Conversation inédite avec James Baldwin

Le corps de John Brown : Conversation entre James Baldwin et Frank Shatz Suivi de « Figures » de Russell Banks

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Dans un enregistrement retrouvé par le romancier Russell Banks dans la bibliothèque de Lake Placid, James Baldwin, interrogé par Frantz Shatz, revenait sur le statut de l’action insurrectionnelle de John Brown. Brown était un abolitionniste étatsunien blanc, ami de Frederick Douglass, qui entendait abolir l’esclavage par la force des armes dans plusieurs États esclavagistes du sud des États-Unis. Sa dernière tentative fut de prendre d’assaut en 1859 une réserve d’arme fédérale à Harpers Ferry (État de Virginie) dans le but d’armer les révoltes d’esclaves et de leur permettre de fuir les États esclavagistes. Brown échoua et fut jugé pour trahison et pendu quelques mois plus tard.

Dans l’entretien qui suit, Baldwin soumet à son interlocuteur, sur un ton à la fois las et percutant, ses réflexions sur la signification des actes de John Brown. Un texte de Russell Banks fait suite à cet entretien, pour raconter la découverte de l’enregistrement et les enjeux historiques et politiques qui sous-tendent cette conversation. Russell Banks est l’auteur de la plus renommée des œuvres de fiction sur John Brown, Le Pourfendeur de nuages .

FRANK SHATZ : Récemment il y a eu un regain d’intérêt pour la vie et l’époque de Brown. Comment juges-tu le rôle qu’il a joué ? Que penses-tu de lui ?

JAMES BALDWIN : Qu’entends-tu par « rôle » ?

FS : Son rôle dans l’abolition, le fait qu’il ait voulu aider les Negroes à gagner leur liberté. C’était…

JB : Ce n’est pas exactement ce qu’il essayait de faire. Ce qu’il essayait de faire, c’était libérer un pays, et pas simplement les personnes noires de ce pays.

FS : Oui, mais il était progressiste.

JB : Il n’était pas progressiste, il était conscient.

FS : Il avait donc une conscience morale. C’est ainsi que vous le voyez ?

JB : Les gens le considèrent comme quelqu’un d’extrême, mais tout ce qu’il disait c’est simplement que les hommes ne sont pas des objets.

FS : Et ce qu’il a essayé de faire à l’époque, était-ce pertinent ? Aurait-il pu aider (la cassette est ici incompréhensible) le romantisme de son temps ?

JB : Figurons-nous ce qu’il a fait en le transposant à notre époque : serait-ce romantique de nos jours ?

FS : Vous voulez dire que, de votre point de vue, ça ne l’était pas.

JB : Quand vous tenez un siège et que vous prenez le contrôle d’une propriété publique du gouvernement à l’aide d’une poignée d’hommes qui ont tous en tête qu’ils peuvent mourir au matin, vous savez exactement ce que vous faites. Vous n’êtes pas du tout romantique.

FS : Alors vous croyez qu’il était réaliste ?

JB : Je pense qu’il était un grand prophète américain. Il comptait parmi les grands de l’Amérique, il était une véritable grande figure pour tout pays.

FS : Vous pensez qu’il savait ce qu’il faisait quand il est allé à Harpers Ferry ?

JB : Il savait qu’il risquait de ne pas s’en sortir.

FS : Il le savait. Donc c’était un sacrifice de soi.

JB : Non, non. Si vous croyez, si je crois à quelque chose, tant qu’on y croit assez fort, on doit tout mettre en œuvre pour en faire la preuve, pour le réaliser. Pour le faire advenir. C’est ça la croyance, non ?

FS : Oui.

JB : Il était convaincu que les hommes ne devaient ni être achetés et ni être vendus. Comme il l’a dit lui-même, le jour de sa pendaison : « Maintenant, je crois » – et je paraphrase – « que les crimes de cette terre coupable ne seront abolies, ou lavés, que par le sang. Je croyais que ça pouvait être fait », dit-il, « en occasionnant le moins d’effusion de sang. » Il se trompait sur ce point. Mais il avait raison ce jour-là, et c’est toujours vrai pour aujourd’hui.

FS : Et qu’en est-il de son rôle de meneur dans le chemin de fer clandestin ? Était-ce, là aussi, une chose pratique, ou bien…

JB : Vous demandez si le chemin de fer clandestin était « pratique » ?

FS : Oui, était-ce pratique ou bien – parce que j’ai entendu, de la part de certains, que …

JB : Ça a emmené beaucoup de gens au Canada. Qu’est-ce qui est « pratique » ? On parle de liberté humaine !

FS : Oui, mais…

JB : L’esclavage est-il « pratique » ?

FS : S’il ne l’avait pas fait, peut-être que les Noirs auraient été si désespérés qu’ils se seraient révoltés. C’était une sorte de soupape de sécurité, non ?

JB : Je ne pense pas, non. Mais je n’étais pas là non plus, donc je n’en sais rien. Personne ne sait maintenant ce que c’était que d’être esclave à cette époque. Ce que vous devez garder à l’esprit c’est que beaucoup de choses se sont passées ces années-là que personne n’a jamais racontées. Je pense aux insurrections d’esclaves, aux cuisiniers qui tuaient leurs maitres. Je veux dire que personne n’a jamais été d’accord pour être esclave. Bien sûr, on ne trouve pas ça dans les livres d’histoire ; dans ces livres d’histoire, on ne parle que des grandes insurrections. Mais de quoi sont-elles le résultat, de quoi ont-elles été nourries ; ce qu’un cuisinier ou une cuisinière en particulier a fait à un maitre en particulier ; dans quelle paranoïa vivaient les esclavagistes, tout ça n’est révélé que d’une seule façon : par les lois qu’ils ont créées, le système qu’ils ont établi. Ça prouve à quel point le maître était à la merci de l’esclave. Si vous voyez ce que je veux dire.

FS : Oui. Croyez-vous que le rôle de Brown, et ce qu’il a fait, a vraiment montré la vraie conscience morale de l’Amérique de son époque ?

JB : Vous connaissez un pays qui ait une conscience morale ?

FS : Euh, non.

JB : Parce que moi, je n’en connais pas.

FS : Donc, non. Et pensez-vous que les actions de John Brown, et d’autres personnes blanches qui ont agi et ont aidé les Noirs à obtenir leur liberté, changent la culpabilité collective – que tous les Blancs doivent porter – en regard de la souffrance des Noirs ?

JB : Non, la culpabilité collective que tous les Blancs doivent porter n’est pas à cause de la souffrance des Noirs ; c’est la souffrance qu’ils se sont fait subir à eux-mêmes.

FS : C’est ça la vérité de la culpabilité collective ?

JB : C’est ce qu’ils ont fait à eux-mêmes.

FS : Mais pas tout le monde. Par exemple…

JB : Tout homme blanc doit payer pour sa propre histoire ; je dois payer pour la mienne. Ce n’est pas tout ce que vous avez pu me faire qui vous menace. C’est tout ce que vous avez fait à vous-même qui vous menace.

FS : Avez-vous le sentiment que…

JB : Ce que je peux sentir, c’est ce que vous m’avez fait.

FS : Parce que les gens ne voient pas les choses ainsi. Si vous parlez avec 95 ou 99% d’entre eux, ils ne se sentent pas coupables pour ce qui a eu lieu par le passé, ou même pour ce qui se passe en ce moment même.

JB : Ils se sentiront coupables quand Wounded Knee prendra fin. Ils s’inquièteront quand la question d’Alcatraz sera réglée. Les gens paient pour ce qu’ils font. Ce qu’ils font, c’est ce qu’ils font à eux-mêmes.

FS : Alors quand je vous interroge sur l’histoire, on voit qu’elle est pleine de souffrances. On peut donc croire que tout ça était entièrement négatif et que : « Je ne veux pas y penser, je veux l’oublier! »

JB : Qui veut l’oublier ?

FS : C’est ma question.

JB : C’est une question très difficile ; je vois ce que vous voulez dire. D’un coté je peux dire, oui, en effet, personne ne veut souffrir, et vous faites tout pour l’oublier. De l’autre coté, vous ne le pouvez pas, parce que le fait d’être Noir américain n’est pas une question du passé ou du présent. Si vous vouliez l’oublier, eh bien vous ne le pourriez pas – vous savez, un flic vous le rappellera certainement. Un propriétaire immobilier vous le rappellera, une banque vous le rappellera. Votre enfant vous le rappellera, vous savez. Ce n’est pas une question d’oublier ou pas ; vous ne pouvez pas oublier. J’ai un autre point de vue. De mon point de vue, c’est une énorme erreur que d’essayer d’oublier.

FS : L’histoire noire peut-elle être utilisée de façon positive ?

JB : Elle a été utilisée de façon très positive, et c’est pourquoi je suis assis à cette table. Je suis un objet très coûteux. Des milliers et même des millions de personnes ont payé un prix très fort pour que je puisse seulement grandir.

FS : Vous l’utilisez de manière très constructive et positive. Tout ce dont vous vous rappelez, vous l’utilisez, ce n’est pas quelque chose que vous voulez oublier.

JB : Ça ne l’est pas… vous voyez, la raison pour laquelle la question est difficile est qu’elle implique une certaine conception de l’histoire. Alors que la plupart des Européens, pour le dire d’une façon… non, n’allons pas si loin. La plupart des Américains n’ont aucune conception de l’l’histoire. Parce qu’en fait, l’exploit même d’être Américain est une entière tentative de destruction de l’histoire. Ça n’existe pas. Ce n’est pas un concept.

Les Américains ne savent rien de Wounded Knee, par exemple. Ils ne savent pas comment ça s’est passé. Et les Américains blancs ne savent pas ce que ça veut dire que de représenter un peuple qui n’a jamais eu un seul traité avec les Amérindiens, ce que ça veut dire. Ça, c’est l’histoire. Mais ce n’est pas de l’histoire pour les Amérindiens. Ce que les Américains entendent par « histoire », c’est quelque chose qu’ils peuvent oublier. Ils ne savent pas qu’ils doivent payer pour leur histoire, parce que les Amérindiens ont dû payer pour elle à chaque pas et à chaque instant. C’est pour ça qu’ils sont à Wounded Knee ; c’est pour ça qu’ils ont occupé Alcatraz. C’est comme ça que vous avez un Cassius Clay, c’est comme ça que vous avez un Malcolm X.

FS : Ce serait un succès ?

JB : « Succès » n’est pas un mot qui existe ni dans le temps ni dans l’histoire.

FS : Mais alors comment juger une action ?

JB : Le monde change.

FS : Donc, qu’y aura-t-il au bout ? L’Amérique est-elle aujourd’hui en déclin ?

JB : Elle n’a jamais été ailleurs.

FS : Depuis quand?

JB : Depuis le jour où elle a été « découverte », elle est en déclin. Elle est en déclin parce qu’elle n’a jamais été un pays blanc. Elle a trahi tout le monde, de l’Amérindien jusqu’à vous.

FS : Mais certains diront, par exemple, que par deux fois durant ce siècle l’Amérique est venue au secours de l’Europe.

JB : Je suis désolé, vous me parlez à moi. Elle n’est pas venue à mon secours. C’est tout ce que je sais d’elle. Et elle n’est pas venue à votre secours non plus, comme vous commencez à le découvrir.

FS : Non – je suis vivant aujourd’hui, j’aurais pu être mort quelque part dans les champs de batailles d’Europe. Mais en tout cas, ce que l’Amérique vous donne…

JB : Et si vous étiez au Vietnam ?

FS : Ouais, mais je ne m’en veux pas. Mais ce que l’Amérique vous donne…

JB : Donne à qui ?

FS : … à tout le monde – une chance de s’en tirer.

JB : Elle ne me l’a pas donnée.

FS : Si elle l’a fait. Vous êtes un homme connu. Vous êtes…

JB : Mais je ne le dois à aucun Américain dont vous avez entendu parler, sauf peut-être à John Brown.

FS : Je ne sais pas. (Ils rient.) Vous avez un sens de l’humour très aiguisé. C’est difficile de vous contredire. Mais non, elle vous a donné quelque chose. Elle vous a donné…

JB : Je ne plaisante pas. Elle ne m’a rien donné – elle m’a donné mon père et ma mère. Et leurs pères et mères. Elle m’a donné mon ascendance. C’est-à-dire, elle m’a donné la mise aux enchères. Et j’ai dû y survivre – voilà ce qu’elle m’a donné. Et je ne lui porte aucune reconnaissance si c’est ce que vous cherchez à savoir.

FS : Pas de la reconnaissance. Pour quelle raison devriez-vous en avoir ? C’est vraiment hors de question. Mais…

JB : Elle m’a donné une conscience de la tristesse de l’homme et j’ai dû apprendre à vivre avec, depuis ma naissance. On peut considérer ça comme un cadeau immense. C’est le seul don que l’Amérique a jamais donné à une personne noire.

FS : Qui sont les personnes que vous admirez le plus, Noirs et Blancs ?

JB : Les gens que j’admire le plus ? Dans ma propre vie, vous voulez dire ?

FS : Dans votre propre vie. Il peut s’agir de personnages historiques également. Mais envers qui portez vous de l’admiration et…

JB : Ma mère est une de ces personnes. Ma mère et mon père.

FS : Ils vous ont formé à avoir un esprit combatif ? Étaient-ils en révolte eux aussi ?

JB : Écoutez, oui. Ce n’est pas si simple. Ils avaient des enfants à élever. Ils avaient quelque chose à me transmettre. Ils savaient que je ne savais pas, quand je suis né, qu’on allait me traiter de nigger. Je ne savais pas que ma vie allait me coûter cher, parce que j’étais noir. Ils le savaient. Et ils devaient m’y préparer.

FS : Vous savez, vous dites des choses qui me semblent étranges. Je suis arrivé aux États-Unis il y a quinze ans. Nous ne savions pas, et nous ne sommes toujours pas conscients de la couleur. On ne voit tout simplement pas la différence. Vous savez, l’idée que les gens peuvent être si différents. Alors pour moi, c’est un choc d’entendre comment ça a été pour vous. Du coup, je vous comprends.

JB : J’en suis sûr. Mais vous voyez, ce que vous devez comprendre, aussi, est ce pourquoi John Brown se battait. L’esclavage de Chattel aurait pu durer pour toujours: je pourrais vous appartenir. J’étais une propriété. Une propriété. Et la couleur de ceux qui étaient propriétés était noire. À un moment de l’histoire, des gens ont trouvé le moyen de faire de l’argent avec de la chair d’autres personnes.

FS : Mais ne vous répond-on pas souvent avec l’argument que tout cela était il y a cent ans, et que maintenant quand vous arrivez aux États-Unis, on vous accueille comme un héros ? Vous êtes bien accepté. On vous admire…

JB : Qui ?

FS : Vous. Je peux parler à une centaine de personnes, et toutes seraient ravies de pouvoir s’asseoir avec vous ici. Alors quel est…

JB : Mais elles ne seraient pas ravies que je m’installe dans leur quartier. Elles ne seraient pas ravies de m’avoir dans leurs syndicats. Elles ne seraient pas ravies de m’avoir dans leurs écoles.

J’essaye d’être honnête avec vous. Vous m’avais posé une question en lien avec mes années d’école. Vous savez, c’est vraiment comme ça que ça commence. Vous voyez, à l’école, je n’admirais pas les personnes qu’on m’apprenait à admirer. Je n’admirai pas George Washington, par exemple. Je n’ai jamais cru à cette histoire de cerisier de merde. (Ils rient.)

FS : Parce que vous saviez tout ce qu’il en coûterait avant tout le monde ?

JB : Je savais qu’il asservissait des esclaves. C’est tout ce que j’avais besoin de savoir. C’était tout ce que j’avais besoin de savoir.

FS : Maintenant, mais alors, faisons…

JB : J’admire beaucoup Frederick Douglass. Il était un ami de John Brown.

FS : Oui.

JB : Mais je n’ai rien appris sur lui à l’école.

FS : C’est vrai ?

JB : J’ai appris son histoire plus tard. Je peux vous dire comment les enfants noirs sont éduqués dans les écoles, encore aujourd’hui.

FS : On vous a enseigné John Brown à l’école ?

JB : Non. J’avais entendu parler de lui comme d’un vieux fanatique fou. Vous savez, un mec grand avec des cheveux longs. Mais pas qui il était.

FS : Vous aviez quel âge quand vous avez vraiment entendu parler de lui ? La véritable histoire ?

JB : Je n’étais plus à l’école.

FS : Vous avez commencé à vous éduquer par vous-même ?

JB : Par moi-même, oui.

FS : C’est dommage, en fait.

JB : Mais c’est la vérité.

FS : Et y a-t-il des figures contemporaines que vous admirez ?

JB : Richard Wright a été très important pour moi. Richard est mort. Mais il a été mon contemporain.

FS : Qui ?

JB : Richard Wright.

FS : Quand ?

JB : Quand j’étais très petit.

FS : Vous le connaissiez ?

JB : Je l’ai rencontré beaucoup plus tard.

FS : Il vous a aidé ?

JB : Il m’a aidé d’une manière très curieuse. Mais oui, il m’a bien aidé.

FS : Et Martin Luther King, le considérez-vous…

JB : Écoutez, la formulation de la question n’est pas possible. Parce que je suis plus âgé que Martin. Et je ne peux parler de Martin de cette façon. Il était mon petit frère. Je ne peux pas parler de lui de cette façon. Je l’aimais. Il était très important pour moi.

FS : En fait, il a donc suivi vos pas.

JB : Non, ce n’est pas ce que je veux dire non plus. Je veux dire exactement ce que j’ai dit. Qu’il était plus jeune que moi. Après tout, s’il était vivant il aurait 43 ou 44 ans.

FS : Quel âge avez-vous ?

JB : J’ai 48 ans.

FS : Vous avez 48 ans ? Vous avez l’air beaucoup plus jeune, je dois dire.

JB : Je sais bien. Et je sais pourquoi, aussi. (Ils rient.) Beaucoup de cul et de mimosas ! (Ils rient.)

FS : Et vous pensez à une personne dans ce qu’on appelle l’establishment, ou sein de la classe politique, que les jeunes devraient admirer ?

JB : Je ne vais pas jouer ce rôle. Les jeunes vont admirer ceux qu’ils vont admirer.

FS : Comment définissez-vous la relation existant entre Blanc et Noir en Amérique aujourd’hui ? S’agit-il d’une relation courtoise ? Ou est-elle… comment est-elle ? Quel type de relation…

JB : Demandez à John Brown.

FS : Est-ce la même ? Elle n’a changé en rien à votre avis ?

JB : En quoi a-t-elle changé ? Nous sommes toujours en prison.

FS : Mais pas pour les mêmes raisons, je ne crois pas. C’est, en quelque sorte…

JB : Il s’agit encore de commerce. Il s’agit encore de travail bon marché. Il s’agit toujours de contrôler une personne pour qu’elle fasse ce que vous voulez. Pour que vous en profitiez. C’est ça la vérité. Que vous soyez Harry Belafonte, ou moi, ou un gamin de Bedford-Stuyvesant. Le principe n’a pas changé. Vous feriez mieux de demander à John Brown ; demandez au président Nixon.

FS : Donc, vous ne voyez vraiment pas de progrès ?

JB : Le progrès que j’envisage n’est pas à discuter au cours d’une interview. Parce que si je vous disais ce que je juge être un progrès, vous auriez des ennuis.

FS : Ce qui serait du progrès, vous voulez dire ? Les moyens par lesquels on atteindrait le progrès, c’est ce que vous voulez dire ? Parce que, vous savez, si vous…

JB : Je ne crois pas en ce terme.

FS : Alors, vous croyez seulement en quoi ? Dans la lutte, ou bien…

JB : Si c’était ainsi, serais-je assis ici ? Je ne serais pas écrivain. Mais j’ai répondu à votre question déjà. Et j’ai dit que la question n’est pas dans ce que les Blancs ont fait aux Noirs, mais dans ce que les Blancs ont fait à eux-mêmes. C’est une question qui n’a rien à voir avec moi, du tout. Elle a à voir avec les Blancs. Parce que c’est celui qui est en train de le faire. Celui qui le fait. Seulement lui peut le défaire.

FS : Mais comment ?

JB : Personne d’autre ne va vous sauver. Vous devez vous sauvez par vous-mêmes.

FS : Mais comment ?

JB : Ne me le demandez pas à moi ! Je ne sais vraiment pas comment le faire.

FS : Donc, La prochaine fois le feu ? C’est toujours le cas ?

JB : Tout ce que vous devez faire c’est regarder autour de vous. Il y a quelques questions auxquelles je ne vais plus répondre. Je ne veux pas être impoli. Mais c’est-à-dire que j’en ai déjà eu beaucoup trop de ces questions des années durant, des questions ridicules. Je ne sais pas quoi faire, moi non plus.

FS : Alors vous n’avez aucun conseil ? Le conseil aux Blancs est : « Regardez en vous-mêmes. Que voulez-vous pour vous-mêmes ? » C’est votre seul conseil ?

JB : Peut-être que j’ai autre chose à faire que de vous parlez. Je ne veux pas dire vous en particulier.

FS : Oui, oui, le public.

JB : Peut-être que j’ai un enfant à élever. Peut-être que j’ai une femme à aimer. Ou un ami à aimer. Peut-être que j’en ai rien à foutre de ce qui vous arrivera. Vous voyez ce que je veux dire ?

FS : Oui, je comprends.

JB : Peut-être que je n’en ai rien à foutre. Vous n’en avez rien à foutre de ce qui peut m’arriver. Alors peut-être je m’en fiche de ce qui vous arrivera. J’ai vraiment un enfant à élever. J’ai d’autres choses à faire dans ma vie que de m’occuper d’une aussi lâche race de gens.

FS : Mais quand même, j’aimerais bien savoir, vous savez, parce que je suis, vous connaissez le mot, progressiste. J’ai une conscience morale.

JB : Je ne suis pas progressiste.

FS : J’ai une conscience morale. Je veux voir des changements se produire, et j’ai envie d’aider.

JB : Êtes-vous prêt à en payer le prix ?

FS : De quelle façon ? Quel est le prix à payer aujourd’hui ?

JB : Le prix est une identité ordinaire. Ce dont on parle est une sorte de piège historique. On parle de vous, on parle de moi. Nous sommes dans le même piège, malgré tout.

FS : Alors quelle est la méthode concrète ?

JB : Il y avait quelque chose de spécial chez John Brown. Il a attaqué les bastions du gouvernement fédéral – pas pour libérer les esclaves noirs, mais pour libérer tout un pays d’un mode de vie désastreux. Et aussi horrible que ça puisse avoir l’air, c’était un acte d’amour. D’amour. Il a échoué. Et, malheureusement, de tels actes échouent toujours, et ce qui en reste est une trace imprimée sur la conscience de quelques personnes. Et elle est transmise et elle voyage avec le temps. Donc ça ne fut pas vain, non. Mais jusqu’à aujourd’hui, les institutions – l’endroit où l’esclavage est mené à bien – n’ont pas changé. Avant que ces institutions ne changent, il ne sert à rien de parler de progrès.

FS : Mais comment change-t-on les institutions ?

JB : Les Noirs sont en train de les quitter. (Il rit.)

FS : Ils les quittent ? Comme vous l’avez fait ?

JB : Je ne les ai pas quittées, mais il y a certaines choses que je ne ferai pas. Maintenant, je suis un écrivain. C’est un cas particulier. Je ne suis, par exemple, danseur. Je ne suis pas boxeur.

FS : Donc vous influencez des gens.

JB : Je n’ai pas dit ça.

FS : Mais c’est bien ce que vous faites.

JB : Ce n’est pas ce que je dis. Ce que je veux dire c’est que puisque je suis écrivain, tout écrivain – blanc ou noir -n’a eu dans l’histoire qu’une seule et même chose à faire, vous voyez, et c’était seulement d’attaquer, en fait. Mais, vous savez, c’est aussi en vous. Ce que vous devez faire c’est d’accepter que ce soit en vous. Je suis Américain. Je suis né là. J’aime ce pays. J’aime ces gens. Je n’aurais pas autant de chagrin et de peine si ce n’était pas le cas, vous voyez. Et j’essaie d’être aussi honnête que je peux, mais le prix de tout ça est qu’avant tout, je dois être aussi honnête que possible avec moi-même. Vous comprenez ça ?

FS : Oui. Je le comprends.

JB : Je ne sais pas comment répondre à ces questions, qui ne sont vraiment pas les questions que je me pose, de toute façon. Mes questions sont plutôt comment travailler sur les cœurs et les esprits des gens pour qu’on s’aime. Ce qui est très cul-cul à dire, mais la seule façon d’accomplir quoi que ce soit pour vous consiste à me prendre au sérieux autant que vous vous prenez vous-même au sérieux. Et de réaliser que votre enfant et le mien vont se comporter d’une certaine manière si on ne leur apprend pas à s’aimer. Vous voyez. Il y a un moment où, vous devez comprendre que ça n’arrivera pas du jour au lendemain. Ça n’arrivera pas du jour au lendemain. En fait, ça ne s’est jamais passé comme ça de toute l’histoire du monde, malgré que certains y ont toujours cru et ont agi en fonction de cela. Certains ne l’ont jamais fait, parce que c’est dur. Vous devez tout risquer pour le faire. Vous comprenez ce que je veux dire ?

FS : Alors, c’est une lutte constante ? Elle va durer pour toujours ?

JB : Ça, mon ami, dépend entièrement de vous.

« Figures » par Russell Banks

Il y a quelques années, je fouillais dans des cartons moisis remplis de livres et de magazines abîmés par l’eau, empilés en vrac dans le sous-sol froid et mal éclairé de la ferme qui date du XIXe siècle et qui sert de bibliothèque publique à Lake Placid dans l’État de New York. Lake Placid est un village situé dans les hauteurs des montagnes Adirondacks, entre la rivière Saint Lawrence et le lac Champlain, où l’États de New York, celui du Vermont et la province du Québec partagent des terrains sauvages. La population est clairsemée et pauvre, hormis les touristes et skieurs. Presque tout le monde, y compris les touristes et les skieurs, est blanc de peau. En surface, ce lieu a l’air d’être aussi loin que possible de l’histoire de la race en Amérique.

Mais il n’y a pas de lieu en Amérique qui ne participe pas à cette histoire, aucun lieu qui soit innocent de la guerre de 500 ans entre les races, une guerre qui a commencé quand Christophe Colomb a jeté l’ancre dans les eaux chaudes des Caraïbes et qui continue aujourd’hui dans les rues des villes, dans les cours d’école de banlieue, et autour des bars ruraux du Texas. Le lien entre cette guerre longue et continue, et Lake Placid, New York, s’appelle John Brown – Brown d’Osawatomie, le capitaine Brown de Harpers Ferry. Son corps est enterré à quelques kilomètres seulement de la bibliothèque du village. Sa tombe est située sous un grand rocher gris sur une petite colline devant une autre ferme du XIXe siècle : Brown et sa famille l’avaient habité dans les années 1840 et 1850. Quelques cinquante familles d’esclaves libérés étaient installées dans les environs ; il y avait un certain nombre d’esclaves évadés en route vers la liberté au Canada, à 115 km vers le nord. Des terrains avaient été donnés aux anciens esclaves par l’abolitionniste fortuné Gerrit Smith, et Brown avait déménagé depuis Springfield (Massachusetts) jusqu’à ces « étendues sauvages hurlantes » – comme elles avaient été décrites par un journaliste de l’époque – principalement pour les aider à cultiver la terre rocheuse et fine du nord du pays. La plupart des colons noirs avaient acheté leur liberté ; ils étaient commerçants ou artisans arrivant d’endroits tel que Brooklyn et Philadelphia, mais en aucun cas bergers, ouvriers agricoles, ou bucherons. Brown, quant à lui, était un fermier et éleveur hors pair ; il avait déjà établi des fermes dans les terres sauvages d’Ohio et la Pennsylvanie de l’ouest. Il est probable aussi qu’un embranchement des Chemins de fer clandestins (Underground Railway) traversait la région, surtout après que la loi Fugitive Slave Act (loi sur les esclaves évadés) de 1850 a rendu les routes connues à l’est et à l’ouest des Adirondacks extrêmement dangereuses. Brown avait été conducteur en Ohio, Pennsylvanie et Massachusetts, et il aurait été content d’avoir l’opportunité de rejoindre la ligne Adirondack.

John Brown, ses fils et beaux-fils, et plusieurs de ses filles, se sont lancés depuis cet endroit pour faire la guerre contre les pro-esclavagistes du Kansas avant de faire leur voyage dans le cœur l’« esclavocratie » à Harpers Ferry (Virginie) – l’endroit que son ami et compagnon, Frederick Douglass, appelait « un piège en acier ». Douglass avait raison. Les corps de John Brown, deux de ces fils, deux beaux-fils, et sept autres jeunes hommes – des Noirs et des Blancs – ont été ramenés dans des boites en pin et enterrés ensemble sous ce grand rocher gris. Dans l’arrière-plan lointain, se trouve la montagne que Brown aimait plus que toute autre, appelée par les Indiens le Tahawus, ou le Pourfendeur de Nuages, et qui a été renommée plus tard Mount Marcy, d’après un gouverneur de New York qui nous est inconnu par ailleurs.

J’étais dans le sous-sol de la bibliothèque de Lake Placid ce jour-là en 1992, en train de faire des recherches pour un roman que j’avais longtemps voulu écrire : un roman basé sur la vie de John Brown – un homme qui se situe, plus que n’importe quel autre américain blanc, exactement sur la ligne qui divise notre imagination historique. Pour la plupart des Américains qui se considèrent Blancs, John Brown a été un fou, un fanatique (malgré ses bonnes intentions, ajoutent-ils parfois). Pour des Américains qui ne se voient pas comme Blancs, il a été et sera toujours un héros de premier ordre. Pour moi, ce clivage a mis à jour un affrontement entre récits historiques ; il a annoncé la présence de mythes d’origines en conflit, et a donné à entendre des histoires familiales qui se contredisaient. Pour un romancier, c’est une arène irrésistible : aucun conteur professionnel ne peut refuser d’y entrer. Surtout un conteur qui s’est retrouvé sans cesse tiré vers les thèmes de la race, la religion, et la violence. John Brown est enterré à quelques kilomètres de ma maison, vers la vallée, et sa vie parle à ces trois récits.

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Il constitue une présence fantomatique à laquelle on ne peut pas échapper ici dans les Adirondacks. Il m’a d’abord attiré vers sa tombe et sa ferme ; puis vers l’échafaud où il a été pendu par le Commonwealth de Virginie pour trahison ; jusqu’à Harpers Ferry même, où il avait décidé consciemment de se transformer en martyr ; jusqu’aux plaines du Kansas, où il a été un guérillero et un terroriste dans la guerre contre l’esclavage ; et maintenant jusqu’au sous-sol sombre et humide de la bibliothèque de Lake Placid où j’espérais trouver des histoires de la vieille ville ou des registres familiaux qui avaient été oubliés ou perdus ou vendus au kilo, quelque chose qui me mènerait jusqu’à l’homme que je cherchais – mon voisin héroïque mort depuis longtemps. Je cherchais le corps de John Brown ici dans la terre, dans ces vallées et ces fermes sur les flancs raides des collines, dans les forêts et le long des ruisseaux rocheux. Je connaitrais mieux sa vérité, pensais-je, si je pouvais imaginer précisément la terre sur laquelle il a marché et dans laquelle il a été enterré.

Dans un carton de vieux numéros du magazine National Geographic et de biographies abimés de présidents américains, j’ai repéré une cassette marquée « Interview James Baldwin, Lake Placid, NY, 27/03/73. » Je l’avoue, je n’ai pas pu résister : sans porter l’existence de cette cassette à la connaissance du bibliothécaire qui était à l’étage, je l’ai empoché et je l’ai pris avec moi, en justifiant mon geste en me disant que je sauvais une interview historiquement importante qui aurait été perdue ou détruite sinon. Je l’ai mise dans ma voiture pendant le trajet vers ma maison, en écoutant la voix familière et brillante de Baldwin, avec joie et émerveillement. Joie, parce que Baldwin parlait de John Brown, et ses idées corroboraient et élargissaient les miennes. Émerveillement, parce que je ne pouvais pas imaginer ce qui a amené James Baldwin jusqu’à ce coin froid du pays, vers fin mars d’une année particulièrement froide de l’histoire des États-Unis. (Ses références à la guerre du Vietnam, Wounded Knee, et Alcatraz nous renseigne sur cette année.) En l’écoutant, il est devenu évident que Baldwin était ici parce que John Brown était ici. L’intervieweur, Frank Shatz, originaire de Hongrie, était un homme que j’avais rencontré brièvement, un homme d’affaires retraité habitant la Virginie et possédant une résidence d’été à Lake Placid. Un survivant du travail forcé dans un camp de concentration allemand, Shatz revendiquait une sorte d’affinité avec Baldwin, une certaine compréhension de la souffrance des noirs. Et pourtant malgré les meilleurs intentions de Shatz, il semble qu’il ait eu besoin d’une formation stricte de la part de Baldwin sur la nature de la vérité de John Brown – une vérité qui continue sa marche jusqu’à aujourd’hui, au jour du 200e anniversaire de sa naissance, 140 ans après son raid électrisant et prophétique contre la manufacture fédérale d’armes à Harpers Ferry.

« Ce qu’il essayait de faire était de libérer un pays, » explique Baldwin patiemment, « et pas simplement les personnes noires de ce pays. » Exactement ! ai-je pensé. Et c’est pourquoi la plupart des Américains continuent à voir en lui un fou, un fanatique religieux, comme un homme à ça de Jim Jones et, plus loin de l’autre côté, à ça de Ted Kaczynski. Baldwin nous rappelle que John Brown, presque seul en son temps et en notre temps aussi, a compris cette vérité à un niveau profondément personnel ; sa mission était, finalement, pas moins qu’une mission rédemptrice. Le sacrifice qu’il a fait de lui-même, tout comme ses fils, ses beaux-fils, et les autres jeunes hommes courageux qui l’ont suivi dans la bataille, était son don à l’Amérique blanche pour sauver son âme. Baldwin – en quelque sorte aussi profondément religieux que John Brown – le savait. Et c’est ainsi qu’il dit à Frank Shatz et à tout Blanc américain : « Vous devez vous sauvez par vous-mêmes. »

Plaintivement, Frank Shatz demande : « Mais comment ? » Comment en effet ? On peut imaginer les yeux tristes et las de James Baldwin quand il pousse un soupir puis répond à son interlocuteur avec une non-réponse qui est très parlante. Ce moment est rempli de pathos et d’incompréhension énervants d’un côté et de sagesse épuisée de l’autre, et il paraît presque emblématique des relations qui existent aujourd’hui entre Américains noirs et Américains blancs, décents et bien-intentionnés. C’est difficile de ne pas imaginer le fantôme du vieux John Brown planant derrière l’épaule de James Baldwin, espérant contre toute attente que Baldwin arrivera d’une façon où d’une autre à aider cet homme blanc, et toutes les personnes de sa race, à comprendre ce qu’il faut faire. À la fin de l’interview, Brown hoche la tête tristement, ferme ses yeux gris, et disparait à nouveau, pour retourner dans sa tombe là-bas sur la colline, avec ses fils et ses compagnons, pour attendre le retour peu probable d’une autre personne aussi sage, aussi infatigable, et aussi pleine d’amour que James Baldwin.

Traduction : Samr T.

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