Génocide rwandais

Décryptage du rapport qui accable la France

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L’enquête menée par une commission rwandaise détaille le rôle de la France avant, pendant et après les massacres de 1994.

La France n’a pas commenté officiellement la publication du rapport Mucyo sur le génocide rwandais, se contentant d’un communiqué du ministère des Affaires étrangères dénonçant des « accusations inacceptables ». Rue89 en publie les extraits significatifs du texte élaboré à Kigali, avant d’en commenter les conclusions.

Fort de ses 331 pages, le rapport de la « Commission nationale indépendante chargée de rassembler les preuves montrant l’implication de l’Etat français dans le génocide perpétré au Rwanda en 1994 » est composé de trois parties : avant, pendant et après le génocide.

En préambule, il compare l’attitude des grandes puissances, notamment la Belgique et les Etats-Unis, et le rôle joué par chacune d’entre elles à l’ONU. Kigali n’épargne pas les alliés de la France, mais note que Paris occupe une place particulière dans cette affaire (p.13) :

« Si les acteurs internationaux dont l’action vient d’être passée en revue

ont collectivement une part de responsabilité dans l’inaction

internationale face au génocide, cette responsabilité ne saurait être

analysée au même plan que rôle de la France.

« Nombre d’études antérieures à l’enquête de la Commission

ainsi que le travail de cette dernière montrent que l’action française

diffère fondamentalement par son ampleur et dans sa nature. »


La France entre en guerre face à une rébellion

Premier acte: l’offensive de la rébellion du Front patriotique rwandais (FPR), venant d’Ouganda, ouvre un front au nord du Rwanda en octobre 1990. La France n’arrive pas à saisir la nature exacte de cette offensive. S’agit-il d’une offensive ougandaise ou de rebelles Tutsis appuyés de l’intérieur ? Ambiguïté qui parcourt l’ensemble du rapport.

Après une rapide percée, le FPR bat en retraite sous l’assaut conjugué des troupes françaises et zaïroises, venues soutenir le régime du président Habyarimana. La Mission d’assistance militaire (MAM) se retrouve engagée dans des opérations de guerre et de contre-guérilla, sur le mode du « conflit de basse intensité », sans que cela ne soit reconnu officiellement par la France (p.18) :

« Un courrier secret du ministère rwandais des Affaires étrangères référencé n° 268 du 23 novembre 1990 confirme d’ailleurs le zèle manifesté par des officiers français engagés dans les combats contre le FPR, lequel prend en partie sa source dans cette consolidation des liens existant entre les deux armées :

« Le gouvernement rwandais évalue à sa juste valeur l’apport de l’assistance militaire de la France au Rwanda. Il apprécie l’appui moral, technique et tactique que les officiers français et en particulier le chef MAM, le colonel Galinié et le lieutenant-colonel Canovas ont apporté à leurs camarades rwandais depuis leur arrivée en terre rwandaise et spécialement au cours de la guerre d’octobre 1990 imposée au peuple rwandais par des assaillants venus de l’extérieur.

« Ces officiers ont renforcé les liens amicaux et fraternels avec les cadres des forces armées rwandaises pour l’intérêt de nos deux pays et ont acquis leur totale confiance. L’armée et toute la population rwandaises sont heureuses de compter ainsi sur de vrais amis et leur en savent gré».»

La France n’a d’ailleurs pas attendu cette première attaque pour accroître considérablement ses livraisons d’armes au régime. Comme le montre le tableau récapitulatif (p.20), les livraisons passent de 19 millions de francs en 1988, à 116 millions en 1989 et 191 millions en 1990. Les services de renseignements ont donc anticipé la radicalisation des actions des réfugiés rwandais d’Ouganda.

Très vite, sur décision du président François Mitterrand, une politique de soutien se met en place qui s’articule principalement autour d’une coopération militaire renforcée, dont l’objectif est d’amener chaque camp à faire des concessions pour négocier.

L’un des meilleurs connaisseurs du dossier, un diplomate nommé Dominique de Villepin, résume ainsi cette « vision » dans une note du 24 juillet 1992 (Villepin est alors directeur-adjoint des Affaires africaines et malgaches au Quai d’Orsay) :

« L’action de la France au Rwanda est guidée par une volonté

de stabilisation et un souci d’apaisement.

Elle comporte un volet diplomatique et un volet militaire.

Le premier nous a amenés à encourager le processus d’ouverture

au Rwanda et à soutenir les efforts régionaux de paix ainsi que

le dialogue entre les parties en conflit. ]…]

» Le second, complétant le premier, nous a conduits à dépêcher des

militaires sur place, afin de protéger nos ressortissants, et à intensifier

notre coopération militaire auprès de l’armée rwandaise.

La déstabilisation du Rwanda, si elle se produisait, sonnerait en effet

le glas du processus de démocratisation, dans un contexte

d’exacerbation des tensions communautaires.»

A chaque fois que le FPR lance une attaque surprise, le soutien français se renforce, changeant à la fois de nature et de dynamique. Plus le conflit se durcit, plus le soutien devient secret et « indirect » comme disent les stratèges.


Services de renseignements et forces spéciales

Outre l’envoi de plusieurs régiments parachutistes pour sécuriser la capitale et protéger les ressortissants français, cette coopération comporte plusieurs volets plus ou moins clandestins. S’appuyant sur une note du chef des renseignements militaires rwandais, le rapport note (p.39) :

«Des documents montrent que dès fin 1992, une coopération de plus haut niveau a été renforcée entre la Direction Générale de la Sécurité Extérieure française, la DGSE, et la Direction de la Sûreté extérieure rwandaise. Dans la réalisation de cette coopération, le Rwanda a été appuyé par le colonel Didier Tauzin (alias Thibault), qui est un ancien cadre de la DGSE, et qui, de 1990 à fin 1993, est conseiller militaire du président Habyarimana.

Elle a été également facilitée par les relations très proches qui existent entre le Chef de la mission d’assistance militaire au Rwanda, le colonel René Galinié, et le Chef des renseignements
militaires rwandais, le commandant gendarme Pierre-Claver Karangwa.»

Autre volet, dès mars 1991, la mise en place d’un Détachement d’assistance militaire et d’instruction (Dami), qui ne sera pas publiquement annoncé (p.27), une force dont l’objectif est de mettre à niveau les faibles Forces armées rwandaises (FAR) :

« Le Dami gendarmerie forme les gendarmes au maintien de l’ordre et participe à la collecte de renseignements, notamment à travers le DAMI police judiciaire. Signalons que le chef d’état-major de la gendarmerie a aussi un conseiller français totalement occulté par la description officielle de la MIP (mission d’information parlementaire française de 1998, ndrl).

Enfin, à chaque offensive importante de l’APR, l’armée française envoie au Rwanda des renforts avec à leur tête la fine fleur des commandants de ses unités d’élite, comme le colonel Rosier envoyé contrer l’APR entre juin et novembre 1992. A cette époque, il était le chef de corps du 1er RPIMA, et juste après son séjour au Rwanda, il devait commander les opérations du Commandement des opérations spéciales de l’armée française (COS) créé en juin 1992.»

Ces conseillers spéciaux sont nombreux (p.46), présents à tous les échelons de la hiérarchie politico-militaire (infanterie, gendarmerie, aviation, unité para-commando, garde présidentielle, écoles d’officiers et de sous-officiers). Régulièrement, les conseillers français font le point avec leurs homologues rwandais, lors de réunions d’Etat-major (p.44):

« Entre autres thèmes, les réunions d’états-majors auxquels participent les officiers français traitent de l’état psychologique d’unités particulières et du moral de l’armée rwandaise dans son ensemble, de tactique, de sécurité publique. La réunion du 5 mars 1991 s’est beaucoup attardée sur la question de l’insuffisance des effectifs.

‘A ce sujet, le lieutenant-colonel Canovas a souligné que cette insuffisance des effectifs devra être compensée par l’articulation de la défense autour des armes collectives, la constitution d’une réserve d’intervention décentralisée, l’utilisation des patrouilles motorisées et à pied ainsi que des postes d’observation et postes d’écoute’. »

Le printemps 1991 marque un premier tournant. Prenant conscience de la faiblesse de son armée régulière, le président Habyarimana décide, sur les conseils des officiers français, de développer un programme parallèle dit « d’autodéfense civile ».


L’autodéfense civile et les milices interahamwe

Si ce programme « d’autodéfense civile » ne recoupe pas toujours l’activité des milices des partis politiques (les fameux « interahamwe »), il s’en rapproche fortement au niveau local. Le rapport indique que les soldats français des unités d’élite ont, de 1991 à 1993, participé de près à la formation de ces miliciens (p.54) :

« Enfin, les accusations de formation des interahamwe par des militaires français sont de deux ordres.

« La première série d’accusations affirme que les militaires français ont bien formé ces miliciens, mais en les exonérant en partie, arguant qu’ils ne savaient pas qu’il s’agissait de civils, que dans les camps d’entraînement la distinction entre civils et recrues militaires aurait été difficile à effectuer.

« L’autre type d’accusations présume que les militaires français savaient qu’ils entraînaient des civils appartenant aux interahamwe. »

Les témoignages de ces sessions de formation abondent. Ils se focalisent sur plusieurs lieux: des camps militaires (Bigogwe, Gabiro Mukamira, Gako) ou parfois le campus d’une université (Nyakinama). Dans le camp de Gabiro, un conseiller communal raconte (p.55) comment quatre Français dont le « capitaine jacques » ont encadré des civils sélectionnés pour s’entraîner au tir et recevoir un enseignement théorique sur l’ennemi.

Autre récit, précis et circonstancié, fait par un paysan devenu un interhamwe sous la supervision des militaires, dans le camp de Mukamira, près de Ruhengeri (p.65).

« Muhimana Jean Damascène était paysan. En 1993, lui et d’autres jeunes gens venus de divers endroits de la région ont reçu une formation sous la supervision directe de militaires français. Il est arrivé au camp de Mukamira en août ou septembre 1993.

« La formation a duré trois à quatre semaines. Il s’est retrouvé avec environ 200 autres jeunes gens qui semblaient avoir été choisis à cause de leur carrure et leur force physique. La plupart étaient habillés en civils, d’autres avaient soit un vieux pantalon, soit une vareuse militaire, qu’ils s’étaient procurés par leurs propres moyens. Tous devaient devenir des interahamwe.

« Ils étaient hébergés dans le camp. Comme ils étaient nombreux, ils formaient des groupes plus restreints, des pelotons d’environ 30 personnes. Chaque peloton avait un instructeur rwandais des FAR. Lui, son instructeur s’appelait Habyarimana et avait le grade de caporal. Le matin, les instructeurs rwandais commençaient par aller prendre les instructions dans le bureau d’un capitaine français.

Ce sont des militaires français qui, le matin, donnaient les armes à ces instructeurs. Il y avait aussi trois autres militaires français dont le rôle consistait à superviser les instructeurs rwandais. Le capitaine français commandait la formation des militaires et des civils. Muhimana précise que ce capitaine français a suivi de près la formation de son groupe.

La promotion de Muhimana a appris à se servir d’une kalachnikov, d’un fusil R4 et du mortier 60mm. Ils avaient aussi appris le combat sans armes. Le soir, après le repas, ils allaient dans un grand hangar où ils recevaient des cours, particulièrement sur l’histoire du pays, donné par un sergent rwandais.

Il leur apprenait ce qu’était « l’idéologie des Tutsis » et leur cruauté. Le soir aussi, des militaires français passaient les voir dans ce hangar pendant les heures d’étude, ou lorsqu’ils s’adonnaient aux danses traditionnelles pour se divertir.»

Dans un relevé de conclusions, le rapport peut sans difficulté dresser un constat sévère, même s’il a déjà été documenté par le passé (p.74-75) :

«Les militaires français ont donc, objectivement, une part de responsabilité dans la préparation du génocide de 1994, en ayant contribué à l’intensification de la formation des interahamwe qui en ont été le fer de lance.

« Enfin, ils ont, objectivement, une part de responsabilité dans les massacres que ces derniers ont commis durant le génocide proprement dit puisque nombre de ces interahamwe avaient été formés par eux.»

En nuançant tout de même la portée de l’accusation:

« Il n’y a pas, à cette heure, d’éléments de preuve directe qui permettraient d’affirmer que les militaires français savaient que la formation qu’ils donnaient aux interahamwe, notamment après la signature des accords de paix d’Arusha du 4 août 1993, était destinée à commettre le génocide débutant en avril 1994.

A la fin de l’année 1993, alors que les militaires français participent à l’intensification de la formation des interahamwe dont les effectifs se comptent alors par milliers, on est en droit de s’interroger sur les raisons d’une telle intensification.

Question d’autant plus troublante que les autorités militaires françaises connaissent la nature de ces milices interahamwe. A quel type de combat ou de guerre les militaires français pensent-ils alors les entraîner ? »

Nous reviendrons sur cette dernière question. Dans la panoplie des dispositifs de coopération mis en place par la gendarmerie, celui du fichier des personnes recherchées et à surveiller (Pras) informatisé par les Français, suscite de nombreuses interrogations (p.82 à 84) : aurait-il servi à établir les listes de noms utilisées pendant le génocide pour tuer les « ENI » (le terme utilisé pour désigner l’ennemi tutsi) ?

Seule certitude : grâce à leur présence au sein du Centre de recherche criminelle et de documentation, les gendarmes français sont très bien informés sur les « massacres ethniques » commis en 1992 et 1993.


Contrôles d’identité, viols et tortures

La présence de plusieurs centaines de soldats français, d’octobre 1990 à décembre 1993, aurait aussi provoqué de nombreuses exactions. La première est connue et largement documentée. Il s’agit de la présence des militaires tricolores aux « barrières », sorte de check-points tenus par les soldats rwandais pour filtrer la population tutsi (sur la foi des cartes d’identité mentionnant l’appartenance aux groupes hutu, tutsi ou twa). Une fois arrêtés, les Tutsi sont en général exécutés sans autre forme de procès ou incarcérés.

Ces barrages filtrants s’accompagnent souvent d’exactions, comme le raconte (p.89) Emmanuel Nkuliyingoma, arrêté en 1992 à la barrière de Shyorongi, près de Kigali, par des militaires français et rwandais. Il précise avoir « vu aussi une jeune fille tutsi nommée Brigitte Umulisa subir les mêmes choses à la même barrière ».

« Des militaires français et des gendarmes rwandais nous ont demandé nos cartes d’identité. Ils ont constaté que j’avais deux permis de résidence, un pour Kigali et un autre pour Gisenyi. Ils m’ont gardé en disant que c’était la preuve que j’étais un inyenzi.

Il se sont alors mis à me torturer. D’abord, ils ont placé par terre des bouchons de bouteilles de bière et m’ont obligé à me coucher dessus, le ventre par terre, et à poser mes deux coudes sur ces bouchons. Ils m’ont ensuite roué de coups.

Après, ils m’ont relevé et nous ont obligés, Brigitte et moi, à creuser un large trou. Lorsque nous avons terminé, ils nous ont contraints de nous coucher en mettant les bras dans ce trou. Ils ont ramené la terre ont rempli le trou jusqu’à nos coudes. Nous avons passé trois nuits là-bas dans cette position, et ils nous frappaient comme bon leur semblait. »

Suit une série de récits (p.90) de viols de femmes par des soldats français, d’assassinats de civils tutsis dans le camp militaire de Kanombe et la description d’une séance de tortures subis par un prisonnier de guerre, capturé sur le front en novembre 1990.

Jean-Paul Gasore était ingénieur mécanicien au sein de l’APR. Emmené à l’Etat-major des FAR au camp Kigali, il est « interrogé à plusieurs reprises par le lieutenant-colonel Anatole Nsengiyumva, chef des renseignements militaires, accompagné d’officiers français » (p.105) :

« J’ai refusé de répondre à ces questions. Nsengiyumva a alors ordonné aux soldats rwandais de me frapper. Ils m’ont attaché les bras par derrière, puis se sont mis à me battre violemment avec des coups de matraque et de crosses. Ils alternaient les coups avec l’utilisation des fils électriques qu’ils mettaient sur diverses parties de mon corps pour me faire souffrir. L’officier français observait ce qui se passait tout en discutant avec Nsengiyumva. »

Le décompte des victimes des massacres de 1990 à 1994 est synthétisé dans un tableau (p. 111 et suivantes).


Des soldats français présents pendant le génocide

La partie suivante -consacrée au génocide- dévoile des aspects encore très méconnus du génocide qui, pour mémoire, fit 800 000 morts en trois mois, du 7 avril 1994 à la mi-juillet. Au début des massacres, rappelle le texte, il y a entre 24 et 70 soldats français stationnés au Rwanda, selon les sources. L’opération d’évacuation des ressortissants européens s’achève le 14 avril et après… plus rien, officiellement tout du moins (p. 157) :

« Officiellement, la présence militaire française au Rwanda s’est terminée avec le départ des derniers éléments venus mener l’opération Amaryllis d’évacuation des Français et des étrangers du 9 au 14 avril 1994.

Dans le cadre de cette opération, un détachement du COS est maintenu à Kigali et placé sous le commandement du Chef d’état-major des Armées. Parmi les points énumérant sa mission, on lit ‘guider toute opération d’appui aérien’, ‘s’exfiltrer si nécessaire’. »

En réalité, l’armée française laisse alors des « sonnettes », membres de forces spéciales. Plusieurs témoins racontent avoir vu des soldats français à Kigali pendant le génocide (p. 159). Puis, le rapport revient sur une opération d’envergure, fort peu documentée, qui eut lieu en juin dans la région de Gisenyi, autour du camp de Mukamira.

Une équipe du COS (commandement des opérations spéciales) évacue alors des civils, occidentaux, probablement les « sonnettes » laissées derrière les lignes. C’est en tout cas le sens de l’analyse d’un chercheur belge, Olivier Lanotte (p.161) lorsqu’il évoque le rapport du colonel Rosier, patron des équipes du COS :

« Ce rapport ne donne cependant aucune précision sur l’identité des personnes évacuées à cette occasion par l’armée française. On ne trouve pas plus de détail dans la presse, qui n’a pas couvert les opérations en cours dans la région de Gisenyi-Mukamira-Ruhengeri. Quant au rapport de la Mission d’information, celui-ci est totalement muet sur la percée des forces spéciales jusque dans le camp militaire de Mukamira.

« Quand on connaît le soin avec lequel la France a cherché à « médiatiser » ses opérations humanitaires en faveur des rescapés tutsis, notamment à Nyarushishi et à Bisesero, il est peu probable que ces personnes exfiltrées par le COS dans la région Gisenyi-Mukamira-Ruhengeri, fief du régime Habyarimana, aient été des rescapés tutsi ou de simples missionnaires.

Et ce d’autant plus que « toutes les personnes exfiltrées qui sont descendues des hélicoptères du COS à Goma étaient des Blancs’. »

En conclusion, les rapporteurs évoquent l’hypothèse d’une évacuation d’armes lourdes françaises « prêtées » aux FAR (p.162)

« Il y a fort à parier que la mission d’extraction du COS du camp Mukamira concernait plutôt les armes lourdes françaises, tout particulièrement les mortiers 105 mm comme l’indique en témoignage Jean-Paul Nturanyenabo.

« Ces armes lourdes, repérables par les troupes du FPR surplombant la région, étaient plus délicates à déplacer, elles auraient pu être la cible d’une attaque. Ces mortiers avaient été amenés par le colonel Rosier en juin 1992, mais étaient toujours restés sous la garde des militaires français. »

Cette partie s’achève sur la liste des livraisons d’armes clandestines, opérées par les services français, auprès des FAR ou directement vers les miliciens. Et la conclusion est accablante (p.168).

« Les informations recueillies laissent penser que cette participation militaire française aux côtés des FAR, somme toute réduite, n’a pas pu avoir un impact déterminant dans la conduite de la guerre par les FAR ou même dans l’exécution du génocide.

« Elle a dû par contre permettre aux responsables militaires et politiques français d’avoir une profonde connaissance de ce qui se passait sur le terrain et ce dès les tout premiers jours du génocide.
S’agissant des livraisons d’armes et de munitions, les informations recueillies font état, cumulativement, de dizaines de tonnes de livraisons d’origine française.

« Cette quantité d’armes et de munitions a certainement joué un rôle important dans le renforcement militaire des FAR et politique du gouvernement intérimaire, tous deux profondément engagés dans le génocide. La thèse qui chercherait à minimiser le rôle des FAR dans le génocide n’est pas défendable. Elle s’inscrit en faux dans les principales études du génocide qui, au contraire, leurs prêtent un rôle primordial dans la planification, l’organisation et l’exécution du génocide. »

Détail : le lecteur trouvera (p.168) la liste des officiers rwandais des FAR condamnés par le TPIR ou en jugement qui, tous, furent les relais et frères d’armes des officiers français.


L’opération Turquoise étrillée : dégoût et incrédulité

Le rapport Mucyo se termine par une longue analyse de l’opération Turquoise (22 juin-21 août), toujours présentée comme une intervention internationale d’interposition humanitaire. Officiellement, la France est là pour faire « cesser les massacres ».

Officieusement, le FPR la soupçonne d’agir en sous-main pour éviter un effondrement total des FAR, acculées à la défaite. Plusieurs éléments viennent appuyer cette hypothèse :

Les très nombreux cas de viols racontés par des victimes ou des témoins, viols commis par des militaires français dans les camps qu’ils ont occupé pendant l’opération (p.180 à 200).

Une collaboration active avec les miliciens interahamwe, notamment autour des camps de réfugiés tutsis, comme celui de Nyarushishi (p.211).

Des cas d’assassinats ou de complicités d’assassinats de civils tutsis identifiés comme tels (p.233).

Une collaboration active avec les autorités légales génocidaires (bourgmestres, conseillers communaux, administrations préfectorales) (p.239).

Plusieurs cas de larguages de civils tutsis depuis un hélicoptère, en particulier dans la région de la forêt de Nyungwe (p.252 à 262).

A nouveau, de très nombreux témoignages de cas de viols commis sur des femmes tutsis, identifiées comme telles (p.270).

« Les abus sexuels commis par les militaires français sur les rescapées du génocide ne se faisaient pas toujours en usant de la force physique. Mais les circonstances dans lesquels ces relations sexuelles avec les rescapées se commettaient étaient telles que ces filles et femmes violées n’avaient pas d’autre choix que celui de se soumettre.

« Elles avaient vécu deux mois et demi de chasse aux Tutsi, et le contexte dans lequel elles se trouvaient pendant la présence des militaires français était toujours marqué par des violences meurtrières. Souvent, c’était des interahamwe qui servaient de rabatteurs pour les militaires français.»

Une aide à l’exfiltration de plusieurs membres du gouvernement intérimaire (celui du génocide) vers le Zaïre et l’incitation à fuir dans la même direction adressée à la population (p.275).

Ces derniers récits, notamment les témoignages nombreux et pour certains recoupés de viols, suscitent à la fois un sentiment de dégoût et un incroyable malaise. Car de deux choses l’une : soit tout est faux et il faut le prouver, soit c’est vrai, et alors la France officielle ne peut rester atone.

Question : les responsables français savaient-ils vers quelle impasse cette politique africaine allait les mener ? A ce stade, n’oublions pas que le terme de « génocide » est toujours une qualification juridique, a posteriori, des faits.

Sans verser dans l’anachronisme, qui consisterait à relire les événements d’hier avec nos yeux d’aujourd’hui, il est nécessaire maintenant de revenir à l’histoire rwandaise, pour comprendre comment la France a perdu là-bas, au pays des milles collines, une guerre révolutionnaire implacable.

Gabriel Périès, politiste et David Servenay, journaliste, ont co-écrit « Une guerre noire, enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994) », La Découverte, 2007.

Source : http://www.rue89.com/

(26 août 2008)

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