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Lier islam et nationalisme arabe : retour d’une idée aux origines lointaines

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« Le nationalisme non irrigué par notre fonds culturel n’a qu’une portée limitée ». Ahmed Ben Bella
Au sein du mouvement islamique, un courant de pensée oppose l’islam et le nationalisme arabe, qui serait une idéologie anti-islamique. Cela est une lecture pour le moins biaisée de la religion musulmane qui condamne la déification de la nation – comme tout autre concept en dehors d’Allah – mais pas les identités nationales – ou d’autres formes d’identités – et encore moins les mouvements de libération nationale visant à libérer un peuple asservi. Ce courant étant hégémonique au sein de la communauté musulmane en France, il est difficile d’avoir un débat serein et argumenté sur le nationalisme arabe ou l’arabisme. Ces blocages idéologiques empêchent l’expression d’une partie importante de l’identité de cette communauté.

Pourtant les liens entre l’islam et l’arabité ont une force particulière et difficilement contestable. Les Arabes sont entrés dans l’« histoire » avec la révélation coranique alors qu’à ses premières heures, l’islam a été porté par les tribus de la péninsule arabique qui, unies par la religion du Prophète, formèrent un peuple. Le second Calife de l’islam, Omar Ibn al-Khattab, insista particulièrement pour que les Arabes préservent leur identité malgré leur éloignement de la terre d’Arabie. « Préservez-vous du parler des non-arabes », affirmait-il afin que ceux qui quittaient l’Arabie n’oublient pas la langue du Coran. De même, il affirmait : « Choisissez les vêtements des arabes (…), et délaissez le luxe et les vêtements des non-arabes ». L’idée de préserver l’identité arabe était intimement liée à la diffusion du message de l’islam.

En moins d’un siècle, les Arabes diffusèrent l’islam et la langue arabe des rives de l’Indus aux Pyrénées. Avec le temps, le lien particulier entre l’islam et l’arabité se perpétua notamment parce que l’arabe est la langue de la révélation et que tous les musulmans, quelque soit leur langue, prient en arabe. L’arabe devint la langue d’expression d’auteurs perses, tel que Tabari, Ibn Sina ou al-Ghazali, qui sont universellement connus comme des monuments de la culture arabe.

Avec le déclin de sa civilisation et la montée en puissance de l’Occident, le monde arabo-islamique dut, à partir du XIXème siècle, faire face aux visées expansionnistes des nations européennes et des « bourgeois conquérants » qui les dirigeaient. Contre ces invasions la lutte n’a pas été menée exclusivement au nom de l’islam ou de la nation. La mobilisation se faisait à la fois en référence à l’islam et en référence à l’opposition à une domination étrangère. En Algérie, face aux armées françaises, la lutte menée par l’Emir Abdelkder, Lalla Fatma N’Soumeur, Mohammed al-Morkani ou Bouamama ne distinguait pas la résistance au nom de l’islam de la résistance nationale qui formaient un tout. Les Algériens résistaient indistinctement en tant que peuple colonisé et en tant que musulmans. Le combat des Algériens était à la fois une lutte de libération nationale contre l’occupation, une résistance nationale et populaire, motivée par des considérations nationales et islamiques.

Cette caractéristique des mouvements de résistance n’était pas propre à l’Algérie. Au Soudan, Mohammed Ahmed Ibn Abdallah al-Mahdi prit les armes contre la colonisation britannique au nom de l’islam pour préserver l’indépendance de son pays. En Libye, Omar al-Mokhtar, le « Cheikh des militants », résista au nom de l’islam, avec ses moudjahiddin, aux envahisseurs italiens. Au Maroc, dans la région du Rif, l’Emir Abdelkrim al-Khattabi qui avait effectué ses études à l’université islamique Qaraouiyine de Fès, mena une active résistance à la colonisation espagnole et française. Les moudjahiddin rifains combattirent la colonisation franco-espagnole sous la bannière de la l’islam. Ces résistants musulmans suivaient dans leur action le verset coranique affirmant qu’« autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués (de se défendre) – parce que vraiment ils sont lésés » (Sourate 22 – verset 39.).

Face à l’impérialisme occidental, à partir de la seconde moitié du XIXème, un puissant mouvement de renouveau se mit en place sous l’impulsion de Djamal ed-Din al-Afghani. Ce mouvement visait à organiser la solidarité du monde musulman contre l’avancée des armées européennes et à relire la tradition musulmane afin de répondre au défit du monde contemporain. Réfugié en Egypte, Djamal ed-Din al-Afghani diffusa ses idées auprès des jeunes intellectuels qui formèrent l’ossature du mouvement national égyptien. Les liens entre le nationalisme arabe et l’islam furent particulièrement forts au moment de la grande révolte d’Urubi Pacha qui fut réprimée par les Britanniques en 1882. Par la suite, la fraction révolutionnaire des héritiers d’al-Afghani, représentée par Abdallah al-Nadim, prit la tête de l’opposition à la colonisation britannique. En 1898, Moustapha Kamel et Mohammed Farid fondèrent le Parti Watani qui s’inscrivait dans l’héritage des idées d’al-Nadim.

En Algérie, après la fin des mouvements du jihad du XIXème, la résistance se redéploya sous d’autres formes. Dans cette perspective, le cheikh Abdelhamid Ibn Badis et l’association des Ouléma, fondée en 1931, apportèrent une contribution fondamentale au nationalisme algérien. L’un des principaux animateurs de l’association, Ahmed Tawfik al-Madani, écrivit une histoire de l’Algérie qui influença profondément les arabophones et le discours nationaliste algérien en général. Dans le même temps, l’Etoile Nord Africaine, créée dans le milieu des années 1920 à Paris, puis le PPA, fondé en 1937 à Nanterre, défendaient un nationalisme révolutionnaire unissant lutte de libération nationale et référence islamique. Ces cadres, dont une partie importante avait grandi dans l’environnement des confréries soufies, furent profondément influencés par l’Emir Chekib Arslan. Ce dernier qui avait étudié sous la direction du cheikh Mohammed Abduh et qui était ami de Rachid Rida, publiait à Genève une revue au titre éloquent : La Nation Arabe. La revue contribua fortement à diffuser les idées du nationalisme arabe et du renouveau islamique au Maghreb.

Dans les deux autres pays du Maghreb, les liens entre lutte de libération nationale, nationalisme arabe et renouveau islamique étaient tout aussi forts. En Tunisie, le premier parti nationaliste, le Destour, fut fondé en 1920 par cheikh Abdelaziz Thaalbi qui fut l’un des principaux introducteurs des idées du renouveau islamique en Tunisie et dans l’ensemble du Maghreb. Au Maroc, l’ancien professeur de l’université Quaraouiyine de Fès, Allal al-Fassi, qui était l’une des figures les plus éminentes du renouveau islamique dans le pays, prit la tête du mouvement national dans les années 1930.

En Palestine, le père de la résistance palestinienne, cheikh Ezz ed-Din al-Qassam, qui fut le premier à défendre l’idée d’une lutte de libération armée, avait poursuivi ses études à l’université d’al-Azhar au Caire. Il avait été nourri par les idéaux du mouvement de renouveau islamique. Par son action politique et religieuse, le cheikh al-Qassam ouvrit la voie de la lutte de libération nationale armée contre les colonisations britannique et sioniste en préparant ses hommes au jihad. Trouvant la mort au combat contre les britanniques, en novembre 1935, le cheikh al-Qassam resta une référence pour l’ensemble de la résistance palestinienne.

Dans les années 1950, les nassériens, le Baath ou le FLN algérien accordaient une place non négligeable à l’islam dans leurs discours. Avant la révolution du 23 juillet 1952, nombre d’Officiers Libres avaient côtoyé les Frères Musulmans. Après l’arrivée au pouvoir de Gamal Abdel-Nasser, nonobstant l’antagonisme existant entre ce dernier et la confrérie égyptienne, nombre de Frères Musulmans rallièrent le projet du Raïs comme les chouyoukh Ahmed Hassan al-Baqouri, Mohammed al-Bahi et Mohammed al-Ghazali ou l’ancien responsable de la branche clandestine de l’organisation, Salah al-Achmaoui. Au sein de la résistance palestinienne, trois fondateurs du Fatah, Yasser Arafat, Khalil al-Wazir et Salah Khalaf, avaient fait leurs premières armes au sein des Frères Musulmans. Dans sa déclaration fondatrice, publiée le 1ier novembre 1954, le FLN appelait à « la restauration de l’Etat algérien souverain démocratique et social dans le respect des principes islamiques ».

Nombre de leaders chrétiens nationalistes arabes, tel que Constantin Zureik, s’identifiaient à l’islam en tant que civilisation tout en restant attachés à leur religion. L’Egyptien Makram Ebeid, de confession chrétienne et membre du parti Wafd, affirmait : « Ma patrie est l’Islam, ma religion le christianisme ».

Le fondateur et théoricien du Baath, Michel Aflak clamait son admiration du le Prophète de l’islam en qui il voyait un leader ayant réussi à réunir les arabes autour d’une idée commune. Dans son célèbre discours intitulé « A la mémoire du Prophète arabe », il affirmait que « le lien entre l’islam et l’arabisme n’est pas semblable à celui d’une autre religion avec un autre nationalisme ». Selon Aflak, « la vie du Prophète » était « quintessence de la vie arabe » incarnant « l’âme arabe dans sa vérité absolue ». Le théoricien de la « résurrection » arabe constatait que « l’Islam cosmopolite qui se limite à l’adoration superficielle de Dieu et aux généralités ternes, est en train de s’occidentaliser ». Cela l’amenait à prédire qu’« un jour viendra où les nationalistes se trouveront être les seuls défenseurs de l’islam. Il leur faudra en dégager son sens particulier s’ils veulent que la nation arabe ait encore de bonnes raisons de survivre » (Michel Aflak, « A la mémoire du Prophète arabe », 5 avril 1943.)].

La « prophétie » d’Aflak s’est accomplie mais dans un sens que le théoricien du Baath n’avait pas imaginé. Au Liban ou en Palestine se sont les mouvements islamiques qui sont devenus les premiers défenseurs de la nation. Ces mouvements ont intégré le nationalisme arabe pour se présenter comme les premiers adversaires de l’hégémonie occidentale et les promoteurs d’une libération nationale et culturelle.

Si ces exemples montrent l’apport incontestable de l’islam aux mouvements de libération nationale dans le monde arabe, le lien entre l’islam et nationalisme arabe a connu un renouveau ces dernières années dans le cadre du soutien à la résistance palestinienne. Les mouvements nationalistes arabes et les mouvements islamiques, qui s’étaient un temps opposés, entreprirent un nouveau dialogue afin d’unir leurs forces dans la lutte contre l’impérialisme occidental et le sionisme. A ce propos, Tarek El-Bechry affirme qu’« il y a, depuis quelques années, une sorte de consensus entre les tenants de l’union islamiques et politique d’une part et, d’autre part, les tenants de la communauté arabe. On observe aussi un certain rapprochement entre ceux qui considèrent l’Islam comme référence, et les nationalistes progressistes et laïques. (…) Les menaces d’agression émanant de la politique américaine et du sionisme ont ainsi rassemblé les patriotes de tous les bords » (El-Bechry Tarek, Les arabes face à l’agression, Paris, al-Bouraq – GEBO, 2009, page 12.).

Ces dynamiques unitaires se développent essentiellement autour de la question de la libération nationale des peuples arabes et musulmans. Le concept de nationalisme arabe a repris toute son envergure historique. Il réunit des mouvements et des partis aux idéologies diverses mais qui soutiennent la lutte de libération nationale et visent à l’unité arabe. Le Congrès nationaliste arabe, fondé en 1990 par des responsables politiques et des intellectuels nationalistes, regroupe des organisations diverses autour des idées de défense des causes nationales arabes et d’unification du monde arabe. Des mouvements comme les Frères Musulmans, le Hamas ou le Hezbollah sont membres de ce Congrès au côté d’organisations nassériennes, baathistes ou marxistes ([Le Forum Arabe International pour le Soutien de la Résistance, qui comprend 65 associations, fédérations, congrès, institutions arabes, islamiques et internationales, est significatif des nouvelles convergences qui se dessinent dans le monde arabe.).

En Irak, Jaych Rijal at-Tariqa an-Naqchbandiyya – l’Armée des hommes de la confrérie Naqchbandiyya – qui fait partie du Commandement suprême pour le Jihad et la Libération, le front dirigé par Izzat Ibrahim al-Douri, le chef du Baath clandestin, est aujourd’hui considéré comme la principale organisation de résistance à l’occupation américaine. De même, l’autre grande confrérie présente en Irak, la Qadiriyya, a constitué un « Escadron Abdelkader al-Jilani », du nom du grand maître soufi mort en 1166. Cet engagement de certaines confréries soufies irakiennes dans la résistance exprime, dans l’action concrète, le renouveau du lien entre islam et nationalisme arabe. Le logo (photo ci-dessus) de Jaych Rijal at-Tariqa an-Naqchbandiyya représentant la carte de la Nation arabe et différents symboles islamiques, montre bien les synergies à l’œuvre dans le monde arabe.

Ce qui se déroule actuellement sur la scène arabe, devrait nous inciter à repenser les liens entre nationalisme arabe et islam à partir de la situation spécifique de la communauté arabo-musulmane en France. Retisser le lien entre nationalisme arabe et islam pourrait nous permette d’approfondir le mouvement de solidarité avec les peuples arabes colonisés de Palestine ou d’Irak. Actuellement, ce lien historico-culturel se retisse peu à peu au travers du soutien à la Palestine. Dans le même temps, contre les logiques assimilationnistes, cette solidarité renforce l’identité culturelle de cette communauté en proie à une politique de dépersonnalisation. Le lien entre islam et nationalisme arabe est une assurance de transmission d’une culture, d’une identité, d’un patrimoine civilisationnel.

Youssef Girard

SOURCE : ISM

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