Extraits de l’ouvrage Des Voix derrière le voile.

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Dans un contexte français où 80% des actes islamophobes ciblent des femmes, matraquées de toutes parts par des lois et une idéologie islamophobe, la journaliste Faïza Zerouala a tendu le micro à dix femmes voilées. Au-delà des craintes et des souffrances exprimées, ce sont là des paroles de résistantes qui rejettent l’injonction républicaine de choisir entre leurs convictions religieuses et une place respectée dans la société. Morceaux choisis

 « Pour moi la France c’est comme une tante qui m’a accueillie et qui m’a rejetée trois fois. Une première fois car je suis d’origine arabe. Une deuxième fois, parce que je suis musulmane. Une troisième fois parce que je suis une femme. »

 

« Selon moi, on a créée une loi [loi 2004] contre les musulmanes. Point. Cette loi est anticonstitutionnelle. Le climat n’est pas bon. Il est possible qu’inconsciemment mon voile soit une réponse à tout cela. (…) L’an dernier, j’ai eu un choc en apprenant l’interdiction possible du port du voile à l’université. Des personnes m’avaient déjà parlé de cette éventualité et je n’y croyais pas. Je répondais alors ‘’on exagère, ça n’arrivera jamais’’. J’ai suivi, minute par minute, tous les développements de l’affaire. J’avais l’impression qu’on m’arrachait mon voile, qu’on voulait m’empêcher d’être musulmane, de force. Je ne comprenais pas le motif d’une telle interdiction. Au collège, je peux comprendre, au lycée, je comprends déjà un peu moins mais à l’université c’est ridicule on est majeures ! Pour moi c’est une loi liberticide. (…) Ce voile c’est moi. Je ne vais pas venir à l’école sans un bras. La religion n’est pas une activité extrascolaire que je fais le mercredi après-midi. Ça fait partie de moi. »

 

« On nous accuse d’être communautaristes mais c’est la société française qui nous oblige à rester entre nous. Après mes études, je ne pourrai pas travailler dans un endroit où il n’y a pas de musulmans car je porte le voile. Ce sont les seuls qui m’acceptent avec. »

 

« J’ai participé aux manifestations contre la loi de 2004. Je n’ai intégré aucun collectif, j’étais juste sympathisante. Puis, il y a eu cette circulaire qui interdit aux mamans d’accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires. C’est une circulaire, ça n’a aucune valeur légale. Mais ça m’a fait mal de voir ça dans le pays des Droits de l’Homme. On assiste à une régression des droits des femmes et très peu de monde s’en inquiète. Les musulmans avaient très peu accès aux médias pour démonter les arguments fallacieux de ceux qui prétendaient que la loi de 2004 voulait sauver les filles de l’emprise de leurs familles. Pour moi, c’est une colonisation qui ne dit pas son nom. La France est raciste, elle n’est pas devenue islamophobe. C’est juste que ‘’sale Arabe’’ est interdit, on se rabat sur ‘’sale musulman’’ »

 

« J’essaie avec mon voile de dire aux hommes d’oublier ma partie féminine et de me voir comme leur égale. Si on considère que la nudité valorise la femme, on la réduit à un corps. Elle est insultée dans les pubs. On y voit toujours les mêmes clichés. Une femme à moitié nue, ou bête, qui pose des questions idiotes. On nous met en scène pour vendre du liquide vaisselle. (…) Pour moi, les féministes qui critiquent le voile sont malhonnêtes. Il n’y a pas qu’une seule version du féminisme. Elles veulent nous imposer une vision à laquelle je n’adhère pas. Elles disent « on veut être indépendantes, on ne veut pas être qu’un corps » Justement, c’est ce qu’on cherche. Personne ne m’a obligée à me voiler. J’étudie, je veux avoir un métier. Quand je dis ça, je choque, mais pour moi l’islam a élevé la femme en lui donnant une existence. »

 

« Je considère le voile comme un symbole de pureté et de pudeur. Je trouvais que même celles qui le portaient étaient plus belles que les autres. Ça paraît bizarre mais je trouvais qu’elles avaient une lumière sur le visage. (…) Ces voiles représentent la modestie. Pour moi, c’est un signe d’humilité de ne pas accorder d’importance à l’aspect physique mais à l’aspect intérieur d’une personne. C’est un choc pour notre société car c’est le contraire qu’on nous enseigne. »

 

« Les gens me regardent parfois de travers. Je n’ai jamais essuyé de réflexions, mais c’est arrivé à une amie. Une femme lui a lancé dans le métro ‘’avec votre voile, vous avez la tête du diable’’. Moi, j’aurais pleuré si quelque chose de ce genre m’était arrivée. Avant de mettre le hijab, je craignais un peu les réactions. Mais bizarrement ça ne m’a pas dissuadée. Je me dis que je l’ai mis malgré l’adversité. Pour moi qui suis timide, c’est une preuve de courage »

 

« Je n’emprunte pas les petites rues, même si ma ville est plutôt ouverte et que les gens votent à gauche. Je suis à l’aise mais un jour en rentrant j’ai vu des tags ‘’la France aux Français’’ ou ‘’le halal dehors’’. Ce n’est pas rassurant, voilée ou non. Il y a un climat nauséabond. Une amie de ma sœur parlait en arabe avec sa mère sur le quai du RER, un homme lui a craché dessus en lui disant ‘’ici on parle Français’’. C’est traumatisant. »

 

« Il m’arrive d’être insultée. J’ai déjà entendu sur mon passage ‘’Regarde comment elle s’habille celle-là. De toute façon, elles font des gosses pour les allocs’’ Parfois chez le médecin, par exemple, les gens qui étaient sympas au téléphone sont soudain beaucoup moins aimables quand ils me voient. On s’y fait. L’interdiction que je n’accepte pas est celle faite aux mamans voilées d’accompagner les sorties scolaires. Voilà pourquoi, entres autres, nous avons choisi de scolariser nos enfants dans une école privée catholique. Je ne comprends pas qu’on puisse dire à un enfant ‘’Ta maman ne vient pas avec nous. Toutes les mamans le peuvent mais pas la tienne’’ C’est violent. Moi, en tant qu’adulte, je peux prendre du recul. Mais lui ? Comment peut-il comprendre que sa maman soit exclue ? Sa maman c’est sa maman. Je n’ai jamais eu le sentiment que mes enfants avaient honte de moi. J’ai l’impression qu’ils sont fiers au contraire. Ils ne m’ont jamais posé la moindre question sur mon voile. »

 

« À Tunis, on vivait dans les quartiers huppés et, de fait, on fréquentait la haute société très européanisée. Pour eux, être moderne, c’est avoir l’Occident pour modèle. Les femmes ne sont pas voilées, on consomme de l’alcool. Ils ne vivent pas comme le reste de la population. Ils n’ont pas compris que les gens souhaitent une société plus traditionnelle avec des fondements religieux. Beaucoup me méprisaient à cause de mon voile. À les entendre, on vivait au Moyen-Âge et il fallait qu’on se civilise. Après la révolution, nous avons encore plus senti le mépris de cette élite. Au bout de 5 ans, nous sommes rentrés. »

 

« Les médias nous caricaturent. Les femmes voilées sont infériorisées. On nous prend de haut et on nous fait passer pour des femmes soumises. Je le vis au quotidien. Face à moi, les gens changent de comportement. Au début, on m’infantilise. Ça cesse dès que j’ouvre la bouche, quand mes interlocuteurs réalisent que je parle français et que je ne suis pas si bête que ça. Globalement, dans les débats politiques, seuls les détracteurs de l’islam ont la parole. Les musulmans qui abondent dans leur sens ne sont pas représentatifs de la majorité des croyants. J’ai fini par ne plus regarder ces émissions ou ces reportages car je sais que tout est biaisé. »

 

« Les féministes défendent leur propre conception de la femme. Moi, j’en défends une autre. On ne peut être sur la même longueur d’onde. Elles ne défendent pas toutes les femmes. Le corps de la femme est devenu un objet dévalué dans nos sociétés. Il y a un tel écart entre la femme voilée, qui se cache, et la femme qui utilise ses charmes pour vendre un produit que forcément on passe pour des extrémistes. Une femme peut vouloir préserver l’intégrité de son corps et ne pas avoir envie de lécher le sol, comme je l’ai vu dans un clip de rap. Ça m’a choquée qu’on la traite comme ça. On devrait dénoncer l’asservissement de ces femmes. »

 

« Depuis que je porte le sitar, j’essuie régulièrement des insultes. On m’a traitée de ‘’fantôme’’ par exemple. Je ne réagis pas mais je n’aime pas être prise à partie quand je suis avec mes enfants. Je ne réplique jamais aux agressions pour ne pas donner une mauvaise image de l’islam. Je le représente, d’une certaine manière. Si ces personnes n’apprécient pas mon choix, qu’elles le gardent pour elles ! Une femme m’a dit dans un magasin « Vous êtes si moche que ça pour vous cacher ? » Par ce voile, je préserve ma pudeur, c’est tout. Les caissières du petit supermarché près de chez moi se moquent ouvertement à chacun de mes passages. Une autre femme m’a interpellée dans la rue « c’est à cause de vous qu’il y a eu de cette attaque islamiste au Kenya ! » À les entendre, mon voile est responsable de tous les problèmes du monde. Il suffirait que je l’ôte pour les résoudre. Avant de me voiler, je ne réalisais pas la défiance à l’égard des musulmans. Même lorsque je portais mon jilbeb, on m’a signifié à tort que c’était interdit dans la rue. Toute cette animosité est disproportionnée. Parfois, j’ai l’impression que si quelqu’un se faisait poignarder à côté de moi, on m’accorderait plus d’attention qu’à la victime. Je peux comprendre que ça choque car beaucoup n’ont jamais vu de voile intégral. Mais ça va trop loin. Les insultes que je reçois sont graves, c’est de la haine pure. Tout le monde semble être devenu policier. Un passant m’a déjà demandé de décliner mon identité dans la rue ! Quand quelqu’un est mal garé ou parle au téléphone en conduisant, personne ne s’arrête pour lui dire que c’est interdit. Avec les femmes en niqab ou en sitar, on se permet de jouer au justicier. Parfois, je suis lassée de tout ça, j’ai envie d’être tranquille. Toutes mes explications ne seront jamais suffisantes. »

 

« Les femmes ont l’illusion de la liberté. En réalité, elles ne sont libres de rien. Les féministes disent nous avoir libérées. C’est faux. Elles nous ont surchargées. Nous devons nous occuper de l’intérieur, des enfants, avoir un travail à haute responsabilité en étant moins payées que les hommes, sans même pouvoir profiter de la maternité. Ma liberté, c’est de porter mon voile. Quand on m’interdit de faire ce que je veux, alors là, je me sens opprimée. »

 

« C’est simple, les femmes voilées n’ont pas accès aux médias. Ce sont des hommes ou des femmes non-voilées qui parlent d’elles. Or, certaines choses, quand tu ne les vis pas dans ta chair sont difficiles à exprimer. Est-ce que ce ne serait pas plus intéressant de demander aux principales intéressées ce qu’elles mettent derrière leur voile plutôt que de fantasmer ? »

 

« Nous vivons dans un système patriarcal qui opprime les femmes.  (…) On est dans une société qui fait des femmes des objets. Si on tape « beurettes » sur Google, les douze premières pages de résultats sont pornographiques. En fait, une fille arabe n’est acceptée à la télé que si elle est dénudée. La représentation des Magrébines trouve encore ses sources dans l’orientalisme. »

 

« J’espère que les mentalités vont changer. Je reste confiante. Avant, les musulmans n’existaient pas. Aujourd’hui, nous sommes considérés comme des problèmes, mais au moins nous existons. Bientôt nous agirons et nous compterons dans la société française. »

 

Faïza Zerouala

Extrait de son livre: Des voix derrière le voile, Premier Parallèle, 4 Mars 2015.

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