Ivan Segré : quand un Camus israélien critique Houria Bouteldja

Ivan Segré a lu Houria Bouteldja, et nous avons lu Ivan Segré.

L’une des non-moindres vertus du livre d’HB, Les Blancs, les juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire[1], c’est qu’il fait tomber certains masques. Ivan Segré avait fait preuve d’une incontestable acuité, en dénonçant la trahison de l’histoire juive, dissoute dans la défense de l’Occident, au sein du philosémitisme et, finalement, les relents réactionnaires et xénophobes de ce dernier. Mais il reste pris dans la trame occidentaliste qu’il dénonce lui-même. La lecture Segré, qui se présente comme un exercice de déconstruction du contenu du livre de Houria Bouteldja, détourne systématiquement son propos[2]. Il n’en ressort qu’une défense obstinée du sionisme, justement parce qu’il est radicalement mis à nu par la militante.

Segré est sioniste. Il l’a dit et répété. Néanmoins, contrairement à ce qu’il a aussi dit, ce n’est pas un mot qui, en dépit de ses concrétisations historiques, contiendrait un éventail de possibilités au-delà des formes politiques qu’il a prises. Quoiqu’on « veuille » y projeter et les distinctions qu’on prétende faire, Israël est l’expression d’un projet colonial en terre palestinienne et ceci engage toutes les tendances politiques reliées à lui. Le « retour » a été conquête, acte continu depuis 1881 de destruction organisée de la Palestine et des Palestiniens. L’« existence politique juive » sensée s’y affirmer a été reniement par la blanchité fondamentale du projet et l’identité « juive » qui en a résulté. Si le mot « sionisme » recouvre d’autres potentialités, qui ne sont pas propres aux Juifs, elles ne pouvaient se concrétiser autrement dans les conditions historiques, sociales et idéologiques qui y ont présidé. Dès lors, sa justification politique a des implications qui vont au-delà du positionnement sur la seule question palestinienne. Elle engage un rapport plus général à sa propre identité juive, et au pouvoir blanc en ce sens, en tant qu’elle l’incorpore. On le voit reflété dans l’approche uniquement réactive de Segré sur toutes les autres questions soulevées par HB, bien entendu jamais dissociable de sa défense farouche du sionisme.

 

Une fausse bienveillance

Segré s’attaque à la position politique (décoloniale, donc antisioniste) d’HB qu’il travestit, afin de mieux pousser la sienne (sioniste, donc coloniale) qui avance à demi-masquée, sous l’apparence de l’objectivité. A cette fin, il opère un retournement  très peu original qui consiste à déceler dans l’antisionisme de l’auteure un prétendu antisémitisme.

Néanmoins, il ne l’affirme pas clairement et utilise la suggestion. Contrairement à d’autres commentateurs qui se discréditent d’emblée par des attaques grossières, il a la finesse de faire des concessions apparentes, afin de mieux glisser ses petits coups de griffe et créer l’illusion de la pertinence. Il commence notamment par rejeter les contresens sur la signification du terme « races ». Aussitôt, par glissements successifs, il fait dire au texte ce qu’il ne dit pas, afin d’y déceler des prétendues ambiguïtés pour finalement relativiser les hiérarchies raciales et appeler abstraitement à un monde qui serait celui de toutes les races. Il aurait pu aussi bien dire un « monde sans races ». Bref, les méthodes sont les mêmes ; mais plus affinées dans son cas.

Pourtant, malgré la fausse bienveillance et la hauteur méprisante avec laquelle il traite le livre, on saisit vite son hostilité viscérale, ainsi que la misère de son mobile. Les piques rageuses, les ironies forcées, les fausses questions, auquel le livre répond pourtant clairement, les détournements, inflations et réductions de sens, les rapprochements vils, les attaques retenues qu’il se garde de développer complètement et bien d’autres procédés ne trompent pas. On repère les manipulations insidieuses et les effets de diversion. Ici et là, se glissent des agressions de bas étage qui témoignent de sa décontenance.

L’opération culmine par un grand signalement réprobateur qui a trouvé dans une anecdote du livre (le regard de l’auteure sur un enfant porteur de Kippa), le prétexte tant convoité. Tandis que ce passage du livre dénonce le cercle vicieux du sionisme et de l’antisémitisme et, avec lui, la bonne conscience blanche, Segré se vautre dans cette dernière, en croyant deviner la confession ébauchée d’un regard « raciste ». Il joue sans vergogne sur le pathos et termine par un trait de violence inouï : « lorsqu’un adulte porte un sale regard sur un gosse, pour la seule raison que ce gosse est juif, noir, arabe, indien, jaune ou que sais-je, on n’est pas « juste avant la haine », on est « juste après ». » (p. 17) Il en conclut qu’HB n’est pas une « amie » : entendons des juifs, comme il l’insinue tout au long de son propos, et, par conséquent, de l’humanité entière. Grand prince, il  tend tout de même une main rédemptrice, pour peu que HB accepte d’abandonner ses revendications antisionistes: « Il ne tient cependant qu’à elle d’en conjurer le cours (de sa déchéance), et de nous rejoindre, nous qui sommes issus de toutes les races ». (p.17) En convoquant Éluard, il parle même de cette belle « orange bleue », la Terre, offerte à tous selon lui.

Segré, très satisfait de lui-même, se déclare donc membre du club de l’humanisme, de l’universalisme et des amis de la bonne conscience blanche, dans la trame de laquelle il est pris par et pour son sionisme. Il en a incorporé les réflexes typiques d’inversion politique et de compensation morale. Il est bien entendu que nous ne rejoindrons pas son club. Une proposition lui a été faite dans le livre : l’amour révolutionnaire ; mais le progressiste ne fait pas le révolutionnaire décolonial.

Nous sommes là devant l’éternel récit du colonialiste « progressiste », confronté à sa mauvaise conscience. En effet, il nous faut comprendre d’où parle Segré. Élève du regretté Daniel Bensaïd, il a décidé, à la différence d’une grande partie des juifs, d’aller vivre en Israël pour raisons d’études. D’emblée se pose à lui un problème : comment concilier son nouveau statut de résident privilégié néo-colon avec ses prétentions à lutter pour l’émancipation et contre la servitude ?  C’est cette tension qui structure toute sa réponse à HB et génère la violence qui en émane.

Avocat de Sartre, il évoque, pour nous, bien davantage la figure de Camus. A l’instar de ce dernier, refusant de reconnaître sa situation objective de colon pour ne se situer que dans un rapport de (fausse) fraternité qui légitimerait sa présence en Algérie, Segré se sert d’un humanisme suranné (une terre pour tous) pour estomper les rapports de domination coloniaux d’un coup de baguette magique. Il feint de croire comme l’auteur de La peste qu’il lui suffit d’évoquer une vague « égalité des droits pour les Arabes » comme il le fait de temps à autres pour sauver sa conscience malheureuse. Mais de quels Arabes, parle t-il ? Ceux à l’intérieur des frontières de 1948, de Cisjordanie, de Gaza, des camps de réfugiés ? Il ne se prononce pas. Il ne se prononce pas non plus sur le droit au retour et se contente de déplorer l’échec d’Oslo. Cependant qu’il préfère le mot d’Arabe à celui de Palestinien, comme le Meursault de Camus ignorait le nom de l’Arabe[3].

Mais contrairement à un Camus qui lui était né en Algérie et pensait y défendre sa mère en défendant l’occupation française, Segré ne peut exciper d’aucun droit autre que les prétentions sionistes pour justifier le privilège colonial qu’il détient de s’installer en Palestine à la place d’un des six millions de Palestiniens de l’exil qui eux y sont interdits de retour. D’où son trouble supplémentaire. Comme chez Camus, cette conscience malheureuse d’« humaniste » français confrontée à la réalité de la colonisation de la Palestine que lui rappelle HB par son évocation de la Palestine arabe, créée chez lui une colère palpable.

Segré a beau se démener comme un diable, il peine à nous convaincre de sa sincérité à propos de cette belle « orange bleue » offerte à tous. Un propos aussi convainquant qu’une homélie papale le dimanche à St Pierre de Rome.

 

Au chevet de Sartre

Sur le fond, son contentieux fondamental avec le livre est donc axé sur la « légitimé d’Israël », assimilé dans le livre au pouvoir blanc et à la trahison de l’histoire juive. Or, il renverse la chose : HB en ferait la question centrale, même par-dessus la question blanche, parce que son antisionisme dissimulerait un antisémitisme.

Dans le livre, HB aborde le sionisme comme une expression coloniale de la domination blanche qui prend paradoxalement sa source dans l’antisémitisme européen[4]. En somme, par son nationalisme colonial et le blanchiment qu’il opère, le sionisme est une copie du racisme blanc qui instrumentalise le référent « juif » et la « Shoah » en faveur de son projet colonial. C’est pour cela qu’elle l’envisage comme une capitulation (p. 53), dont les deux principales victimes sont les palestiniens et… les juifs eux-mêmes ; et le principal bénéficiaire : l’Occident (p. 66). Le sionisme, en tant qu’émissaire du pouvoir blanc en terre palestinienne et au Moyen-Orient, a créé des « juifs » à l’image de leurs propres bourreaux. Elle y dénonce l’universalisation de l’antisémitisme, circonscrit dans l’espace et dans le temps, au bénéfice de la légitimation du projet sioniste (p. 57). La mémoire du génocide nazi, isolé des autres génocides et crimes occidentaux (p. 21), y est devenue le temple du sacré de la bonne conscience blanche (p. 67), qui a expié sa faute en sacrifiant les Palestiniens et en enfermant les juifs dans une prison à ciel ouvert : Israël (p. 66). C’est en ce sens qu’elle définit Sartre, anticolonialiste et sioniste, comme un blanc : « Pressé d’enterrer Auschwitz et de sauver l’âme de l’homme blanc, il creuse le tombeau du Juif. » (p. 17)

Segré part précisément du propos d’HB sur Sartre pour opérer le renversement de sens qui structure tout son commentaire. Pour lui, le prologue « Fusillez Sartre ! » aurait précisément pour enjeu de poser la centralité de la question de l’existence d’Israël, quand en fait elle ne fait que définir la blanchité de Sartre : « Lisons encore : « Sartre mourra anticolonialiste et sioniste. Il mourra blanc ». Etre « anticolonialiste » ne suffit pas à faire de vous autre chose qu’un « Blanc », si vous n’êtes pas antisioniste. Est-ce qu’en revanche un « Blanc » qui, par ailleurs, serait antisioniste se verrait acquitté ? » (p. 3) Il réitère, plus loin : « Mais Sartre était un « Blanc » puisque « sioniste », et « sioniste » puisque « Blanc » » (p. 10) ; pour conclure qu’aux yeux d’HB, le sionisme et l’antisionisme serait la contradiction principale, en établissant lui-même un renversement au sein du propos de la militante : « Le « gigantesque hold-up » dont il est ici question, c’est celui de l’impérialisme occidental depuis 1492 jusqu’à nos jours. Mais il y a aussi l’autre « hold-up », qui en est le condensé et comme le noyau irradiant, d’où la centralité de la question de la « légitimité de l’existence d’Israël » : c’est le « hold-up » qui condense, qui ramasse, qui symbolise toutes les oppressions, toutes les dominations, toutes les injustices engendrées par le monde « blanc » depuis 1492. » (p. 5)

Selon Segré, c’est le sionisme de Sartre, en tant que tel, qui ferait dire à HB qu’il est resté blanc et qu’il est à fusiller. Il se demande si, en revanche, l’antisionisme pourrait être envisagé comme une chance d’acquittement pour l’homme blanc. Puis, elle établirait un rapport de causalité mécanique entre « être blanc » et « être sioniste ». Enfin, elle définirait le sionisme comme le condensé de toute l’histoire de la domination blanche. Segré convertit ainsi le sionisme en problème central du propos du livre, comme débordant de l’histoire de la domination blanche jusqu’à la supplanter. Il vise ainsi à suggérer qu’une si suspecte « obsession » nierait le droit à l’existence politique des juifs, c’est-à-dire les juifs en tant que tels.

C’est un contresens clairement volontaire. HB soulève, au contraire, le paradoxe de l’identité construite entre le droit des juifs à l’existence politique et le sionisme, qui constitue leur propre négation politique et celle des Palestiniens dans la trajectoire du pouvoir blanc. Elle n’analyse jamais le sionisme autrement que comme subordonné au pouvoir blanc, où il dépend de ses alliances stratégiques, bien qu’il y ait ses propres profondeur, devenir et force d’action, à contrecourant de ceux qui imaginent un « complot sioniste » qui dominerait solitairement le monde, imposerait ses vues aux « innocentes » nations occidentales et serait la cause unique de tous les maux de l’humanité. Dès lors, il n’existe pas de causalité mécanique entre « être blanc » et être sioniste », mais plutôt un rapport d’affinité élective et d’intérêts raisonnés, autant stratégique que « civilisationnel » et lié à l’expansionnisme occidental, où bien entendu les tensions, les divergences et les concurrences existent.

Le pouvoir blanc précède et transcende le sionisme et toutes ses expressions ne lui sont pas alliées. Comme HB le souligne, un Juif, même blanchi par le sionisme, reste un juif en sursis, indissoluble dans l’antisémitisme blanc. Un « antisioniste », issu de l’antisémitisme blanc, comme Soral, n’a pas été épargné par le PIR[5]. Antisémitisme et philosémitisme sont autant dirigés contre les Juifs que contre nous. C’est le pouvoir blanc dans toute son étendue et le sionisme, indissociable de sa colonialité qu’elle combat. Ainsi, Sartre n’est pas « sioniste, donc blanc » ; c’est très strictement, comme elle le dit, parce qu’il se porte au chevet de la bonne conscience blanche qu’il est sioniste et reste blanc : en se défaisant du fardeau du génocide nazi, en se faisant l’avocat de l’oppression sioniste qu’il met sur le même plan que la cause palestinienne et en creusant le tombeau du Juif.

Bref, à aucun moment, elle ne fait du sionisme le condensé de l’histoire de la domination blanche, ni ne renverse l’ordre des choses entre la domination blanche et le sionisme. Ce dernier a dirigé directement sa violence coloniale contre les Palestiniens et d’autres peuples Arabes, notamment en occupant une partie de l’Egypte, du Liban et de la Syrie. Par ailleurs, il constitue une pièce capitale des dispositifs militaires, politiques et idéologiques de domination impérialiste au Moyen-Orient, dont les effets engagent l’étendue des rapports sociaux – pas seulement symboliques – entre Juifs, Arabes et Blancs ; ce qui est l’objet du livre. Il faut réellement être de mauvaise foi pour ne pas le voir. A ce moment-là du livre, elle ne se situe pas dans l’absolu de l’histoire de la domination blanche ; elle s’adresse spécifiquement aux Juifs, donc pose le problème spécifique qui nous divise dans l’espace national et global, où tout est relié.

 

Le sionisme, « détail de l’histoire » pour Segré

Au-delà de ces trois considérations, le sionisme est uni à l’instrumentalisation de la mémoire du génocide nazi et à ses usages paradoxaux par la bonne conscience blanche, au détriment de toutes ses autres victimes, ce qui n’est pas le « moindre détail » de l’affaire. Pour cela, HB dénonce, sans réduire sa singularité, l’absolutisation mémorielle du génocide nazi qui, en plus d’être instrumentalisée par le nationalisme israélien, autorise le négationnisme occidental de tous ses autres génocides et crimes, minimisés et repoussés dans l’ombre. Elle rappelle que, du point de vue des « damnés de la terre » le génocide nazi est « moins qu’un détail ». Afin d’illustrer sa relativité dans le temps et l’espace, elle évoque les Inuits, les Dogons et les Tibétains – ni antisémites, ni philosémites – qui s’en foutent.

A ceci, Segré répond de la façon suivante : « Ce qu’en revanche on sait d’ores et déjà, c’est que si l’antisémitisme n’est pas « universel », s’il est « circonscrit dans l’espace et le temps », la question de « l’existence d’Israël » est, elle, d’un universalisme symbolique sans commune mesure avec la réalité empirique, du moins s’il est clair pour tous que, dans l’histoire de l’impérialisme « blanc » de 1492 à nos jours, le sionisme, quoi qu’on en pense par ailleurs, est objectivement un détail. Mais le symbolique, lui, n’est pas un détail, nous sommes d’accord. » (p. 3) Il ajoute plus tard, en rebondissant sur les Inuits, les Dogons et les Tibétains que ceux-ci ont donc aussi probablement d’autres problèmes à régler que celui de la « légitimité d’Israël ».

Il retourne ainsi le « moins qu’un détail » d’HB, à propos du génocide nazi, en ce « détail » que serait le sionisme dans l’histoire de l’impérialisme « blanc » (entre guillemets), parce qu’il ne croit pas du tout en ce lien. Il ironise sur la proportionnalité de l’universalisme « symbolique » qu’elle / qu’on lui attribue avec celle du génocide nazi, ainsi que sur l’ambition supposée d’HB d’incarner tous les opprimés de l’histoire de la domination blanche, depuis 1492. Il conclut qu’elle ne saurait parler au nom des Inuits, des Dogons et des Tibétains, pas davantage d’ailleurs que des Arabes, des Musulmans et des Palestiniens.

Quand HB affirme que les Inuits, les Dogons et les Tibétains se foutent de l’antisémitisme, elle ne prétend pas parler en leur nom, elle illustre la relativité d’un sacré, quand on le confronte à l’étendue du temps et de l’espace. En revanche, ce sacré prend un sens funeste dans le contexte arabo-musulman, puisqu’il constitue l’axe de la légitimation idéologique du sionisme en terre palestinienne et arabe. Que les Inuits, les Dogons et les Tibétains aient d’autres problèmes à régler que le sionisme n’est aucunement le sujet, puisque justement elle n’universalise rien de spécifique au sein de cette histoire, ni n’aspire à incarner tous les opprimés. Elle n’aspire pas davantage à parler au nom de la Palestine ou à avoir un quelconque monopole sur la « représentation » des arabo-berbéro-musulmans.

Toutefois, la valeur politique de sa parole prend racine dans cette histoire, où elle s’incarne. Ce qui est véritablement insupportable à Segré et lui fait multiplier les ironies déplacées, c’est comme il le dit lui-même parce qu’elle érige la question de l’existence d’Israël au cœur du problème indigène et que cela, très actuellement, en France et de la part d’une indigène, quoiqu’il en dise, est bien plus embêtant pour lui que toutes les prétentions imaginaires dont il l’affuble.

Segré retourne superficiellement le propos d’HB, comme si quelques opérations rhétoriques suffisaient à interchanger les termes concrets du problème politique. Or, la Palestine n’est pas qu’un énoncé ! De la sorte, il illustre précisément ce qu’elle dénonce : il minimise les crimes et conséquences du sionisme au cœur de la relation triangulaire, où il est lui-même impliqué ; il défend la primauté ou du moins l’unicité de l’histoire juive, en refusant de la situer, avec toutes les suites que cela comporte, dans l’histoire commune de la domination blanche, dont – pas plus ni moins singulière que la tragédie palestinienne (nous sommes d’accord) – elle est inséparable. C’est la raison pour laquelle il insiste sur les persécutions des juifs antérieures à 1492 : « Mais les expulsions de « Juifs », en Occident, ne datent pas de 1492, non plus que les massacres occasionnels. Les « Juifs » ont été expulsés de France au XIVe siècle et massacrés ici et là durant les Croisades. C’est une piste de réflexion qui n’est pas inintéressante : la séparation entre « Blancs » et « non Blancs » s’est d’abord élaborée, construite dans le traitement des « Juifs » avant d’être opérante, à une tout autre échelle, et avec une tout autre violence, dans le traitement des « indigènes », pour enfin revenir, ultimement, aux « Juifs » et à l’invention des chambres à gaz. » (p. 10)

On voit bien que, pour lui, l’histoire de la domination blanche commence avec les Juifs et aboutit à eux. Par ailleurs, il semble croire qu’il existe une continuité au sein de l’antisémitisme européen qui serait seulement « passé » par l’étape coloniale. Il ne cherche pas beaucoup à situer le rapport au monde musulman dans la genèse de l’expansionnisme occidental (alors chrétien), même s’il évoque les croisades du bout des lèvres, alors que l’on sait comment l’alliance entre le sionisme et le monde blanc – devenu « judéo-chrétien » – engage l’islamophobie et l’idéologie du « choc de civilisations ». Il ne conçoit pas que 1492 ait introduit des discontinuités importantes avec les persécutions religieuses du passé, en déplaçant progressivement les choses dans le domaine racial, à partir de quand on peut véritablement commencer à parler de domination blanche, et où la « question religieuse » conserve une profondeur propre mais dans cette perspective. Il finit sur les chambres à gaz, comme s’il n’y avait plus rien après et qu’elles venaient naturellement boucler la boucle.

Son rapide coup d’œil historique est de toute façon prédestiné à soutenir son propos politique. Il lui faut soustraire l’unicité de l’histoire juive au contexte politique de l’histoire commune et séparer la relation triangulaire entre juifs, blancs et arabo-musulmans du contexte politique du sionisme, afin de convaincre ou de se convaincre que, décidément, il est suspect de lui accorder une importance aussi « disproportionnée ».

De la sorte, Segré cherche surtout à sauver le noyau idéologique de la légitimation du sionisme comme projet politique « juif ». L’assimilation par HB du génocide nazi à « moins qu’un détail » ne constitue pas un manque d’empathie pour ses victimes juives, ni une indifférence au sort politique des Juifs, comme il l’insinue à divers moments de son commentaire. Elle démonte l’usurpation de ces droits au sein de l’histoire commune de la domination blanche, où le génocide nazi n’est pas une exception, en même temps que du point de vue de ses victimes ; parmi lesquelles il faut chercher la singularité de la « mémoire juive » qui, en même temps qu’elle est absolutisée, est absolument piétinée, avec ses morts, dans la trame du pouvoir blanc.

Ainsi, le génocide nazi est « moins qu’un détail », non dans l’absolu, mais du point de vue des victimes de tous les autres crimes occidentaux, par les positions subalternes qu’elles occupent dans la hiérarchie mémorielle et raciale et aussi par la façon dont on en fait usage contre elles ; que ce soit en terre palestinienne ou quand on stigmatise les banlieues « antisémites » de la République française. Dès lors qu’on le sépare de l’histoire concrète et ample de la domination blanche, en ne considérant pas les rapports spécifiques qu’elle a tissés et son étendue, on est forcément conduit à l’universaliser, en dépit des Dogons, des Inuits, des Tibétains et de tous les autres, mais surtout en dépit des Palestiniens sacrifiés sur l’autel de la mémoire d’un crime blanc, dont ils sont innocents.

Bref, HB ne qualifie rien en soi, aucun des crimes blancs n’étant en soi un « détail ». Chacun engage tout entière l’histoire de la domination blanche et ses victimes, avec les Dogons, les Inuits et les Tibétains et tous les autres. Néanmoins, les rapports entre les victimes sont aussi hiérarchisés par cette histoire. Elle ne peut jamais être abordée comme une histoire uniforme, où on ne distinguerait pas concrètement les positions et les passages, ni abolie au nom d’une singularité – par ailleurs, irréductible – qui s’en affranchirait.

Pour cela, parce que sa responsabilité est directement impliquée là-dedans, quand Segré qualifie le sionisme de « détail de l’histoire », il dit une horreur. En utilisant le mot « détail », HB fait porter le scandale sur l’amnésie collective camouflée dans les justes dénonciations que le fameux mot de Le Pen sur les camps de concentration avait suscitées. Segré, en croyant retourner la chose, parce qu’elle pique au vif la justification idéologique de sa bonne conscience sioniste, tombe dans le piège de la répétition. C’est la fatalité intérieure du sionisme. C’est aussi, au fond, le destin du « club des amis » – des humanistes – qui, à force de se vautrer dans la bonne conscience blanche, finit toujours par se retrouver aux côtés de ses ennemis déclarés contre ceux-là qu’il est, par définition, incapable de voir comme des amis.

 

HB, antisémite ?

Cela nous amène à l’examen du sens que Segré donne à l’anecdote montée en épingle par lui, ainsi que de son sens réel qui anticipe les objections de sa gesticulation morale. Il cite HB : « (…) Le pire, c’est mon regard, lorsque dans la rue je croise un enfant portant une kippa. Cet instant furtif où je m‘arrête pour le regarder. Le pire c’est la disparition de mon indifférence vis-à-vis de vous, le possible prélude de ma ruine intérieure. » (HB, p. 54) Il rebondit dessus : « Ce que je sais en revanche, c’est qu’il suffirait que l’enfant ne porte pas de kippa pour que l’auteure ne s’arrête pas pour le regarder. Sans kippa, en effet, il ne serait pas « Juif », il serait… « blanc ». »  (Segré, p. 16)

C’est toujours le même argument qui tourne sur lui-même, mais qui cette fois parvient au but : tandis qu’HB prétendrait dénoncer la blanchité du sionisme derrière son masque juif, son « obsession » pour le sionisme viserait, au contraire, le juif en tant que tel derrière sa blanchité supposée. La preuve en est qu’elle regarde de travers un enfant juif qui, sans kippa, ne serait qu’un blanc qu’elle ne regarderait même pas.

Il se garde bien d’éclairer le fait qu’à ce moment-là du texte, HB dénonce les effets pervers de l’identification entre la judaïté et le sionisme. Elle évoque son trouble et s’implique dans la distance creusée par le pouvoir blanc entre les deux communautés, parce qu’elle n’appartient justement pas au « club des amis » de la bonne conscience blanche. Elle met aussi à distance l’injonction antisémite, en la déplorant. Ceux qui alimentent cette identification et en usent ont beau jeu, après, d’agiter les bras en l’air du haut de leur promontoire moral. De fait, quand ils se scandalisent de l’« essentialisation » des Juifs, c’est pour mieux reproduire l’identification qui y contribue. En effet, si l’antisionisme et l’antisémitisme sont définis comme synonymes, on lie plus que jamais le destin de la judaïté au sionisme comme projet colonial et raciste. C’est le cercle infernal du sionisme, dont, après les Palestiniens et les Arabes, les Juifs sont aussi les victimes.

Ce qu’elle voit derrière le masque juif du sionisme, c’est donc le pouvoir blanc qui, en même temps, jette le « Juif » en pâture : « Vous qui rêviez de vous fondre dans l’«universel », vous voilà redevenus Juifs au sens sartrien du terme. » (p. 54) En somme, le sionisme reproduit l’altérisation et l’assimilation situées au cœur de l’antisémitisme. L’« identité juive », calquée sur les termes du nationalisme blanc, est associée à la défense des valeurs universelles de progrès et de civilisation. C’est le nationalisme juif, entendu en ce sens, qui est visé par l’antisionisme.

Pour cela, HB dit avec les Palestiniens : « Nous antisémites ? Vous nous blâmez de vous maudire en tant que Juifs mais n’est-ce pas à ce titre que vous nous avez colonisés ? Vous nous reprochez de céder à l’essentialisation des Juifs, mais vos oppresseurs allemands, vous les insultiez en prose ou en rimes ? Regardez-vous dans votre miroir et vous nous verrez. » (p. 62)

 

Le sionisme fondamental de Segré

Segré est certes opposé au caractère réactionnaire de la défense d’Israël et à sa dissolution dans la modernité occidentale. Mais son sionisme fondamental lui fait nier ou du moins relativiser la nature coloniale d’Israël, ce qui l’empêche de le voir comme un poste avancé de l’impérialisme occidental, condamné à se retrancher derrière des murs. De ce point de vue, le sionisme détermine sa pensée, ne lui étant aucunement extérieur, ni n’étant accidentel en elle, tant sur le plan de l’entendement réactif de son identité juive que des catégories typiquement modernes (réactionnaire / progressiste) qu’il fonde en elle et qui l’incorporent à la colonialité du monde blanc, d’où elle émane. En tant que « Juif progressiste » pris dans une identité paradoxale et les contradictions de son discours « émancipateur », Segré ne fait donc que déplacer ce qu’il critique lui-même[6]. Et il s’y perd…

Cela aboutit à la « magnifique » opération de mystification négationniste que constitue sa critique de Badiou, à propos d’Israël comme Etat colonial[7]. Le problème du colonialisme israélien en terre palestinienne, indissociable de l’impérialisme occidental dans le monde arabe, y glisse vers celui d’une terre pour les Juifs face aux Arabes, projet prétendument irréductible à l’impérialisme occidental. Or, le sionisme n’a pas défini un projet politique juif de rupture avec l’Occident, en Europe et parmi les Palestiniens, mais une colonisation de peuplement dans la continuité de l’Europe et en lien avec elle et l’Occident, contre les Palestiniens et les Arabes. S’il a en effet ses particularités et s’est imposé à contre-courant des processus de décolonisation de l’Après-guerre, empêchant l’autodétermination des Palestiniens, il conserve des rapports historiques non moins certains avec le colonialisme européen dans le monde arabe et en Afrique. Contre les perspectives que cela ouvre et face aux solidarités  que cela engendre, Segré refuse donc farouchement la comparaison avec l’Algérie. Surtout l’idée que le sionisme voulait une terre – pas n’importe laquelle ! – pour les « Juifs » n’est aucunement en contradiction avec sa nature coloniale et sa matrice européenne ; ou pour le dire autrement : le projet sioniste d’une terre pour les « Juifs » était d’emblée colonial. Ce n’est pas la première fois que l’Europe expulse des indésirables pour occuper et peupler d’autres régions du monde. C’est précisément une voie centrale de l’expansionnisme occidental. D’autant que, malgré certaines réticences, dans ce cas on se déchargeait d’un problème et d’une dette non négligeables, en les renversant en sa faveur.

De ce point de vue, le rapprochement avec les Etats-Unis d’Amérique est tout-à-fait pertinent, mais plutôt que de s’en servir pour éloigner le spectre de l’Algérie, il devrait considérer que les Etats-Unis sont précisément l’expression la plus aboutie de l’expansionnisme européen. De fait, comme dans sa réponse à HB, il cherche aussitôt à repousser la terrible vision que suppose ce rapprochement avec une terre « blanche » émergée d’une extermination massive, en affirmant ceci : les Wasp ont exterminé les Indiens ; au contraire, depuis la création de l’Etat d’Israël, les « Arabes » ont connu une croissance démographique. Ce fut aussi le cas dans l’Algérie coloniale, malgré son peuplement européen ; et cela n’a jamais permis d’y relativiser la violence colonialiste comme entreprise de domination et de spoliation à propension génocidaire. Mais il faudrait, selon lui, remercier Israël de ne pas avoir (encore) pu assassiner et expulser tous les Palestiniens, grâce à leur résistance et aussi aux limites imposées par les conditions régionales et internationales. Avec l’argument de la natalité, on en vient en somme aux « effets positifs » du colonialisme.

Finalement, pour ne pas avoir à reconnaître la colonialité d’Israël et son lien structurel avec l’impérialisme occidental, il multiplie les relativisations. Il rappelle d’abord que c’est une terre « sans pétrole », comme si on pouvait réduire la domination impérialiste et ses agents stratégiques à la seule possession directe de cette ressource ; et comme si l’entreprise coloniale n’engageait pas d’abord la possession territoriale. En outre, la colonialité des pétromonarchies lui semble pouvoir atténuer celle d’Israël, comme si une colonie de peuplement « anachronique » était la même chose que des Etats postcoloniaux inféodés à l’impérialisme où, par ailleurs, ils sont reliés.

En synthèse, les droits « absolus » des Juifs, à la suite de l’antisémitisme européen universalisé à l’antisémitisme supposé des Arabes qui n’ont fait que répondre à une intrusion coloniale et à ses implications dans la région, doivent dédramatiser les crimes du sionisme et même rendre tolérable son mimétisme avec les bourreaux des Juifs d’Europe ; tout au moins, il faut accepter le fait accompli et la relativisation de la justice, « tous ceux qui sont ici » étant « d’ici » et devant regarder « ensemble » vers l’avenir. Il faut ainsi souligner son absence totale d’affect par rapport à la tragédie palestinienne. Au mieux, il veut bien concéder que la création d’Israël a signifié un « problème » pour les « Palestiniens » (qu’il aime mettre en guillemets), sans en tirer toutes les conséquences politiques pour la Palestine et le monde arabe ; et en noyant cela dans un soi-disant « conflit arabo-juif » dans la région et en Palestine. Ce n’est pour lui qu’un fait d’histoire, auquel on ne peut rien et qu’il faudrait même envisager positivement ; désinvolture morale qu’on considérerait tout-à-fait inacceptable à propos de la tragédie des Juifs d’Europe. Face à la domination colonialiste, dont le fait sécuritaire n’est qu’une conséquence, contempler une spirale de la violence, où toutes les parties engagées seraient également responsables et victimes, voire pire, est une justification typiquement colonialiste, symptomatique de son insensibilité politique et éthique face au fait colonial. Pourtant, contre le mirage de son « offre de paix », qui est la continuité de cette violence, l’histoire nous enseigne que ce qui a été fait peut être défait. L’Algérie en est un symbole ; et la résistance palestinienne, pour laquelle il dissimule mal son mépris, est plus que jamais à l’ordre du jour.

Si dans ce cas il lui est difficile d’accuser Badiou d’antisémitisme, la diversion négationniste utilise le même stratagème que quand il dirige cette accusation contre HB : s’en prendre à l’Etat colonial d’Israël serait « plus bandant », dit-il, suivant là son goût pour la métaphore sexuelle dans son usage douteux de la psychanalyse qui devrait davantage le conduire à l’examen de ses propres obsessions. Segré veut être anticolonialiste, tout en pouvant demeurer sioniste ; il lui faut donc distinguer ces deux choses, tout en soutenant la judaïté fondamentale du sionisme.

Par conséquent, le passage le plus significatif de son commentaire sur HB est le moment où il travestit le propos de la militante, en postulant et défendant l’identité entre l’émancipation juive et l’allégeance au sionisme : « Et ce qui permet de clarifier l’ambivalence, de trancher le nœud gordien que représente le nom « Juif », c’est le principe suivant : les « Juifs » sont étrangers à la « blanchité » et rejoignent la catégorie « indigène » s’ils sont « antisionistes » ; ils sont en revanche les valets criminels de la « blanchité » s’ils sont « sionistes ». (…) De prime abord, l’invite est paradoxale sachant que l’auteure fait acte « d’allégeance communautaire » arabo-musulmane tandis qu’elle exige précisément des « Juifs » qu’ils s’affranchissent de leur « allégeance communautaire ». C’est pourtant le juste partage qu’induit le rapport de dominant (sioniste) à dominé (indigène) : les uns doivent s’affranchir de leur communauté, les autres doivent lui prêter allégeance. La raison de cette contradiction est simple : la communauté des uns (sionistes) empêche un processus d’émancipation, la communauté des autres (indigènes) en est le moteur. » (p. 9)

Nous ne nous appesantirons par sur le fait que l’« allégeance » communautaire arabo-musulmane, à laquelle se réfère HB, définit avant tout une communauté de destin. Ce qui nous intéresse, c’est que Segré prétend, contre ce que dit le texte, qu’HB refuserait aux juifs le droit à l’allégeance communautaire. Dès lors, insinue-t-il, son invite ne consisterait-elle pas à faire des juifs les faire-valoir de sa position politique, puisqu’elle accorde aux uns ce qu’elle refuse aux autres ? En effet, selon lui, HB soutiendrait que l’allégeance communautaire arabo-musulmane serait libératrice et que son pendant « juif » serait un obstacle à la propre émancipation des juifs, celle-ci ne pouvant se faire que dans la dissolution de leur allégeance communautaire.

Il suffirait de lire sa lettre à Eric Zemmour pour comprendre que là n’est pas du tout sa position[8]. Le livre suffit aussi à établir le contraire. HB ne définit pas le sionisme comme une allégeance communautaire juive, mais bien comme une allégeance paradoxale au pouvoir blanc (p. 52). Pour elle, la rupture avec le sionisme et l’émancipation des Juifs sont deux choses interdépendantes. Mais, tandis qu’il craint de se « dissoudre » dans l’indigénat, de redevenir simplement un indigène parmi les indigènes, soit un Juif, Segré ne craint pas de valider la dissolution de l’appartenance juive dans le sionisme, ce qui lui permet de bénéficier de privilèges. En effet, il confond l’allégeance communautaire juive – qu’il réduit au « sionisme » – avec l’allégeance au sionisme qu’il s’obstine à définir comme « juif ». Il entend bien entendu par « sionisme » toutes les formes politiques que peut prendre l’allégeance communautaire juive, tentant d’oublier qu’il l’assimile ainsi à un projet irréductiblement colonial et indissociable de l’impérialisme occidental qui est sa négation ultime.

Il devrait méditer les paroles d’Abraham Serfaty : « Je considère avoir été fidèle à l’enseignement de mon père qui m’avait dit : le sionisme est contraire à notre religion. »[9]

 

Un sionisme pas si light…

De là découlent une série de questions et d’objections, dont il y aurait beaucoup à dire « en détail », mais sur lesquels nous tâcherons d’être le plus bref possible, d’autant que nous avons déjà répondu à certaines.

Deux de ces objections sont intéressantes, parce qu’elles reproduisent les deux faces principales de l’argument central du commentaire, à relier à sa critique de Badiou. Il demande d’une part : « Si Israël est « le bras armé de l’impérialisme occidental dans le monde arabe », s’ensuit donc, à rigoureusement parler, que pour le reste du « monde arabe » le rapace occidental ne dispose que d’un bras désarmé, autrement dit d’une patte de velours. » (pp. 10-11) Et d’autre part : « Si les « Juifs » sont « le bras armé de l’Occident », ce sont par ailleurs les occidentaux, les « Blancs », qui auraient réalisé l’idée sioniste. Est-ce à dire que ce sont les « Blancs » qui ont immigré en Palestine, qui y ont construit des villes, y ont combattu les armées arabes ? » (p. 11)

 Il faut traduire : le sionisme est un fait irréductiblement juif ; et il est d’une importance dérisoire, seulement un petit bout de terre, tout petit et sans pétrole, un détail survalorisé dans le contexte régional, parce qu’au fond le vrai problème (rhétorique), c’est que les arabes ne nous aiment pas.

 Sur la seconde objection, nous voulons bien que les « juifs » sionistes aient entrepris et réalisé la conquête de la terre palestinienne pour en bénéficier, et il fait bien de le rappeler plutôt que de s’offusquer des ressentiments que cela occasionne, mais nous avons aussi déjà dit ce qu’il en était de la « judaïté » de ces émissaires passés par le filtre blanc. Par ailleurs, on se demande bien comment ils auraient pu accomplir et conserver leurs conquêtes dans d’autres conditions que celles du colonialisme britannique, des soutiens internationaux, du surarmement, de la complicité de l’ONU et même de la lâcheté de nombreux États arabes. Relié à l’impérialisme blanc, dont il constitue une expression centrale dans le monde arabe et évidemment un lieu de dénouement des luttes arabes, le sionisme est bien plus qu’un « détail » et bien moins que le problème ultime (situé).

A d’autres occasions, il pose des questions qui ont tout l’air d’une diversion, comme par exemple : « si le « racisme républicain » est un racisme d’Etat, comme le soutien l’auteure, en quoi les « Juifs » le sous-traitent-ils ? Sont-ils les donneurs d’ordre, l’Etat républicain étant le sous-traitant ? Ou bien sont-ils les sous-traitants, aux ordres du « racisme républicain » ? Le propos est énigmatique. » (p. 10) Outre que la relation hiérarchique est clairement établie par HB, la première question répond aux deux suivantes. C’est son incompréhension qui est énigmatique, à moins qu’elle ne soit feinte. En effet, l’intérêt de l’interrogation repose encore exclusivement sur le doute qu’il cherche à faire porter sur le rapport entre les « Juifs » ainsi interpellés et le pouvoir blanc, en laissant entrevoir qu’HB pourrait envisager quelque chose de l’ordre d’un « pouvoir juif ». « Une France juive », semble-t-il murmurer, en reprenant à son compte les calomnies professées contre HB, quand elle dénonce le philosémitisme d’Etat.

Finalement, tout cela aboutit à sa réflexion suivante : il y a des gens qui jugent qu’il y a  une terre arabe, une terre blanche, etc., et une « majorité » (pas blanche, précisons) juge qu’il n’y a pas de terre juive. Ce à quoi HB avait répondu par avance, avec les Palestiniens : « Ne sommes-nous pas, nous, Musulmans, Chrétiens et Juifs de Palestine, les véritables descendants des Hébreux, ceux que vous prétendez être vos ancêtres ? Êtes-vous comme ces Français qui mythifient une prétendue souche gauloise ? » (pp. 61-62)

Il omet que la terre arabe était précisément la terre des Juifs et de tous ceux qui y vivaient, auxquels on refuse la continuité de leur histoire. La situation passée des Juifs en terre arabe n’avait bien entendu aucun rapport avec leur situation dans le contexte religieux, puis racial de l’antisémitisme européen et avec la situation actuelle des Palestiniens face à Israël. Segré exige de la rigueur historique[10], tandis que sa « vision de l’histoire » tend au révisionnisme, en multipliant les symétries aberrantes et en les soustrayant à leur contexte social et politique. Il veut surtout faire oublier que ce sont les Palestiniens qui ont été spoliés de leur terre et de leur liberté, tandis que les sionistes, venus d’Europe, en ont pris possession, sur la base – rappelons-le – d’une justification biblique qui tient lieu d’argument historique et de cadastre. Outre la façon très évasive dont il envisage cela, ses diversions multiples le vident de toute portée.

A l’antipode de ce qu’il soutient, l’intrusion raciste et colonialiste du sionisme, avant-même la création de l’Etat d’Israël et dans la continuité du colonialisme européen, a précisément arraché les juifs d’« Orient » à la terre commune d’avant la colonisation. Ceux-ci, poussés par les effets du colonialisme européen et du projet sioniste à migrer de leurs pays d’origine vers l’Europe et la Palestine, sont aussi devenus étrangers sur la terre palestinienne et arabe. A la suite du décret de Crémieux[11], la transfiguration sioniste des juifs « orientaux » a contribué à la division entre Juifs et Arabes et à la signification ethnique qu’elle a prise. Elle les a aussi subordonnés aux Juifs européens, pourtant engagés dans les mêmes contradictions que les précédents face au pouvoir blanc. C’est donc bien la terre « juive » qui est à l’image de la terre supposée « blanche », en tant qu’elle impose la domination raciale et coloniale, avec ses mythes identitaires et universalistes fixés dans le marbre ; tandis que le combat pour la libération de la terre arabe et celui des indigènes en terre « blanche » sont anticoloniaux/décoloniaux, impliquant – non l’intangibilité d’une « essence » – mais un sens social vivant.

En ce sens, la lutte palestinienne de libération nationale et ses revendications concrètes contiennent la possibilité de l’égalité et d’une terre partagée ; tandis que le sionisme, quelle que soit la façon dont on s’y situe, est forcément la négation de l’égalité et de l’universalité des droits, abstraitement proclamés en tant que masque et arme idéologique de la domination coloniale. Dès lors, toutes les possibilités politiques envisagées comme une défense de la continuité coloniale d’Israël sont des leurres.

De fait, comme Segré le confesse lui-même, la défense de la légitimité d’Israël conduit irrémédiable à suivre la courbe de sa logique criminelle et suicidaire : « C’est pourquoi les « Juifs », du moins beaucoup de « Juifs », et de plus en plus, se sont ralliés subjectivement à une certaine idée du sionisme, qui consiste à dire, en gros, ceci : on a été pendant des siècles les indigènes des blancs en Occident, et des arabes en « Orient », mais maintenant on a mis la main sur un petit coin de terre, sans pétrole, certes, mais où on entend bien faire régner notre loi, et si vous n’êtes pas contents, c’est pareil. Je ne partage pas cette conception du sionisme, mais j’avoue que parfois, je dois me mordre le poing à pleines dents pour ne pas m’y rallier. » (p. 14)  Est-ce le « possible prélude de sa ruine intérieure » ?

Dans un autre article, il va au bout de son raisonnement. Il dit, en substance : « Israël est un corps étranger sur une terre arabe. C’est ce même mécanisme qui conduit, dans nos démocraties, à désigner l’étranger comme le responsable de tous les maux. »[12] Il est méprisable de comparer le traitement raciste des « étrangers immigrés » et de leurs descendants en terre « blanche », qui renvoie à un continuum colonial, avec la perception d’Israël dans le monde arabe, non en tant que « corps étranger », sur lequel on projetterait tous les maux, comme il veut le croire ou le faire croire, mais dans le même continuum colonial, en tant qu’Israël définit une colonie de peuplement structurellement articulée aux dispositifs postcoloniaux de domination de la région et des arabo-berbéro-musulmans en terre « blanche ». Drôles d’immigrés qui n’ont pas les chars, les avions et la bombe !

Bref, pendant qu’il disserte à vide sur la similitude imaginaire entre la position exogène d’Israël, dans le monde arabe, et celle des « étrangers immigrés » en France, il existe bien un rapport fondamental entre la lutte sociale des « étrangers immigrés » (des indigènes !) contre l’Etat-nation raciste, en France, et la lutte palestinienne de libération nationale contre l’Etat raciste d’Israël[13]. Les perspectives postnationales des combats décoloniaux ne sauraient réduire les enjeux concrets de la lutte palestinienne de libération nationale, parce que tous les nationalismes ne se valent pas et parce que les dépassements ne se produisent jamais dans l’horizon de l’universalisme abstrait. Les combats décoloniaux ont une composante nationale ; les luttes de libération nationale contiennent un au-delà de la Nation. Il n’y a là rien d’autre à y voir, comme il s’y obstine vicieusement. Mais cela rend justement impossible la défense du sionisme, sous quelque forme que ce soit, le « Es Muss Sein » de Segré, d’où qu’il lui faille inverser, minimiser, omettre, accuser, moquer, monter en épingle n’importe quel élément soustrait à son contexte, bref faire diversion, tout en ignorant soigneusement les arguments qui le confrontent, afin d’enrober sa justification de l’injustifiable.

En effet, la nature coloniale du sionisme, quoiqu’on prétende y trouver, renvoie à l’Europe avant qu’à une quelconque judaïté. Là réside son caractère exogène. Elle est semblable à la terre supposée « blanche », où juifs et arabes n’ont très souvent pas été les « bienvenus », parce que le principe de majorité qui la gouverne met moins en jeu l’autochtonie ou le nombre que la domination. Qu’est-ce d’ailleurs une terre « blanche » (et « juive » en ce sens), sinon une terre conquise qui engage la modernité coloniale et sa violence raciale dans les périphéries, en même temps que la défense de son intégrité au centre ? Cela ne se relativise pas en remontant à la Préhistoire et à Eve, dont nous serions tous « venus ». En terre palestinienne, on trouve ceux qui y sont « venus » (comment ?) et ceux qui y vivaient avant ; on trouve surtout des colons et des colonisés, avec tous les passages et les zones grises que cela comporte. Ce qui rend « étrangers » les descendants de l’immigration postcoloniale, en France, c’est la relation coloniale, avant le fait d’être « venus », tout-à-fait relatif. C’est ce qui explique la différence entre eux et l’immigration européenne, même si elle est passée par une phase de xénophobie, aucunement équivalente à la fracture coloniale. C’est la même relation coloniale qui rend les Palestiniens « étrangers » sur leur propre terre, confrontés à une violence coloniale, celle de l’Etat d’Israël, dont les dispositifs extrêmes de sécurité et militarisation ont des similitudes avec le traitement des populations postcoloniales en Europe et aux Etats-Unis.

C’est pourquoi Segré cherche à transformer la revendication patriotique arabe qui l’empêcherait de s’installer à Jérusalem en une expression nationaliste raciste à laquelle il oppose un vibrant appel à la fraternité universelle. Et ce, il ne peut l’ignorer, alors que Palestine arabe est depuis toujours le mot d’ordre de la révolution palestinienne face aux tentatives sionistes d’effacer ou de gommer son passé, son présent et son identité. Que ce soit dans la rue, à l’ONU ou à l’Unesco, tous les mouvements de libération dans les colonies ont insisté sur la tentative d’usurpation identitaire de leur terre. Les mouvements colonialistes ne se contentant pas d’occuper, de spolier la terre et le travail des indigènes mais cherchant à en modifier le caractère et à en effacer l’histoire. Les Algériens insistaient sur le caractère musulman de l’Algérie. Les Kanaks eux reprennent le terme de Kanakie au lieu du très colonial Calédonie, des nationalistes d’Afrique du Sud la rebaptisèrent Azania. Les Palestiniens insistent sur l’arabité de leur terre en tant que réalité historique niée de façon éhontée par la mythologie coloniale sioniste. De plus, Segré le sait bien, comment HB, fille d’un travailleur immigré maghrébin, héritière d’une histoire de lutte anticoloniale algérienne, stigmatisée ici en tant qu’Arabe pourrait-elle ignorer cette revendication de Palestine arabe ?

La terre d’HB est une terre réciproque, où les Juifs sont pleinement et concrètement présents, en France comme ici au Maghreb, même encore dans l’absence et l’altérité imposées : « Vous qui êtes Sépharades, vous ne pouvez pas faire comme si le décret Crémieux n’avait pas existé. Vous ne pouvez pas ignorer que la France vous a faits Français pour vous arracher à nous, à votre terre, à votre arabo-berbérité. Si j’osais, je dirais à votre islamité. Comme nous-mêmes avons été dépossédés de vous. Si j’osais, je dirais de notre judéité. D’ailleurs, je n’arrive pas à penser au Maghreb sans vous regretter. Vous avez laissé un vide que nous ne pourrons plus combler et dont je suis inconsolable. Votre altérité se radicalise et votre souvenir s’estompe. » (p. 56) La division ethnique entre Juifs et « Musulmans » (Arabo-Berbères !), telle qu’elle a été introduite par le colonialisme européen, est d’emblée remise dans son contexte historique et déplacée dans la perspective de la lutte des races sociales et des rapports respectifs au pouvoir blanc, engageant ensemble l’islamité et la judaïté. Tout le contraire de l’universalisme dominateur et arrogant de Segré qui ne fait que reproduire la trame du pouvoir blanc.

 

Osez, Ivan, osez donc

Cela étant dit, revenons à l’essentiel qui réside dans la question de la modernité coloniale et de la lutte des races sociales. Segré, après avoir reconnu le sens exact et la pertinence de l’usage du terme « races » dans le propos d’HB, veut de nouveau y voir un glissement de sens vers la métaphore biologique (p. 6), celle de l’incarnation essentialiste d’une « race » qui se défendrait d’un « corps étranger » à elle. On voit bien le rapport que cette lecture réactive de la lutte des races sociales entretient avec ses arguments en faveur de la défense du sionisme.

Or, encore une fois, cette lecture est malhonnête. Quelle que soit la façon dont elle l’illustre, HB envisage des rapports sociaux de pouvoir et de luttes, où rien n’existe en soi. Néanmoins, les luttes engagent du sens social, dans la mesure précisément où elles sont concrètes et incarnées, c’est-à-dire libérées de l’universalisme abstrait entièrement destiné à leur neutralisation. Le discours anti-essentialiste de la bonne conscience blanche (qui, par ailleurs, essentialise) est, en premier lieu, une négation de ces rapports, où elle a beau jeu de détecter le spectre de la « race ». Elle veut aussi priver le combat décolonial de toute consistance sociale et symbolique qu’il faut absolument censurer et dissoudre[14].

Dans le cas de Segré, il faut bien entendu censurer le sens social de solidarités et de résistances qui hantent son beau rêve sioniste. Pour cela, il descend à maintes reprises dans les catacombes de la calomnie et de l’insulte. Le rapprochement entre HB et Milner se passe de commentaires (p. 9). Affirmer que sa critique de l’anthropocentrisme de Descartes réjouirait « certains dignitaires de l’Eglise, et autres doctes de l’époque » (p. 4), en la décontextualisant, est ridicule. En dépit de ses ricanements, l’animal-machine de Descartes n’est pas universalisable au Coran et à la pensée musulmane ; et, au-delà de cela, il s’agit surtout pour HB d’opposer l’impératif d’autres voies sociales à la modernité occidentale, saisie dans sa singularité historique et idéologique. Il se peut que Segré n’y tienne pas. Mais le « meilleur » moment de son commentaire, où il s’achève lui-même, est encore ceci : « Si j’osais, je lui conseillerais la lecture de La sexualité féminine de Mustapha Safouan, l’un des plus grands psychanalystes après Lacan, sinon le plus grand. Mais comment oser ? » (p. 12) C’est comme cela que les hommes « blancs » (ou blanchis), s’ils osaient, parlent aux femmes indigènes, pas encore bien « émancipées ». F. Fanon a bien rendu compte de cette psychopathologie.

Or, s’en remettre à un psychanalyste arabe, n’est-ce pas le plus sûr des alibis ? D’autant que nous n’avions pas les clés pour comprendre la « remarque orpheline » dans le cours de son analyse critique, dit-il. Il en avait volontairement différé l’explication pour qu’on morde à l’hameçon. Le bon clerc « ironique » est donc venu apaiser les « interrogations inquiètes » qui ont glissé sur sa peau de banane, en instruisant HB sur sa sexualité, avec l’espoir de l’émanciper du pôle blanc de la réaction et de lui ouvrir la voie vers le pôle « noir » de l’anarchisme et de la politique de l’amour (tout court) au-delà des sexes, des races et des cultures[15]. Tandis que Segré reprend les attaques ordinaires du champ politique blanc contre le caractère supposé « réactif » des luttes indigènes, sa leçon d’universalisme nous semble mieux correspondre au pôle blanc de la réaction ; et, malgré la peine qu’il s’est donné, son explication sciemment embrouillée accroît l’odeur nauséabonde qui planait déjà sur sa remarque.

Ayant, par ailleurs, suivi son conseil de lecture, nous sommes allés jeter un rapide coup d’œil et, à première vue, nous avons trouvé, psychanalyse mise à part, une synthèse exaspérante de poncifs modernistes et culturalistes, assez bien résumés dans cet entretien[16]. Voilà donc que l’« Orient », tel que l’a construit l’imaginaire occidental et qu’il a été déconstruit par Edward Saïd, n’est plus une invention coloniale mais une réalité intangible : « Oui en effet, et je peux dire que la thèse du livre est de montrer la continuité dans l’histoire politique du Moyen-Orient. Je veux dire que l’apparition de l’Etat, dans le Moyen-Orient était d’un Etat religieux, pharaonique, despotique… Le despotisme oriental, ce n’est pas une invention de Marx, c’est un fait qui existe depuis toujours. » Il n’y aurait donc qu’à suivre la route de la liberté, du progrès et du développement, tracée par l’Occident, par sa science, par ses Lumières, par son esprit critique, par sa démocratie, par sa notion de souveraineté, par la séparation du religieux et du politique. Il y a là mille autres leçons à tirer pour HB.

Il faut aussi dire, à ce propos, que la non-moindre des vertus de Safouan, c’est qu’il valide le fait colonial en Palestine : « Le constat aujourd’hui à mes yeux, c’est qu’il n’y a plus de problème palestinien car il n’y a plus de Palestine ! (…) Maintenant le problème est qu’ils n’ont plus d’endroit où aller, personne ne veut plus d’eux, aucun pays ne veut d’eux, surtout les pays arabes. Ils sont indésirables partout. Ce qui fait que la solution qui pourrait constituer la porte de sortie de ce problème – l’émigration, la fuite – leur est interdite. C’est maintenant le problème d’Israël, avec les Palestiniens qui restent. » Segré retombe toujours bien droit sur ses jambes ou, pour le dire autrement, il n’en perd pas une.

Quant à nous, nous lui conseillons plutôt la lecture de « Thèses sur le sionisme » de Joseph Massad[17].

 

Pâle ? Vous avez dit pâle ?

Ce n’est pas le moindre des « détails » de la perversité du compte-rendu de lecture de Segré qu’il se permette, dès son titre, de définir HB comme une « visage pâle » : par leur position respective dans la hiérarchie raciale, en premier lieu ; et plus encore par l’assimilation de l’auteure aux Wasp, quand précisément elle dénonce un projet colonial, où nous savons tous très bien qui sont les « Wasp » et qui sont les « Sioux ». Ne détourne-t-il pas ainsi le regard de son propre visage pâle dans le miroir tendu par le livre ? C’est sans doute parce qu’il erre encore et qu’il n’a pas reconnu sa terre juive et bleue comme une orange dans la terre arabe et la terre des indigènes, leur préférant le mirage de la terre « juive » contenu dans la funeste promesse sioniste.

En tout état de cause, nous ne saurions trop lui recommander d’accepter l’invitation d’HB à sortir de la trame du pouvoir blanc, de suivre la voie de l’amour révolutionnaire et de cesser de traiter par le mépris les militants de la Palestine libre. Il aurait tort de se croire immunisé contre la trajectoire d’un Benny Lévy qui, de renoncement en renoncement, du secrétariat de J-P Sartre et de la direction de la Gauche prolétarienne finit comme rabbin de choc dans une colonie de Cisjordanie occupée… pour qui la Palestine n’est qu’un détail, tel un Juif au visage pâle.

 

Malik Tahar-Chaouch &  Youssef Boussoumah, membres du PIR

 

Notes

[1] Bouteldja Houria, « Les Blancs, les Juifs et nous », La Fabrique, 2016.

[2] Segré Ivan, « Une indigène au visage pâle ».

[3] “Pour les sionistes, le nom de « Palestinien » agit comme une incantation magique qui pourrait les rayer sur le plan existentiel. Ils n’ont pas forcément tort en ayant cette impression, car le nom Palestinien est en lui-même la forme la plus forte de la résistance contre leur mémoire officielle. Le nom « Palestine » a été aussi générateur de continuité dans la culture et la vie palestiniennes, dans l’identité et la nationalité palestiniennes, ce qu’espérait totalement effacer Israël, et dont l’existence pérenne reste une menace pour son opération mnémonique visant à inventer une mémoire fictive de non-Palestine, de non-Palestiniens.” Joseph Massad, « Résister à la Nakba« .

[4] Voir Massad Joseph , « Les derniers des Sémites ».

[5] Ouassak Fatouche, « Pourquoi je soutiens Alain Soral »

Tahar-Chaouch Malik , « Soral, le petit soldat de l’« empire » »

Tahar-Chaouch Malik, « Soral, l’« Algérie poubelle » et les poubelles du (néo)colonialisme ».

[6] Nous ne pouvons pas ici en développer toutes les implications dans sa pensée, ni approfondir tous les points qui suivent pour la pensée décoloniale.

[7] Segré Ivan, « Discussion argumentée avec Alain Badiou« .

[8] Bouteldja Houria, « Lettre à Eric Zemmour, l’« israélite »».

[9] https://histoireetsociete.wordpress.com/2013/11/18/abraham-serfaty-retrospective-dun-combat/

[10] “C’est donc sur la base matérielle des aveux d’un homme torturé par la police irakienne, puis exécuté, que Badiou et Hazan, apparemment, tirent leurs conclusions : les services secrets israéliens ont fait sauter des synagogues pour pousser les juifs d’Irak à émigrer, nous assurent-ils. Il est vrai que si Israël existe, tout est permis, même l’absence de note de bas de page.” (p. 16)

[11] A ce propos, on peut lire cet article http://labyrinthe.revues.org/2893 ; d’où ressort une citation significative d’un médecin “israélite” de l’armée d’Afrique, à propos des Juifs indigènes: « C’est une race exécrable, fourbe, avide. Ils joignent toute la bassesse de l’esclavage aux vices les plus dépravés […]. Ils sont d’un fanatisme outré et persécuteur […]. Ils parlent l’arabe mais paraît-il qu’ils le prononcent autrement que les Maures, et ils écrivent l’arabe avec des lettres hébraïques qui [ne] sont pas les mêmes que chez nous. Je suis allé aussi dans plusieurs synagogues qui sont très nombreuses ; les écuries en France sont plus propres que leurs temples […]. Aussitôt que paraît le sefer [le rouleau de la Torah], ils se jettent dessus et font mille simagrées.”

[12] Segré Ivan, « Le cul, le voile et la kippa ou l’avenir politique de la pornographie ».

[13] A ce propos, le rappel de Khiari Sadri: « Le soutien aux peuples palestinien, libanais, irakien, etc., n’est pas une simple « solidarité internationaliste » comme la pratiquent certains courants de la gauche blanche radicale. Elle n’est pas, non plus, pure identification « ethnique », comme on peut le lire ici ou là. Elle est la conscience, souvent informulée, que le combat anticolonialiste des Arabes palestiniens et le combat antiraciste des Arabes en France ont un même adversaire, la domination occidentale. La Palestine n’est pas pour nous, comme l’affirme Esther Benbassa qui rejette dos-à-dos activistes sionistes et militants pro-palestiniens, le substitut illusoire d’une « patrie perdue ou imaginée ». Soutenir les Palestiniens, c’est se soutenir soi-même, en tant qu’Arabes indigénisés. Proclamer, à la face du Blanc, « Je suis Arabe ! », « Je suis musulman ! », « Je soutiens les Arabes parce qu’ils sont Arabes et les musulmans parce qu’ils sont musulmans ! », ce n’est pas essentiellement défendre une « ethnie »; c’est dire : « Nous, les peuples victimes du racisme et du colonialisme, nous sommes unis par un destin commun. » C’est une proclamation éminemment politique. Manifester sa solidarité avec le peuple palestinien, affirmer son arabité et son islamité, s’accrocher à une culture que la République raciste veut éradiquer procèdent d’une seule et même volonté. »

[14] Voir à ce propos le texte de Ajari Norman  publié par le PIR: « Vacarme critique les indigènes : la faillite du matérialisme abstrait ».

[15] Segré Ivan,  « Vers une politique de l’amour… – Note sur la sexualité féminine ».

[16] Safouan Moustapha, Khoury Gérard D., « Pourquoi le monde arabe n’est pas libre ?. », La pensée de midi 4/2008 (N° 26) , p. 36-53.

[17] Massad Joseph, « Theses on Zionism ».

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