Cérémonie des Césars : Quand le « toutes des salopes ! » ne suffit plus

« Je suivrai quelqu’un (Polanski) jusqu’à la guillotine. » C’est Fanny Ardant qui s’exprime au micro d’Europe 1 à l’issue de la cérémonie des Césars 2020.

Fermez les yeux et imaginez une Rachida Brakni ou une Aissa Maiga déclarant : « Je suivrai quelqu’un (Tariq Ramadan) ou quelqu’un d’autre (Dieudonné) jusqu’à la guillotine ». Inutile de fermer les yeux. On imagine très bien la déflagration les yeux grands ouverts. Certes, Ardant a été désapprouvée, parfois de manière dure et virulente, mais la polémique ne s’est pas étendue et ne s’est pas transformée en tsunami éditorial, celui qui aurait balayé les pauvres malheureuses si elles s’étaient aventurées sur un terrain aussi miné.

Passons sur la solidarité des bourgeoises blanches avec les hommes de leur caste. C’est connu au moins depuis Simone de Beauvoir. Je n’en suis pas émue mais je reste sidérée par leur tranquillité. Fanny Ardant conclut d’ailleurs son propos par un vibrant : « Vive la liberté ! ». Elle parlait probablement de la sienne, pleine, entière et sans limite.

Mais le plus stupéfiant dans ce vaudeville parisien reste la manière dont sont traitées les traitresses blanches à la phallocratie blanche par les hommes des milieux qu’elles fréquentent : Adèle Haenel, Florence Foresti et Virginie Despentes qui, il faut le dire, ont pas mal trinqué. Petit passage en revue de propos exprimés immédiatement dans les jours qui ont suivi la cérémonie :

Olivier Carbone, producteur et directeur de casting, sur son compte twitter : « Vu mes sources Haenel, tu vas avoir une bonne surprise très prochainement avec une bonne omerta carrière morte bien méritée qui te pend au nez ! »

Ou encore : « Tellement heureux que tu n’[aies] pas le César c’est d’ailleurs pour ça que tu as fait ta petite crise à deux balles idiote ! 

Et enfin : « Cette conne de Foresti honteux tu es trop mauvaise au cinéma on te veut pas. »

Jean Luc Watchthauser, journaliste au Point : « Adèle Haenel a quitté bruyamment la salle en criant sa « honte » sans que l’on sache vraiment si c’était pour le César à Polanski ou pour son éviction du césar de la meilleure actrice « .

Lambert Wilson, sur France Info, à propos d’Haenel : « On ne part pas au milieu de la cérémonie parce que Polanski reçoit un prix ! Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est la règle du jeu ! s’est indigné l’acteur. Je suis très en colère, c’est n’importe quoi : si on estime qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans le fait que Polanski ait des nominations, alors on ne vient pas. »

François Beigbeder, Europe 1 : « Cette pauvre Florence Foresti qui s’est fait connaître par des imitations costumées chez Ruquier se prend désormais pour une grande intellectuelle obligée de dispenser son opinion sur le bien et le mal. Elle plaisante sur la taille de Polanski pour l’enfoncer en son absence. La même tête de turc pendant 3 heures (…) Elle se dit écœurée, elle est écœurante« . Rappelons, qu’en 2013, Gabriel Matzneff avait obtenu le prix Renaudot et que Frédéric Beigbeder faisait partie du jury, aux côtés de Franz-Olivier Giesbert, président du jury.

Gilles William Goldnadel sur Cnews : « On a eu affaire à un happening ridicule. Moi, j’ai signé un article dans Le Figaro où je dédiais le César de la bêtise pontifiante à Adèle Haenel. » 

Matthieu Delormeau chez Hanouna à propos de Foresti : « Grâce à la pédophilie, elle va rouler en Mercedes. »

Autant de flèches du Parthes décochées par la fine élite masculine à leurs « sœurs » et consœurs. On reste bouche bée devant ces cuistres pontifiants non pas qu’on les tienne en grande estime. Au contraire, on est plutôt familiers de leurs méthodes. Ce qui est scotchant, c’est leur manque de retenue. Les vannes sont grandes ouvertes. RIP la bienséance hypocrite de la haute.

Ce qui sidère aussi c’est non seulement la mise à nu dans toute sa crudité de la dégénérescence des élites blanches mais aussi la grande propension des détenteurs du pouvoir à se faire passer pour des victimes, à violer le réel, à inverser les responsabilités, à faire des victimes des bourreaux et des bourreaux des victimes.  A ce jeu, ils sont aidés par les idiots utiles du paf comme par exemple l’inénarrable Didier Daeninckx, qui, dans l’émission Cpolitique du 1er mars, alors que Latifa Oulkhouir du Bondy Blog exprimait une idée pour laquelle le mouvement décolonial s’est battu : « le sexisme le plus dévastateur est celui de ceux qui ont le pouvoir ». Daeninckx a immédiatement réagi en tentant de laver l’honneur des mâles blancs : « N’oubliez pas que la culture du viol n’est pas seulement du côté des dominants, des Blancs comme je viens de l’entendre ». La preuve par Houria Bouteldja, la Présidente du PIR qui, se souvient-il, a écrit : « Si une femme noire est violée par un noir c’est compréhensible qu’elle ne porte pas plainte pour protéger sa communauté noire ». Bon, c’est un détail, mais cette citation n’existe nulle part dans mon livre ni dans mes écrits. C’est une pure diffamation. Je le précise pour la gloire car je sais que rétablir la vérité ne sert à rien (tu seras sorcière puisqu’on a décidé que tu en serais une). On aurait cependant pu espérer une protestation de Latifa Oulkhouir mais on sait ce qu’il coute à une indigène respectable de soutenir une indigène moins respectable. N’est pas Fanny Ardent qui veut, n’est-ce pas ?

Le « communiste libertaire » à la rescousse du patriarcat blanc ? Du pain bénit pour Raphaël Enthoven qui glapit sur son compte twitter : « Et si l’enjeu est de dénoncer, en général, la violence envers les femmes, pourquoi pas Ramadan ou même Ladji Ly qui, dans une autre vie, avant de percer, n’était pas un violeur mais le complice d’un type qui frappe sa sœur et séquestre son amant ? » … et pour Zemmour qui renchérit : « Les féministes quand il y a eu les affaires du viol de Cologne, elles n’ont pas dit un mot. Quand il y a eu une petite Mila qui s’est faite insulter, qui s’est faite menacer de mort, elles n’ont pas dit un mot », a-t-il renchéri avant de conclure : « Il y a deux poids deux mesures. Quand c’est un homme blanc, c’est un salaud et elles se jettent dessus. Quand il est arabe ou noir, c’est un saint quoiqu’il fasse ». Ah.

Dans sa lancée, le même « communiste libertaire » offre un boulevard à Caroline Fourest, la madone du féminisme impérialiste. Il faut dire qu’elle déçoit rarement et qu’elle ne rate jamais une opportunité. Ecoutez la glousser dans ce billet paru dans Marianne : « Il est plus juste de se demander s’il n’existe pas une tendance douteuse à cogner sur le premier homme blanc venu, tout en épargnant les hommes dits « racisés » ». Je ne sais pas pour vous mais moi cette « tendance » m’avait échappé. Qu’en pensent les matons de France et de Navarre ? Je leur ai demandé avant d’écrire ce billet. Leur réponse : on en apprend tous les jours.

Mais trêve de banalités et venons-en maintenant à ce qui m’amuse le plus dans toute cette histoire car il faut bien trouver un intérêt, même médiocre, à cette débauche de vulgarité et j’en ai trouvé une. En effet, voilà vingt, trente ans, que de plus en plus les indigènes et de moins en moins l’extrême droite sont perçus comme des antisémites. Aujourd’hui, le soupçon se répand jusqu’à des territoires qu’on croyait protégés. Voyez plutôt le tombereau de merde qui s’est abattu sur la tête des trois femmes citées plus haut :

Raphaël Enthoven : « La soirée des César est « la victoire du théâtre. […] La stand-up tragedy d’Adèle Haenel sort le débat de la sphère de la raison. » Quant à la tribune de Virginie Despentes sur le sujet ? « Un texte sonore et creux ». Venons-en à « Atchoum-Polanski ». C’était drôle ! Et assez bien vu. Le problème, c’est que Mme Foresti parle d’un homme qui a survécu au ghetto de Varsovie. Et d’un film (Blanche-neige et les 7 nains) que Hitler adorait, et dont l’auteur était un antisémite notoire. »

Pascal Bruckner, commentant ce passage de la tribune de Despentes dans Libé : « Il n’y a rien de surprenant à ce que vous ayez couronné Polanski, c’est toujours l’argent qu’on célèbre dans ces cérémonies, le cinéma on s’en fout. » il écrit : « Le rapprochement est peut-être involontaire, il est du moins maladroit. Qui aime l’argent, le chérit comme un dieu, en fait commerce, usage et usure ? On connaît la réponse. Le Juif, qui est à la fois lubrique et cupide. Il est vrai que Virginie Despentes déchirée entre son idéal de rebelle et son statut de notable des lettres avait manifesté une certaine tendresse pour les tueurs de Charlie Hebdo en 2015 et leurs massacres des douze dessinateurs et collaborateurs du magazine. Ceci explique peut-être cela. »[1]

Au passage, on se souvient de sa question, pas piquée des hannetons, à Polanski : « En tant que juif pourchassé pendant la guerre, cinéaste persécuté par les staliniens en Pologne, survivrez-vous au maccarthysme néoféministe d’aujourd’hui ? ».

Yann Moix, chez Hanouna, à propos d’Haenel et Foresti : « Ce n’est pas en accusant les Juifs qu’on va pouvoir aider les femmes ».

Finkielkraut dans le Figarovox : « Cette soirée placée sous le signe de la libération des femmes, ressemblait furieusement à une vidéo d’Alain Soral. »

Tout en finesse comme vous pouvez le voir.

Donc la nouvelle, c’est qu’aujourd’hui, même des femmes comme Foresti, Despentes ou Haenel, qu’on pouvait croire intouchables dans ce registre sont rattrapées par la merde qui nous éclabousse tous les jours et depuis trop longtemps. Dois-je rappeler que ce pays a fait des procès en antisémitisme à des rescapés d’Auschwitz ou à des résistants[2] ?

Des femmes du gratin – donc – traitées comme de vulgaires indigènes, des racailles, des sauvageonnes.

Non seulement elles ont droit au traditionnel et « bien de chez nous » : « toutes des salopes ! » mais en plus, elles auraient des sympathies hitlériennes. Après les indigènes, l’extrême gauche, les Gilets Jaunes, la France Insoumise et tant d’autres, au tour des frondeuses du showbizz ! Youpi ! Je ne vais pas faire mon hypocrite et prendre mon air affligé. Je pourrais dire que ça m’attriste, que l’heure est grave. Mais non. Il n’y a pas de morale à cette histoire si ce n’est celle-ci : Nous sommes de plus en plus nombreux à être méchamment salis, piétinés et trainés dans la boue. Je me dis, peut-être qu’il y a moyen de fraterniser dans la fange ?

Houria Bouteldja, membre du PIR


[1] https://www.lepoint.fr/debats/bruckner-de-quoi-roman-polanski-est-il-le-nom-05-03-2020-2365957_2.php?fbclid=IwAR12Ri3mj8tTuRTwn-23iP14PAjHML96xq9RoooRwM4aKWvLvcUDuhFsDlM

[2] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/592971-stephane-hessel-taxe-d-antisemitisme-une-insulte-galvaudee-et-contre-productive.html / https://www.liberation.fr/france/2005/06/29/edgar-morin-ces-insultes-nient-toute-ma-vie_524988

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