Prise de parole d’Houria Bouteldja à l’arrivée de la Marche de la Dignité, Bastille, le 31 octobre 2015

« Nous serons des mendiants tant que nous ne penserons pas la question du pouvoir »

Scène

Prise de parole d’Houria Bouteldja à l’arrivée de la Marche de la Dignité, Bastille, le 31 octobre 2015

Je tenais à saluer quatre grandes dames qui ont apporté leur soutien à cette marche : Angela Davis, l’afro-américaine, Aminata Traoré, la malienne, Leila Shahid, la Palestinienne et Jamila Bouhired, l’Algérienne. Cette symbolique est juste incroyable !

Aujourd’hui est une journée historique à plus d’un titre :

1/ Nous avons été honorées par la présence et le soutien de nos anciens, tous ces militants anti-esclavagistes, anti-colonialistes et anti-racistes qui ont souvent lutté au péril de leur vie pour notre libération. Je ne peux pas tous les citer mais il faut saluer Aimé Césaire, Frantz Fanon, Abdelkader, Solitude, Leila Khaled et j’en passe…

2/ Par le contenu politique de la Marche qui vise le racisme structurel et en particulier les violences policières.

3/ Elle a été conçue, pensée, pilotée par des femmes subissant le racisme. Des femmes battantes, des femmes déterminées qui affirment leur solidarité avec leurs communautés opprimées.

4/ Par le caractère autonome de la Marche:

– Autonomie par rapport au champ politique blanc en général et par rapport à la gauche en particulier (à laquelle les post-colonisés sont réputés affiliés « naturellement »).

– Autonomie qui s’exprime à travers les mots d’ordre qui mettent au centre les priorités de l’immigration et des quartiers et non plus seulement les priorités des prolétaires et classes moyennes blanches portées par la gauche.

5/ Par la présence de la majorité des organisations à la gauche du PS. Tout en préservant le contrôle politique de cette marche nous avons reçu le soutien de presque toutes les forces politiques dites « progressistes ». Surtout cela exprime un potentiel qu’il faut savoir apprécier. Ce front précaire, ponctuel mais prometteur a le potentiel de nuire durablement au PS (et à l’alternance PS/droite) alors que l’horizon politique est bouché, que l’impérialisme poursuit ses ravages en Afrique et dans le monde arabe, à l’heure du sacrifice cynique de la Grèce par l’Europe des marchés et d’une crise structurelle qui annonce la tiers-mondisation de l’Europe.

 

A ce stade, j’aimerais pourtant évoquer certains grands absents :

1/ Aucune association féministe d’envergure n’a soutenu cette marche pourtant dirigée par des femmes ce qui aurait dû susciter la fierté du mouvement féministe. On se souvient tous du soutien dont a bénéficié Ni putes Ni Soumises par une grande partie de ce même mouvement féministe alors qu’elles n’étaient qu’un produit du pouvoir. Cette absence est lourde de sens et sûrement de conséquences.

2/ Je ne vais pas déplorer ici l’absence de SOS Racisme et de la Licra, vous vous en doutez. En revanche, je note l’absence de la LDH nationale et du Mrap national ce qui est pour le coup significatif. Les deux associations ont en effet déclaré qu’elles refusaient « la racialisation des luttes ». Ce à quoi nous répondons : « ça tombe bien, nous aussi ». Ce à quoi répond, d’outre-tombe, Malcolm X qui a dit, il y a plus de 50 ans : « J’aime tous ceux qui m’aiment et je n’aime pas tous ceux qui ne m’aiment pas ». Dans la bouche de n’importe lequel d’entre nous, cette phrase serait niaise ou ridicule. Dans la bouche de Malcolm X, elle est sublime. Traduit dans un vocabulaire politique, elle dit : j’aime ceux qui comprennent la lutte des Noirs pour leur libération, j’aime ceux qui refusent de perpétuer le système raciste. J’aime nos alliés. En soi, cela exprime un dépassement de la race (le contraire de la « racialisation ») puisque le « Stratège de la dignité noire » aime ses alliés non pas pour ce qu’ils sont mais pour leur engagement politique, ce qui pulvérise les « inquiétudes » du Mrap et de la LDH. Merci Malcolm X.

Mais nous ne sommes pas naïfs. Nous savons que des alliés, ça se gagne par la lutte et par les rapports de force que nous, habitants des quartiers, Noirs, Arabes, Musulmans, Rroms serons en capacité de construire dans l’avenir. Je terminerai donc par la parole de ces hommes et de ces femmes d’églises noirs, partisans du « Black Power » qui ont déclaré un jour : « Nous serons des mendiants tant que nous ne penserons pas la question du pouvoir ».

 

Houria Bouteldja, membre du PIR

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