Féminismes blancs, féminismes non blancs : quel bilan après l’affaire Tariq Ramadan ?

Intervention présentée à l’Université Nationale Autonome de Mexico (UNAM), le 21 mars 2018, puis à l’Université de Veracruz, le 24 mars 2018.

 

Je voudrais dédier cette intervention à la chanteuse afro-américaine, Billie Holiday. Je vous expliquerai pourquoi à la fin.

 

Puisqu’il sera question ici d’une affaire judiciaire en cours, je tiens à préciser que je ne m’intéresse pas ici au fond de l’affaire mais à ses effets politiques.

En France, depuis les années 2000, nous assistons à l’émergence de nouvelles dynamiques  féministes qui entendent remettre en cause le féminisme hégémonique, qui comme vous vous en doutez est blanc. « Blanc » au sens où il défend principalement les intérêts des femmes blanches.

Suite à l’affaire du voile, on a vu apparaître un féminisme islamique qui combattait l’idée d’une supposée incompatibilité entre Islam et féminisme. Plus tard, avec l’apparition du mouvement décolonial et de l’antiracisme politique, il y a eu le féminisme intersectionnel. Toute une galaxie de féministes non blanches s’en réclament dont le féminisme islamique et l’afro-féminisme.  Je précise que ces mouvements qui sont plutôt très dynamiques ne représentent qu’une partie minoritaire des femmes issues de l’immigration post-coloniale car dans les faits, plus les femmes sont écrasées par leur condition moins elles militent. Cela vaut aussi pour le militantisme décolonial dont je me réclame. Nous ne sommes qu’une minorité agissante.

 

Je voudrais ici analyser de près les réactions de ces différents secteurs du féminisme face à l’incarcération de Tariq Ramadan pour les mettre à l’épreuve du politique et de leurs ambitions affichées. Précisons que les féminismes non blancs se situent entre deux pôles : le féminisme blanc, lui-même partie prenante de ce que Sadri Khiari a théorisé comme étant le « champ politique blanc » et le pôle décolonial qui représente la puissance indigène en formation et qui assume la rupture politique, théorique et organisationnelle avec le premier. L’hypothèse que je vais tenter de défendre ici est que la plupart des féminismes non blancs peinent à remplir leur promesse d’articuler réellement l’oppression de genre et l’oppression de race, à savoir définir une ligne stratégique réellement émancipatrices pour les femmes indigènes mais irrécupérable par le pouvoir.

Tariq Ramadan est un militant, intellectuel musulman mondialement connu et très actif en France depuis vingt ans. Il est connu pour être un penseur de la réforme en Islam, il promeut l’idée d’une adaptation de l’Islam à la modernité tout en restant fidèle au texte coranique et à la tradition prophétique. Je m’empresse de dire que pour notre part, nous sommes plutôt sceptiques quant à cette voie car le projet décolonial rejette le paradigme de la modernité mais il faut lui reconnaître le fait qu’il a réussi, alors que le modèle intégrationniste français était en crise, à promouvoir l’idée d’un Islam citoyen dont les adeptes n’avaient pas à choisir entre leur identité islamique et leur citoyenneté française, ce qui allait à l’encontre du projet purement assimilationniste, à savoir devenir complètement blanc.

 

Au mois d’octobre dernier, il est accusé de viol par deux femmes, puis par une troisième. Il est depuis février 2018 en détention provisoire.

Cette affaire a déclenché une grande émotion d’abord du fait de la notoriété de l’intellectuel mais aussi parce que ces viols présumés remettaient en cause sa probité religieuse aux yeux de la communauté musulmane. Enfin, parce qu’au moment où la campagne Me Too était à son apogée des personnalités politiques et médiatiques de premier plan accusées d’agressions sexuelles n’ont pas été inquiétées par la justice. Ces hommes de pouvoir sont toujours en liberté ou en attente de leur procès alors qu’ils sont accusés de faits similaires à Tariq Ramadan. Certains ont même le soutien du pouvoir alors que le procès médiatique de Tariq Ramadan a eu lieu avant même le procès judiciaire ce qui équivaut à une condamnation de fait. Qu’en est-il des réactions féministes ?

Premièrement, les féministes blanches: Je ne vais pas faire ici la cartographie des féminismes blancs et des multiples sensibilités qui le composent. Je me contenterai de citer Simone de Beauvoir qui déclare dans « Le deuxième Sexe » à propos des femmes blanches :  « Bourgeoises, elles sont solidaires des bourgeois et non des femmes prolétaires ; blanches des hommes blancs et non des femmes noires »[1]

 

Cette citation est extraordinaire à plus d’un titre. D’abord, parce qu’elle montre l’extrême lucidité de Simone de Beauvoir à qui il faut vraiment rendre hommage ici et ensuite parce qu’elle est d’une surprenante actualité.  En effet, la campagne « Balance ton porc » en France, alors que des milliers de femmes font entendre leur voix pour dénoncer le caractère massif des violences sexuelles qu’elles subissent, une tribune publiée par Le Monde et signée par des femmes célèbres et bourgeoises, parmi lesquelles l’actrice Catherine Deneuve, défend l’idée de « se faire importuner » par les hommes. Ce faisant, elles se positionnent en défense des hommes de leur milieu mis en cause par « Balance ton porc ».

Qu’en est-il du féminisme hégémonique à prétention universelle qui veut défendre toutes les femmes ? Celui-ci a largement soutenu les campagnes « Me too » et « Balance ton porc ». Evidemment. Il a clairement dénoncé les hommes de pouvoir dont l’impunité est flagrante. Jusqu’ici tout va bien. Mais comment le féminisme hégémonique a-t-il réagi lorsque Tariq Ramadan a été incarcéré sachant que les autres hommes n’ont pas été inquiétés ? Soyons honnêtes et reconnaissons qu’elles n’ont pas chargé la barque et qu’elles ont même tacitement refusé d’être instrumentalisées à des fins racistes, ce dont il faut se réjouir. J’ai le sentiment qu’elles ont quand même compris, sûrement grâce aux  progrès du mouvement décolonial et du féminisme non blanc, qu’elles ne pouvaient plus jouer avec le feu. Il n’en reste pas moins que la plupart n’ont pas dénoncé l’incarcération abusive de Tariq Ramadan ou à tout le moins fait campagne pour que les autres soient traités comme lui ce qui au final revient à une complicité tacite avec le racisme d’Etat. La seule exception que je connaisse est l’appel intitulé : « Tariq Ramadan, pour une justice impartiale et égalitaire ». Parmi les signataires féministes nous pouvons trouver Joan Scott et Christine Delphy.

 

Deuxièmement, les féministes non blanches (islamiques et/ou intersectionnelles). Les réactions ont été de deux types : le silence ou l’affirmation d’un soutien indéfectible aux plaignantes. Précisons que toutes ces féministes se revendiquent de l’intersectionalité, c’est à dire qu’elles refusent l’instrumentalisation raciste du sexisme et, inversement, l’instrumentalisation sexiste du racisme. En d’autres mots, elles cherchent une voie qui les libère à la fois du racisme d’Etat mais aussi du sexisme de leur communauté.

 

Les premières, celles qui sont restées silencieuses sont celles qui n’ont pas souhaité crier avec les loups du fait de l’instrumentalisation raciste de l’affaire mais qui sont restées emprisonnées dans leur identité féministe. Comment défendre la présomption d’innocence de l’islamologue et rester crédible en tant que féministe surtout quand on est femme indigène, suspecte de « communautarisme » ? Comment défendre les plaignantes lorsque la meute est lâchée contre un homme indigène ? Le silence devenait alors la seule échappatoire. Ne rien dire pour ne pas perdre la confiance des indigènes d’un côté et celle des féministes de l’autre et je dirais plus largement de tous les milieux qui comptent (l’université, la recherche, la gauche, les médias). L’exercice est d’autant plus redoutable que les féministes musulmanes, par exemple, passent leur temps à devoir prouver que l’Islam n’est pas incompatible avec le féminisme. Si elles devaient prendre position pour le respect de la présomption d’innocence de Tariq Ramadan, elles mettraient en péril toute une stratégie de réhabilitation vis-à-vis des progressistes blancs. Mais en prenant position pour les femmes, elles fragilisaient toute une rhétorique féministe visant à convaincre les masses musulmanes que le féminisme n’est pas un produit de l’Occident mais au contraire inhérent à l’islam. Des stratégies qui peinent à convaincre…L’association Lallab en a encore fait les frais récemment. Ses militantes regrettent en effet ne pas avoir été sollicitées « au sujet des autres affaires de violences sexuelles apparues au début du mouvement « Balance ton porc ». « Comme si nous étions des musulmanes avant d’être des femmes » rapporte le site Mediapart. Quant à Ismahane Chouder, musulmane et féministe revendiquée, elle rapporte une expérience similaire que je restitue de mémoire : « Malgré de nombreuses années de militance féministe, les médias ne m’ont jamais considérée comme telle à cause de mon voile et voilà que l’affaire Ramadan m’a comme par magie promue « grande féministe » pour des raisons peu avouables. La seule chose qu’ils cherchaient c’est de m’entendre piétiner la présomption d’innocence de Tariq Ramadan ». Voilà pour celles qui ont gardé le silence.

 

Les secondes, partant du principe qu’une société patriarcale donne toujours raison aux hommes,  ont apporté un soutien sans faille aux plaignantes et certaines sont même allées jusqu’à réclamer l’inversement de la charge de la preuve et de prendre le parti de « croire la parole des femmes » ce qui est une revendication de certains courants du féminisme blanc. Ce qu’on peut constater ici, c’est que le féminisme prend le pas sur l’antiracisme ce qui va de fait à l’encontre de l’ambition intersectionnelle.

 

En face du pôle blanc et du pôle féministe non blanc, il y a le pôle décolonial dont je me réclame. Notre position a été la suivante : puisque la justice est raciste et sexiste, il s’agit d’abord de dépassionner l’affaire et de l’appréhender de manière dialectique. On sait que les plaintes pour viol sont à 80 % fondées, que la majorité écrasante des femmes ne mentent pas lorsqu’elles portent plainte. La statistique est incontestable. Mais on sait également que l’impunité en matière de viol bénéfice essentiellement aux hommes de pouvoir [2] et qu’au contraire, la justice n’a aucune clémence vis à vis des hommes des classes défavorisées surtout lorsqu’ils sont Noirs ou Arabes. On sait aussi que le racisme et la prison produisent des masculinités ultra toxiques et que ces masculinités qu’on peut aussi appeler « masculinités non hégémoniques » sont nocives tant pour les hommes eux-mêmes que pour les femmes de leur entourage car elles génèrent toutes sortes de pathologies mais aussi de la violence qui se retourne le plus souvent contre les femmes et les enfants au sein de la famille.

 

Relisons Rita Segato qui nous explique que le capitalisme prédateur met en place un champ de bataille dans le corps des femmes. Selon elle, dans la précarité générale, la position de l’homme est fragile : « Il ne peut pas pourvoir, il ne peut pas avoir, il ne peut pas être ». Mais en même temps il doit prouver qu’il est un homme. Les hommes sont ainsi soumis à un « mandat de masculinité » qui les oblige, pour être, à faire preuve de force et de pouvoir : physique, intellectuel, économique, moral, militaire, militaire, etc. Ainsi, le mandat de la masculinité chez les hommes indigènes, qui vivent dans la précarité, souvent se traduit par un mandat de violence et c’est effectivement ce que les femmes indigènes constatent dans leur quotidien.

Je profite de ce moment pour revenir sur un passage de mon livre qui a fait polémique. J’y relatais l’expérience d’une femme noire, victime d’un viol par un homme noir aux Etats-Unis et qui expliquait qu’elle ne porterait pas plainte car elle ne supportait pas qu’un homme noir soit jeté en prison. Mes détracteurs ont fait passer un propos descriptif en propos prescriptif ce qui, by the way, en dit long sur leur insondable médiocrité (sauf s’il ne s’agit là que de l’expression de leur panique ?) et sur celle d’un certain lectorat qui boit leur parole. On voit bien avec cet exemple, qu’on peut étendre à une fraction non négligeable des femmes non blanches, que les postures moralisantes ou principielles qui consistent à dire le Bien et le Mal n’y changeront rien. De deux choses l’une : agissons sur l’oppression spécifique des hommes indigènes et nous agirons sur les mécanismes qui bloquent la puissance d’agir des femmes, accentuons l’oppression des hommes et nous prolongerons d’autant celle des femmes. Contrairement à ce que prétend un certain féminisme (blanc ou indigène), c’est bien du côté de l’intérêt des femmes indigènes que je me situe. Mais certes, je ne parle pas leur langue. J’invente la mienne.

 

C’est pourquoi lorsque les plaintes contre Tariq Ramadan ont été rendues publiques puis lorsqu’il a été incarcéré, je me suis exprimée trois fois sur ma page Facebook :

Ces prises de positions publiques, pourtant rigoureuses et plutôt équilibrées, ont été frauduleusement interprétées comme étant au « service des porcs » avec la bienveillance de certains medias et sites progressistes au nom de la sainte parole des « principales concernées ».

En réalité, confrontés à ce cas, en tant que décoloniaux, nous disons la chose suivante : Dans une société raciste et sexiste, et compte-tenu 1/ de la personnalité et de l’importance dérangeante de Tariq Ramadan dans la lutte contre l’islamophobie et en faveur de la Palestine, 2/ de la nature de ses ennemis : l’establishment politique français, 3/ de la réalité massives des agressions sexuelles, il est non négociable de respecter d’une part les règles élémentaires de la parole des plaignantes, présumées victimes, et d’autre part, la parole de l’accusé, présumé innocent. Ainsi, l’affaire Tariq Ramadan ne doit pas faire l’objet d’une quelconque instrumentalisation politique ou médiatique. Nous avons ajouté qu’il était faux de dire que la justice française restait patriarcale lorsque l’accusé était noir ou arabe. Elle l’est effectivement lorsque l’ordre blanc patriarcal est mis en cause mais avec Tariq Ramadan le pouvoir est au contraire conforté. Comme l’a très justement analysé Norman Ajari, philosophe fanonien, la campagne Mee Too a créé la division entre les Blancs tandis que la campagne contre Tariq Ramadan a réintroduit tendanciellement l’unité entre eux. »

 

Par conséquent, nous avons tenu, malgré une hostilité inouïe, à rester fidèle à ce que nous avons théorisé comme étant les principes de base d’un féminisme décolonial et matérialiste, sa colonne vertébrale. Notre postulat de départ est que le féminisme est un phénomène politique né dans un « Occident » lui-même en construction, dans un moment dialectique qui est la formation des Etats-Nations européens et la conquête du monde par le colonialisme. Ainsi le féminisme nous paraît être un événement politique majeur de la modernité dont l’objet premier est de résoudre les contradictions entre les hommes et les femmes blanches tous citoyens de démocraties impérialistes et complices avec leurs élites de la spoliation des pays du sud. Les femmes blanches opprimées par le patriarcat local profitent malgré tout des rapports Nord/Sud et c’est d’ailleurs à ce titre qu’elles sont blanches car intégrées dans la Nation.

 

Ainsi pour comprendre le féminisme décolonial, je voudrai vous donner 5 repères importants :

  1. Domenico Losurdo : « L’histoire de l’Occident se trouve face à un paradoxe. La nette ligne de démarcation, entre Blancs d’une part, Noirs et Peaux-rouges d’autre part, favorise le développement de rapports d’égalité à l’intérieur de la communauté blanche ».
  2. Sadri Khiari : « Le principe de la démocratie capitaliste, c’est la liberté individuelle et l’égalité politique. Les races en sont la négation. Elles en sont aussi indissociables. La modernité bourgeoise, qui s’installe au tournant du XVIIIè et XIXè siècles, se développe en effet au croisement de deux mouvements contradictoires et néanmoins complémentaires, la libération des individus du carcan des hiérarchies statutaires indispensables à l’affirmation de l’État moderne et à l’épanouissement du Capital, et l’expansion impériale qui leur est tout autant nécessaire »
  3. Simone de Beauvoir : « Bourgeoises, elles sont solidaires des bourgeois et non des femmes prolétaires; blanches des hommes blancs et non des femmes noires ».
  4. Chester Himes : « Puisqu’on ne me considère pas comme un homme dans les usines, il faut au moins que je le sois au lit. Tout ce que je ne peux pas être dans une usine, je le serai au lit. »
  5. James Baldwin à propos de la violence des hommes noirs envers les femmes et de leur nécessaire transformation : «Cela exige de redéfinir les termes de l’Occident.»

 

Ces repères forment une espèce de fil à plomb qui part de la formation des démocraties capitalistes/ impérialistes et de l’apparition de la notion d’égalité (concept qui doit être questionné par la pensée décoloniale), et des conséquences que cela produit dans les rapports entre hommes et femmes blanches, entre Blancs et Indigènes et entre hommes et femmes indigènes.

 

Je voudrais conclure par une réflexion autour de ce que j’appellerais le règne des idées sacrées en politique. En effet, le militantisme donne naissance à des idées qu’il est souvent interdit de remettre en cause. Alors imaginez quand ces idées sont produites par des progressistes Blancs ! Le féminisme n’est pas en reste et parmi les idées sacrées il y a par exemple : « Mon corps m’appartient ». Il y aurait pourtant beaucoup à dire notamment sur le caractère libéral de ce mot d’ordre. Et pourtant, c’est quasiment un dogme. Autre exemple : Pendant la campagne Mee Too, ce qui est apparu comme une position sainte, c’était la parole des femmes. La plupart des féministes et au-delà ont considéré que la parole des femmes était sacrée et qu’elle ne pouvait pas être suspectée. Lorsqu’une femme déclare un viol, il faut la croire sur parole.

Cette posture est en fait justifiée à plus d’un titre puisque comme je l’ai dit plus haut, 80 % des plaintes pour viols sont fondées ce qui à priori donne raison aux féministes.

 

Mais, il y a un mais. Je trouve en effet dommageable la manière dont on appréhende cette question dans un contexte raciste même de la part de celles et ceux qui prétendent articuler les différentes oppressions. Je trouve dommageable cette faiblesse théorique qui consiste à appliquer des postulats valables en milieux blancs à des milieux non blancs.

Prenons l’exemple des lynchages de Noirs pendant la période de la ségrégation aux Etats-Unis. Sait-on par exemple que de nombreux hommes noirs ont été lynchés sur simple dénonciation d’une femme blanche ? Il suffisait parfois qu’une femme blanche déclare que tel homme l’avait regardé de manière concupiscente pour susciter la rage des hommes blancs et que l’accusé se retrouve pendu à un arbre. La célèbre chanson de Billie Holiday, « Strange fruit » a immortalisé dans un style délicat et poétique la mémoire de ces hommes victimes d’un autre patriarcat autrement plus cruel, implacable et supérieur. D’où mon hommage en introduction.

Le parallèle avec aujourd’hui est flagrant : la parole des femmes lorsqu’elle met en cause le patriarcat dominant  est immédiatement disqualifiée. Lorsqu’elle met en cause le patriarcat indigène, elle est survalorisée que ces femmes soient blanches ou  non blanches.

 

Ainsi le féminisme décolonial est un féminisme d’équilibriste. Et surtout, le seul qui articule réellement. Car comme le souligne, Malik Tahar-Chaouch, « l’axe décolonial permet de penser les conditions concrètes des luttes communes dans un système-monde, conformé par la modernité coloniale, contre les symétries abstraites et paradoxales du catéchisme progressiste des Blancs de gauche ».

 

Je terminerai par un autre clin d’œil à l’histoire coloniale. Vous connaissez tous l’histoire de ces immigrés Wasp américains qui pour mater les tribus indiennes et pour éprouver leur loyauté exigeaient d’elles qu’elles ramènent le scalp de l’un des leurs. Dans l’affaire Ramadan, ce qu’on a exigé des femmes indigènes, c’est qu’elles ramènent son scalp. Une poignée l’a fait, une partie non négligeable, refusant de trahir s’est murée dans son silence, une autre partie non moins négligeable (et probablement majoritaire) a défendu l’accusé en criant au complot et en niant toute crédibilité aux présumées victimes.

Quant au féminisme décolonial, une fois n’est pas coutume, il a pris le chemin le plus risqué : refuser dans le même temps de livrer le scalp d’un homme indigène au pouvoir blanc et tenter de sauver la parole de cette majorité de femmes (toutes « races » confondues) qui ne mentent pas et qui deviennent de fait les victimes collatérales de l’instrumentalisation raciste de l’affaire Ramadan puisque celle-ci se met au service d’un système patriarcal bien plus puissant, bien plus structurant et bien plus déterminant : le pouvoir blanc.

A l’aune de toutes ces considérations, la libération de Tariq Ramadan et la revendication d’un procès équitable deviennent des exigences majeures.

Houria Bouteldja, membre du PIR

 

Notes

[1]  Simone de Beauvoir, « Le deuxième Sexe », édition Gallimard 1947.

[2] Je précise que je ne considère pas Tariq Ramadan comme un homme de pouvoir comme on l’entend souvent. Il ne fait pas partie du sérail, il en est au contraire exclu.

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