Tract diffusé lors de la Marche pour la justice et la Dignité

Marche pour la Justice et la Dignité ou l’art de lutter avec, séparément et contre

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S-t-o-p-à-l’i-m-p-u-n-i-t-é : ces 14 lettres, on pouvait les voir, ce vendredi 10 mars 2017, arborées fièrement sur les t-shirts de militants postés en ligne au pied du Tribunal de grande instance de Paris. Ils célébraient alors une étape victorieuse de la lutte contre les violences policières. Après cinq longues années d’un combat acharné, Amal Bentounsi, porte-parole du collectif Urgence Notre Police Assassine et membre fondatrice de l’Observatoire nationale des violences policières, a obtenu la condamnation du policier qui a tué son frère d’une balle dans le dos en 2012. La comparution du policier aux assises, la peine de prison avec sursis qui a été prononcée, sont une bonne nouvelle pour toutes les familles de victimes et tous ceux qui luttent contre les violences policières. Mais ce jugement, qui reste relativement timide au regard du meurtre avéré, ne met pas fin à l’impunité policière. Il n’est qu’un moment de la lutte de longue haleine que mènent les familles. Et ce combat s’inscrit dans la continuité de la Marche pour l’Egalité et contre le Racisme de 1983, des révoltes urbaines de 2005 et de la Marche de la Dignité et contre le Racisme, organisée le 31 octobre 2015, à l’initiative d’un appel lancé par cette même Amal Bentounsi. Une marche qui avait réussi à rassembler près de 15 000 personnes dans les rues de Paris derrière les mots d’ordre « Dignité, Justice, Réparations », sur la base d’une dénonciation ferme des crimes policiers à caractère raciste et du racisme d’État. Née du renforcement des liens entre les organisations et les militants des luttes de l’immigration et des quartiers populaires, cette convergence a su témoigner de sa pérennité.

Toutefois, les attentats meurtriers de novembre 2015 ont porté un coup à la dynamique engagée par la Marche. L’État d’urgence a notamment permis de déployer les moyens coercitifs contre les mouvements dits « islamo-gauchistes ». Une véritable offensive de guerre intérieure a été lancée à des fins d’intimidation de la communauté musulmane et des organisations en lutte contre l’islamophobie – pouvoirs judiciaires exceptionnels, des milliers de perquisitions dans les familles, les commerces, les associations et les lieux de culte musulmans, des centaines d’assignations à résidence, etc. À l’extérieur, la multiplication des bombardements en Irak, en Syrie et en Afrique entraînait des massacres dans un esprit de revanche, précipitant sur les routes de l’exil des millions de réfugiés.

La séquence qui allait suivre était riche d’enseignement. Alors que les mobilisations des organisations non-blanches se sont amplifiées pour dénoncer l’islamophobie, la négrophobie d’État (dont les propos racistes de la ministre Laurence Rossignol) et les guerres impérialistes sans provoquer de soulèvement massif, la loi El-Khomri a rencontré un imposant mouvement de contestation, dont Nuit Debout était l’une des composantes. Ce dernier, dont l’homogénéité sociale n’a échappé à personne, s’est trouvé affaibli par l’absence des habitants des quartiers populaires. Alors que l’appel à la « convergence » était repris par toutes les bouches, le PIR répondait dans un communiqué amplement discuté : « le paradis pour tous ou l’enfer pour tous ! » Analysant l’échec de la convergence voulue par une partie du mouvement social, le PIR lançait alors un défi : « C’est à vous de venir grossir nos rangs et nous convaincre de votre capacité à sortir du consensus postcolonial raciste en défendant nos exigences fondamentales. » 

La chronologie de ces deux séquences (État d’urgence/Loi El Khomri) n’était pas anodine. Les milieux blancs étaient en train de payer pour leur indifférence passée vis-à-vis d’un état d’urgence qui ne les touchait pas directement. Renforcé par son offensive dans les quartiers populaires, l’État, radicalisé dans sa tendance autoritaire, avait gagné du terrain.

C’est pourquoi la tâche première de l’antiracisme politique est avant tout de trouver ses propres espaces et sa propre temporalité pour se déployer : à distance des politiques institutionnelles et des organisations traditionnelles, dans une démarche qui vise toutefois à rassembler les forces qui pourront concourir à former une majorité politique décoloniale à l’échelle du pays. Car au-delà de la volonté de préserver la dynamique décoloniale de la Marche de la Dignité en renforçant la cohésion d’un front de plus en plus unitaire, il est question d’œuvrer à une politique d’alliance conflictuelle avec le mouvement social le plus pugnace possible, en évitant le piège de la convergence comme simple incantation abstraite mais à partir d’une colonne vertébrale claire et identifiée : la lutte contre les violences policières, le racisme structurel et l’impérialisme.

Initiée par un collectif de familles de victimes de crimes policiers, la Marche pour la Justice et la Dignité du 19 mars pose une étape supérieure, à la hauteur de la gravité des enjeux de notre temps. Ni confinement dans les marges d’une radicalité impuissante, ni allégeance aux forces politiques traditionnelles, il s’agit de poser les jalons d’une initiative qui fait le plein des revendications historiques de l’immigration et des quartiers populaires en les propulsant à un niveau politique supérieur. Alors que tout le champ politique est bouleversé par la montée de l’extrême droite et par la recomposition des partis autour des questions identitaires, qu’à l’échelle mondiale de nouveaux conflits se polarisent notamment par l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, que de nouvelles contestations de l’hégémonie occidentale se font entendre à travers le monde, nous avons plus que jamais l’occasion d’avancer stratégiquement à partir d’un projet unitaire et frontal. Un projet qui ne s’embarrasse pas des batailles de chapelles stériles, qui refuse de laisser le spectre de la récupération ankyloser notre ambition de peser massivement sur le champ politique et qui ose défier les partis de gauche, sensiblement aux abois en cette période électorale, en les mettant face à leurs responsabilités. Comme le rappelle avec justesse Sadri Khiari : « On lutte avec, séparément et contre ». [1]

Un pari qui n’est pas gagné d’avance mais que l’histoire nous impose aujourd’hui de relever…fiers, dignes et déterminés.

« Aller contre les vagues, les négocier exact, utiliser leurs déchaînées contraires pour s’élever et trancher. » [2]

 

PIR

Notes

[1] Sadri Khiari,  « L’indigène discordant».

[2] Patrick Chamoiseau, L’esclave vieil homme et le molosse, Gallimard, 1997.

 

 

 

 

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