Consternant

Sécurité d’Israël et Idéologie allemande

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Le discours hier de la chancelière Angela Merkel à la synagogue de Berlin à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la nuit de cristal a été l’occasion d’affirmer avec force et conviction que la sécurité de l’entité sioniste se situe au plus haut des préoccupations stratégiques de la République Fédérale Allemande.

La nuit de cristal, prélude à l’extermination des juifs d’Europe, est le nom d’un pogrom commis par les séides du troisième Reich contre la communauté juive dans la nuit du 8 au 9 novembre 1938. On aurait compris que dans cette enceinte religieuse, la chancelière germanique fasse acte de contrition ; l’énormité du crime justifie amplement le devoir de mémoire.

Ce qui est moins compréhensible est la confusion complète, l’identification intégrale de l’ensemble des juifs à l’Etat d’Israël. Ce qui ressort donc du propos officiel est que l’imprescriptible culpabilité allemande s’exprime non pas en direction des juifs, de tous les juifs y compris (et ils sont plus nombreux qu’on le croit) qui ne se reconnaissent pas dans Israël, mais dans la solidarité avec l’arbitraire sioniste. Nul besoin d’une analyse savante : le discours officiel est visiblement celui de la bonne conscience retrouvée sur les cendres du droit du peuple palestinien, sa condamnation à l’exil et les épouvantables souffrances endurées depuis 1948.

Raison d’Etat

Madame Merkel énonce tranquillement, du haut de l’arrogance des puissants, que les crimes de l’Allemagne nazie à l’endroit des juifs doivent être assumés par un autre peuple exempt de toute responsabilité génocidaire. En termes simples, les palestiniens doivent payer pour les crimes commis par des allemands. Et si il advient que ces palestiniens aient l’idée de se rebeller contre le sort qui leur est fait, les armes allemandes sont à la disposition des israéliens pour ramener les rebelles à la « raison d’état » allemande. Il est vrai que la barbarie d’aujourd’hui n’a plus le même visage que celle d’hier. L’extermination ne figure heureusement plus dans les agendas politiques occidentaux. Mais abandonner un peuple à l’errance, au blocus et à la spoliation ne pose pas de problème à Madame Merkel.

La très démocrate chancelière réussit le tour de force sémantique d’associer dans la même formule « cœur, raison et Etat ». On sait ce que pensent les juristes et les philosophes de la politique, y compris ceux qui comme Karl Popper se situent nettement à la droite de l’échiquier politique, de la « raison d’état ». La formule recouvre dans le flou et l’imprécision le domaine de souveraineté qui échappe au droit et qui ne peut ni ne doit être justifié vis-à-vis des tiers. Il s’agit donc de l’espace de tyrannie ou d’arbitraire que les élites de pouvoir s’arrogent de manière régalienne. Il est clair que l’Etat n’étant pas un être humain ne peut avoir ni cœur ni raison. Le propos de la Chancelière allemande renvoie directement à la célèbre sentence de son lointain compatriote Friedrich Nietzsche « L’Etat est le plus froid des monstres froids. Il ment froidement… »

Idéologie allemande, idéologie occidentale ?

Alors recourir au « cœur et à la raison d’Etat » serait-il seulement une clause de style ? A l’évidence non. Exprimé sur des registres moins émotionnels, le soutien à Israël est une constante de l’idéologie occidentale. En souhaitant réparer l’injustice par l’injustice, le crime par l’arbitraire, cette idéologie porte en elle ses contradictions immédiates. En justifiant la guerre au peuple arabe de Palestine, la contradiction omniprésente du discours dénie toute signification réelle à l’universalité des « valeurs occidentales » dont se repaissent les chroniqueurs islamophobes de la guerre des civilisations. L’Occident dont l’histoire est une épouvantable série d’agressions, de guerres atroces et de rapines se redécouvre dans une pureté virginale depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Son modèle politique et social serait le summum de la civilisation, inhérent à des « valeurs » supérieures intrinsèques qui ont le mérite d’occulter l’histoire en la réduisant à une succession de mémoires fractales. La mémoire suprême, celle qui efface toutes les autres, étant celle de l’extermination des juifs d’Europe. La seule dont l’expiation est sans limites.

Qu’importe que ce soit précisément Israël qui menace la paix. L’Etat sioniste héritier exclusif du génocide appartient au premier cercle des nations, bien au-dessus – n’est-ce-pas ? – des obscurantismes arabo-musulmans. Dans ce système de représentation, l’ordalie palestinienne est un dommage collatéral, une péripétie secondaire. Tel est l’énoncé très civilisé de Madame Merkel. La barbarie a de beaux jours devant elle.

Saïd Mekki

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