer ses conditions. Le SCAF, avec son pouvoir de déterminer les gagnants et les perdants à la tête de l’élite dirigeante de l’Egypte capitaliste, conservera son incontestable influence bien après le retour officiel du pouvoir démocratique.

Faire le choix de l’autocratie

Beaucoup d’hypothèses à propos du rôle de l’armée dans l’économie se sont révélées être fausses. L’antipathie affichée des généraux à l’égard de Moubarak a poussé de nombreuses personnes à penser que ces généraux rejetaient également tout projet de nature néolibérale. Les partisans de cette vision ont oublié que, dans un environnement de capitaux transnationaux, la présence de l’armée se retrouve à plusieurs endroits se situant en dehors des entreprises officiellement détenues par l’Etat. L’armée a élargi son portefeuille en établissant des joint ventures et en acquérant des parts dans des opérations privées, utilisant alors de son monopole dans les secteurs porteurs et accordant un accès exclusif aux entreprises étrangères afin d’accentuer son image libérale. Alors que l’appétit du SCAF pour le pouvoir politique en soi est incertain, celui du futur de l’économie égyptienne, au travers des industries dirigées par l’armée, ne fait aucun doute. Les généraux ont eu 12 mois pour installer leurs entreprises de manière tellement forte, qu’il est désormais impossible de les déraciner.

Dès l’instant où Moubarak s’est retiré, il était clair que le SCAF ne faisait en aucun cas figure d’arbitre neutre dans le processus de transition politique. Le scandale suscité face à la découverte de l’indécente richesse du clan Moubarak, se présenta alors comme une occasion en or pour l’armée d’éliminer ses rivaux. Le SCAF s’arrangea pour dessiner un champ politique qui favoriserait les hommes politiques ne menaçant pas les privilèges de l’armée. En emprisonnant d’importants hommes d’affaires comme Ahmad ‘Izz, un proche de Moubarak, et d’autres personnes du gouvernement relativement impopulaires, comme l’ancien ministre du logement, Ibrahim Sulayman, le SCAF imita la demande populaire pour la justice. Mais sans grande surprise, les hommes d’affaires ayant de forts liens avec l’armée passèrent à travers les mailles de la justice – une autre manière de faire comprendre aux hommes politiques qu’ils doivent composer avec l’armée, s’ils ne veulent être éliminés.

Par ailleurs, le SCAF imposa une nouvelle loi électorale visant à avantager les partisans du statu quo. Au sein de la chambre basse du Parlement, un tiers des sièges est toujours régi selon la règle du scrutin à circonscription uninominale, favorisant alors les mêmes personnalités locales qui bénéficièrent de l’appui de l’ancien parti au pouvoir. Le restant des sièges est distribué selon la logique de représentation proportionnelle. Même si ce système de représentation proportionnelle participait à l’expression des contestations propres aux plateformes pluralistes, la demande du SCAF de tenir des élections si rapidement après le départ de Moubarak impliquait que la plupart des opposants seraient nécessairement trop faibles et mal organisés pour mener une campagne de front. Les anciens du PND de Moubarak firent figures de gagnants, là aussi. La loi du SCAF maintenait également une clause, selon laquelle la moitié des sièges de la chambre basse devait revenir « aux ouvriers et aux paysans », même s’ils sont en réalité bien souvent occupés par des militaires à la retraite ou par des policiers. Ces hommes adhèrent ensuite au comité parlementaire de défense et de sécurité nationale, le seul organe avec une responsabilité nominale uniforme pour diriger l’armée.

Les tactiques électorales de l’armée se sont révélées être payantes. L’adversaire potentiellement le plus dangereux – le Parti de la Liberté et de la Justice des Frères Musulmans – maintient sa ligne politique par rapport à des questions essentielles, dont le respect du traité de paix avec Israël, la condition sine qua non de la poursuite de l’aide militaire américaine. Les députés des Frères Musulmans ont également fait entendre leurs voix pour protéger les détails du budget militaire du regard indiscret de certains parlementaires (qui n’auront accès qu’à quelques chiffres). Les Frères Musulmans ont aussi mobilisé leurs membres aux côtés des forces de sécurité, qui faisaient alors face à d’importantes manifestations, dont celle de la « Tuesday of Determination », lorsque les manifestants marchèrent vers le Parlement et réclamèrent un transfert plus rapide du pouvoir au peuple.

Le résultat est un Parlement presque grippé avec l’armée aux mains de l’économie. Même si les parlementaires engageront sûrement une lutte de pouvoir avec les généraux, les partis qui commandent presque 87% de l’assemblée – le Parti de la Liberté et de la Justice, le Parti salafi Al Nour, le Parti Wafd et le Parti du Bloc Egyptien – soutiennent tous la poursuite du néolibéralisme. Les groupes rejetant ce cadre, tel celui « The Revolution Continues » (La Révolution continue), récoltèrent un piètre 2,5% des sièges. Il serait trop simpliste de suggérer que le SCAF manipula les résultats, mais il mit clairement en place un système lui permettant d’obtenir le résultat voulu.

Ajouté à la manipulation électorale, le SCAF s’est engagé ouvertement dans la répression et dans la fourberie afin de faire taire les personnes exclues du paysage politique. Non seulement les généraux ont considéré comme crimes les manifestations qui interrompaient l’économie, retirant habilement la catégorie « violence » de la liste des actes qui ne sont désormais plus punissables sous l’emergency law (loi d’état d’urgence), mais ils diffusèrent l’idée que les grèves sapaient l’économie du pays tout entier. Les alliés du SCAF, dans de longs discours télévisés, rappelèrent à la population la détérioration de la situation économique du pays, tel le premier ministre Kamal al-Ganzouri, versant des larmes en direct à la télévision. Dans le même temps, les opposants sont sujets aux arrestations arbitraires, aux tribunaux militaires et à la torture. Une telle coercition sert de moyen de dissuasion envers les actions ouvrières et les manifestations qui s’opposent au calendrier néolibéral. Le but recherché n’est pas d’emprisonner chaque manifestant, mais plutôt de dissuader les mécontents de descendre dans la rue.

Les Egyptiens font alors face au choix d’Hobson : accepter le statu quo en place afin de rétablir la « stabilité », ou bien retourner dans la rue et appeler à la reprise du chaos. Les élections – peu importe à qui elles bénéficieront – donneront aux autorités un droit encore plus explicite pour réprimer la contestation et recruter de nouvelles personnes complices de la quête du profit maximal dans laquelle l’armée est engagée. L’armée est déterminée à ce que ses actifs et ses opérations financières restent inconnus du grand public. La question cruciale en Egypte est celle-ci : combien d’islamistes, de libéraux, de nationalistes ou d’acteurs politiques indépendants se contentent de regarder passivement grandir l’empire économique de l’armée aux dépens de ceux qui revendiquent le changement politique et la justice sociale ?

Traduction du texte de Shana Marshall et Joshua Stacher par Tarieg Guenine

http://www.merip.org/mer/mer262/egypts-generals-transnational-capital

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