La dissolution de l’Etoile Nord-Africaine

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Article de Messali Hadj publié dans La Gauche Révolutionnaire n°15 du 1° mars 1937

La dissolution de l’Étoile Nord-Africaine a surpris et consterné l’opinion publique, et en particulier les milieux vraiment révolutionnaires. Nos amis se sont demandés : pourquoi a-t-on dissous l’Étoile Nord-Africaine ? Est-ce que cette organisation n’a pas changé dans sa politique, ou bien n’est-elle pas devenue fasciste ? Eh bien, de tout cela, il n’en est rien : l’Étoile Nord-Africaine, qui a lutté sous les gouvernements réactionnaires avec énergie et un mordant que tout le monde sait, a, à l’occasion de l’avènement du gouvernement du Front Populaire, adapté sa politique aux circonstances nouvelles dans le but de faciliter la tâche du gouvernement à l’intérieur et à l’extérieur. C’est ainsi que le 26 juin 1936, dans un meeting magnifique où assistaient nos amis Depreux, Longuet et Lozeray, j’ai eu l’honneur de prononcer un discours pour préciser notre attitude à l’égard du gouvernement, qui a été très apprécié à la présidence du Conseil et à l’Intérieur. D’autre part, au lendemain du 6 février, ou plus précisément le 4 février 1936, sur ma proposition, un grand meeting s’est tenu au 48 de la rue Duhesne où, personnellement, j’ai recommandé à mes compatriotes de repousser toutes les offres fascistes, de rester aux côtés du peuple français et de descendre avec lui dans la rue si les événements l’exigeaient.
Les libertés démocratiques pour tous. Je dis bien pour tous, car jusqu’à maintenant les Nord-Africains ne jouissent point des libertés démocratiques même en France. La dissolution de l’Etoile en est une preuve éclatante.
L’Etoile Nord-Africaine était présente, le 12 février 1934, à la Nation, aux manifestations du Mur des Fédérés ; au 14 juillet, de même, elle était présente au Panthéon pour protester contre l’agression dont notre camarade Blum fut victime au mois de février 1936 ; tout récemment encore, au grand défilé du 14 juillet 1937 où plus de 35.000 Arabes étaient groupés sous son drapeau.
En ce qui concerne l’Ethiopie, elle a, en accord avec les Noirs, organisé cinq grands meeting pour protester contre l’agression italienne. Je suis allé moi-même, avec une délégation, pour protester au nom de toute l’Afrique du Nord. Dans notre journal El Ouma, j’ai écrit plusieurs articles condamnant le fascisme et l’impérialisme. Nous, antisémites ? Nous, amis de Franco ? Quelle ignominie et quelle calomnie qui ne peuvent que déshonorer leurs auteurs. Nous n’avons jamais été antisémites, et pour preuves : nos relations cordiales avec Bernard Lecache, chef de la LICA (Ligue internationale contre l’antisémitisme).
En 1935, j’ai parlé dans un grand meeting à Clermont-Ferrand, organisé par le Front Populaire, en compagnie de Gabriel Cudenet et de Bernard Lecache. Depuis ce jour, en rentrant à Paris, Bernard Lecache m’avait invité à son bureau où il me promit de soutenir énergiquement nos revendications au sein du Comité national du Front Populaire, tant il était satisfait de notre collaboration et de nos sentiments. Au lendemain du 14 juillet 1936, Bernard Lecache, qui avait vu combien notre cortège était important et discipliné, nous avait écrit dans son journal, le Droit de Vivre, un appel émouvant auquel j’ai répondu chaleureusement. Lors de ma tournée de propagande en Algérie, où le fascisme essaie par tous les moyens de soulever les Arabes contre les Juifs, j’ai nettement et énergiquement combattu cette propagande en appelant nos frères au calme et à la fraternisation des peuples et des races.
En ce qui concerne Franco, nous l’avons flétri publiquement par nos écrits, et l’Etoile a adressé un télégramme au président de la République espagnole avec laquelle nous nous sommes solidarisés. En Algérie, lors de mon séjour, j’ai combattu la rébellion militaire et j’ai attiré l’attention du gouvernement pour qu’il prenne des mesures capables d’éviter la venue d’un Franco algérien.
Ceux qui ont fait circuler contre nous des bruits qui ne peuvent exister dans l’imagination d’aucun révolutionnaire digne de ce nom savent parfaitement que l’Etoile n’est pas une organisation pro-fasciste ou antisémite, mais en le faisant, ils ont obéi à d’autres mobiles et d’autres desseins. L’Etoile est une organisation essentiellement prolétarienne regroupant non seulement des ouvriers, mais des parias qui ont été tour à tour exploités par l’impérialisme, le fascisme et la féodalité de chez nous. Les camarades de la Gauche Révolutionnaire me permettront de leur dire franchement que toutes les accusations que l’on essaie de porter contre nous sont dénuées de tout fondement et que nous sommes prêts à les réfuter publiquement. J’ai demandé, dans ma réponse aux stupidités de M. Deloche, d’organiser un meeting contradictoire où j’irai apporter des preuves de notre innocence et dire des vérités qui gêneront pas mal de révolutionnaires en peau de lapin. D’autre part, pour justifier la dissolution, on nous reproche d’avoir deux tendances; heureusement que nous n’en possédons que deux, car il y a des partis où, il y a qu’une seule tendance, c’est le parti de la dictature.
On nous reproche également d’être contre le projet Violette. N’est-ce pas notre droit, camarades de la Gauche Révolutionnaire, que d’avoir notre conception politique et de rester fidèles à notre programme ? En effet si nous sommes contre ce projet, c’est parce que nous avons de profondes raisons politiques, sociales et économiques. C’est d’abord un projet antidémocratique, qui fait fi de l’histoire et qui renforce le colonialisme en augmentant ses serviteurs de 20 000 laquais pour aggraver le sort de 6 millions et demi de fellahs, d’ouvriers, de petits commerçants et d’anciens militaires. Le projet Violette n’est nullement une solution, il n’est pas non plus un commencement de réformes sérieuses, c’est la discorde et la division entre une classe doublement privilégiée et une autre doublement sacrifiée. Par conséquent, on ne peut rien nous reprocher.
Nous avons adhéré au Rassemblement du Front Populaire, nous avons été fidèles au Serment et, malgré la dissolution, nous restons au Front Populaire. Cependant, la dissolution de l’Etoile, que rien ne justifie et qui a soulevé un grand mécontentement dans les masses arabes, peut être exploitée par les fascistes pour tenter d’enrôler dans leurs rangs les aigris et les mécontents. Qu’il me soit permis de souligner aux camarades de la Gauche Révolutionnaire, que cette mesure inique, injuste, et qui a été prise avec tant de désinvolture, est grave. Les Nord-Africains se demandent comment un gouvernement Front Populaire peut nous frapper, alors que nous avons placé notre confiance et notre espoir en lui.
Les organisations révolutionnaires dignes de ce nom doivent en pareille circonstance, se solidariser et protester avec les Nord-Africains contre cette atteinte à la liberté d’opinion et d’association.

 

Messali Hadj publié dans La Gauche Révolutionnaire n°15 du 1° mars 1937

 

Source : La dissolution de l’Étoile Nord-Africaine

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