Une lutte qui déborde, un système qui vacille

Intervention du PIR à la manifestation Urgence Palestine du samedi 28 mars à Paris.

Il y a quelques jours, nous célébrions l’Aïd al-Fitr, au terme d’un mois de Ramadan marqué par l’intensification de la guerre coloniale : attaques contre l’Iran et le Liban, génocide systématique à Gaza. La fermeture de la mosquée Al-Aqsa aux fidèles illustre le suprémacisme à son apogée, imposant domination et oppression aux peuples sous occupation.

La semaine dernière, nous étions à Nanterre pour honorer la mémoire de notre frère Nahel Merzouk, assassiné la veille de l’Aïd al-Kebir en 2023. Son meurtrier vient de bénéficier de l’indulgence scandaleuse de la Cour d’appel, qui refuse de reconnaître l’intention meurtrière d’un tir à bout portant. Une fois encore, la justice protège le colonialisme, à l’intérieur des frontières nationales.

Le colonialisme, plus nu que jamais, impose sa violence brute, sans fard ni justification. Depuis octobre 2023, il s’abat sans relâche. De la Palestine, au Liban, de l’Iran à Irak et à la Syrie, il se déploie à visage découvert, implacable dans sa logique.

Comme à l’accoutumée, les peuples résistent et nous avec.

La répression n’est ni une erreur ni un excès : elle est une stratégie consciente et systématique. Elle vise à contenir toute échappée hors des cadres nationaux et à neutraliser les luttes qui débordent des normes imposées. Toute véritable résistance anticoloniale dépasse les frontières, défie les murs et refuse l’isolement. Ce qui est attaqué aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’action militante : c’est notre capacité à créer du lien, à relier les luttes et à construire une continuité transnationale, qui traverse territoires et générations.

Les pouvoirs cherchent à fragmenter, isoler et enfermer ce qui devrait rester vivant, collectif et libre. La surveillance, la criminalisation et l’intimidation sont autant de moyens pour tenter d’empêcher que la solidarité circule et que les luttes s’inspirent et se renforcent mutuellement. Mais cette stratégie ne peut étouffer la force d’une lutte qui se déploie au-delà des frontières et refuse de se limiter aux cadres imposés par le colonialisme.

Nous le voyons partout : au Cachemire, des communautés se mobilisent concrètement et généreusement pour soutenir le peuple iranien face au bloc génocidaire Israël–USA. À Gênes et à Marseille, les dockers sabotent les chaînes économiques du génocide. À Tanger, le combat contre la normalisation s’oppose fermement à toute tentative de légitimer l’occupation et la colonisation.

Dans les campus et universités, les mobilisations pour la Palestine se multiplient. Elles défient la répression académique, où étudiants et professeurs résistent aux tentatives d’étouffer les débats. Elles diffusent les luttes et renforcent la solidarité transnationale. Dans les diasporas, des réseaux tissent des liens, relient les luttes et transpercent les frontières.

Ce qui est en jeu n’est pas seulement une mobilisation ponctuelle. C’est une dynamique transnationale, une force vivante qui relie les luttes. Les pouvoirs cherchent à la contenir et à la neutraliser, mais elle continue. Et nous continuerons.

Les luttes anticoloniales débordent. Gaza brûle ici comme une question vitale et devient de ce fait un terrain de bataille incontournable. Les luttes des quartiers rejoignent celles du Sud. C’est cela que le colonialisme ne peut tolérer. Un événement isolé peut être contenu, mais une dynamique qui se propage devient incontrôlable. Alors la répression frappe. Ce n’est pas un excès : c’est le signe que le système vacille.

Cette logique n’est pas nouvelle :

  • 14 juillet 1953, Paris : une manifestation anticoloniale est brutalement réprimée ; des ouvriers algériens sont abattus, et un ouvrier français trouve également la mort.
  • 17 octobre 1961, Paris : sous les ordres du préfet Maurice Papon, la police française massacre des manifestants algériens défiant un couvre-feu colonial. Des centaines sont tués, jetés dans la Seine, ou arrêtés et torturés, révélant l’ampleur de la répression coloniale contre les Algériens en métropole.

Aujourd’hui, la répression se manifeste de multiples manières : militants poursuivis, criminalisés, intimidés ; gels des avoirs, répressions professionnelles, expulsions…

En France, des figures telles qu’Olivia Zémor, Nicolas Shahashani, Elias D’Imzalène, Omar Alsoumi ou Anasse Kazib sont ciblées. En Grande-Bretagne, des militants de Palestine Action sont emprisonnés, comme Qesser Zuhrah, étudiante de 20 ans, détenue après une action contre une usine d’armement. Elle a mené une grève de la faim pour protester contre sa détention et les conditions de sa prison, illustrant la répression des activistes anticolonialistes. Aux États-Unis, des étudiants sont arrêtés, suspendus ou expulsés pour leur soutien à la libération palestinienne.

Dans le monde arabe, le colonialisme ne disparaît pas : il se reconfigure. Les États postcoloniaux répriment toute solidarité avec la Palestine, que ce soit à travers les militants de la flottille Sumud, Nabil Channoufi, Wael Naouar, Sana Msahli, Jawaher Channa, Mohamed Amin Bannour, Ghassen Boughdiri, ou encore Lhassal, jeune rappeur de Taza. Par son engagement, Lhassal conteste l’idéologie du Makhzen résumée par « Taza avant Gaza » et fait de sa ville un symbole de solidarité décoloniale avec Gaza.

Malgré la répression, des initiatives populaires continuent de s’affirmer. Sur la mer, la Flottille de la liberté défie le blocus et affirme que la Palestine ne peut être isolée ni réduite au silence. Sur la terre, la Caravane Al-Soumoud traverse les frontières pour relier les peuples et les luttes, refusant la fragmentation imposée par les États postcoloniaux. Ces initiatives incarnent une solidarité transnationale, qui dépasse les cadres imposés par le colonialisme.

Pour nous, colonisés de l’intérieur, il n’y a pas de salut dans le cadre national. Chaque refus ici doit devenir un refus global. Dire non aux violences policières, c’est dire non aux industries de guerre. Dire non à l’islamophobie, c’est dire non aux guerres coloniales menées au nom de la “lutte contre le terrorisme”. Refuser la négrophobie et la Françafrique revient à contester un système global qui articule déshumanisation des personnes noires et exploitation du continent africain. Chaque lutte locale doit devenir globale. Chaque lutte doit relier, porter, subvertir et dévoiler l’ensemble des oppressions imbriquées, de nos quartiers aux territoires africains.

La fragmentation est l’arme du colonialisme. L’alliance est notre arme. C’est pour cela qu’ils nous attaquent. Et c’est pour cela que nos luttes restent notre seule perspective.

Le vent s’est levé. Construisons l’arche. Et cette arche ne peut exister que dans perspective : l’internationale décoloniale.

PIR

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