L’arrière-garde répond à Manuel Valls

Le 19 mars dernier, Manuel Valls (qui n’était pas encore à Matignon) s’est rendu au grand rassemblement contre l’antisémitisme organisé par le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF), en mémoire des victimes juives de la tuerie de l’école Ozar Hatorah qui avait eu lieu deux ans plus tôt, jour pour jour. Cet après-midi là, à Paris, c’est tout un défilé de pseudo intellectuels, de représentants ou référents religieux, d’hommes et de femmes politiques qui se tenaient très solennellement à la tribune. Etaient notamment présents Anne Hidalgo (nouvelle maire de Paris), Meyer Habib (député franco-israélien, vice président du CRIF), Roger Cukierman (président du CRIF), Harlem Désir (conseiller d’Etat du gouvernement Valls), Hassen Chalghoumi (L’imam préféré des médias et du CRIF), Marek Halter, Patrick Klugman (avocat qui arrive à être à la fois militant sioniste ET antiraciste… oui, c’est magique), Claude Goasguen, Gil Taïeb ou encore l’inévitable Bernard-Henri Lévy (qui pense que l’armée coloniale d’Israël est « l’armée la plus morale du monde »). Sur la grande scène déployée à l’occasion sur fond d’une Tour Eiffel scintillante, on se passait fraternellement le micro afin que chacun puisse y aller successivement de sa condamnation sincère, de sa douleur vive, de son émotion intense et de son engagement inconditionnel et total face à ce terrible fléau omniprésent qu’est l’antisémitisme dans la société française et dans le monde. « La haine des Juifs : ça suffit ! » pouvait-on lire sur le pupitre de la tribune.

Si ma peine et mon émotion pour les innocentes victimes de Mohammed Merah sont réelles et sincères, je ne peux cependant m’empêcher d’observer le lyrisme larmoyant dont nous ont gratifiés ces penseurs, ces élus et représentants avec une gêne immense. Cette gêne, c’est d’abord celle que font naître en moi les ignobles accents d’opportunisme qui enrobaient les discours et postures de nombreux intervenants, toujours prompts à s’indigner ostensiblement et très audiblement du sort de certaines victimes, mais toujours beaucoup plus discrètement du sort de millions d’autres (ou de ne pas s’en indigner du tout d’ailleurs, les Palestiniens, depuis plus d’un demi siècle, en savent quelque chose) ; et cette gêne – plus pressante encore – c’est celle du racisme réel qui sourd des raisonnements des uns et des autres continuant de hiérarchiser, de façon plus ou moins directe – les races et les peuples. Et ce, à l’endroit même d’un rassemblement prétendant s’ériger contre la haine et se revendiquant de la mémoire d’innocentes victimes.

 

Ce qui s’est dit ce jour là à la tribune est proprement incroyable – je pèse mes mots – et je suis sidéré par les propos qui ont émané de l’ensemble de cette vaste comédie mystificatrice. Ce genre de rassemblement, les discours qui s’y tiennent et les intervenants qui s’y montrent sont des indicateurs très fiables et on ne peut plus parlants de l’état de racisme dans lequel baigne la France.

Je pense aussi que certains des discours tenus ce soir ne font pas du tout honneur à la mémoire de ces victimes que furent Jonathan Sandler et ses enfants Arié, Gabriel et Myriam Monsonego. Celui de Manuel Valls, particulièrement, grince encore diaboliquement dans ma conscience tant la mémoire et le souvenir nobles sur lesquels il s’appuie en sont bafoués. Purement et simplement, il instrumentalise de la manière la plus abjecte qui soit la mémoire des victimes qu’il prétend honorer, et ce à des fins politiques et idéologiques scandaleusement racistes. Vous allez pouvoir en juger par vous-même en lisant la retranscription des mots qu’il a tenus lors de cette journée de commémoration.

 

Mais je le répète : l’exercice de démagogie victimaire et idéologique auquel se sont livrés les différentes personnalités de la tribune aura bien atteint des sommets d’aberrance intellectuelle et morale. Et pour ce qui est de Manuel Valls, donc : jamais encore à ma connaissance un homme politique français si haut placé n’avait publiquement, de manière aussi claire et assumée, assimilé l’antisionisme et l’antisémitisme. Assimilation qui revient à dire – pour nous et de notre point de vue qui est celui de centaines de millions de colonisés ou postcolonisés sur terre – que l’antiracisme et l’anticolonialisme (c’est-à-dire l’antisionisme) c’est l’antisémitisme. Aberration vous disais-je…

 

Le sionisme, qui est pour une grande partie de l’humanité – dont nous sommes – une idéologie politique fondamentalement raciste et colonialiste infériorisant les Arabes, est ainsi devenu dans les mots de Manuel Valls une réalité positive à laquelle nous n’avons plus le droit de nous opposer : « cette critique de l’Etat d’Israël, basée sur l’antisionisme, c’est l’antisémitisme d’aujourd’hui ». Le propos est donc clair : français – et surtout français issus de l’immigration postcoloniale, français musulmans, français arabes et noirs – soumettez-vous à l’acceptation inconditionnelle de la colonisation de vos frères Palestiniens. Et si les jeunes juifs de France – ceux à l’avant-garde de nos valeurs – pourront continuer d’aller faire leur service militaire dans les rangs de l’armée coloniale de l’État d’Israël pour contribuer au maintien de l’apartheid et de la colonisation racistes des Arabes Palestiniens, vous, les Arabes de France, ne pourrez bientôt même plus ne serait-ce que vous déclarer antisionistes. Car « l’antisionisme, c’est la porte ouverte à l’antisémitisme » prévient Valls. Et bien entendu, un service militaire dans l’armée de notre « État frère » pour contribuer activement à la poursuite de l’apartheid et de son expansion : c’est une initiation à l’humanisme le plus moral qui puisse être (un humanisme à l’avant-garde…).

 

Comment un tel discours peut-il passer aussi tranquillement ? Qu’attendons-nous pour nous lever, enfin, tous ensemble ?

 

Je laisse Manuel Valls vous le dire avec ses mots :

 

«Il y a 2 ans, le 19 mars 2012, on a tué des hommes, on a tué un homme et des enfants parce qu’ils étaient Juifs. On a tué des enfants juifs, ce qui n’était pas arrivé depuis le 2ème Guerre Mondiale. Et la France fut saisie, et nous le sommes encore, par l’horreur de ce crime. Bernard Henri-Levy a eu raison, il y a un instant, de nous obliger à réfléchir sur les raisons, sur le pourquoi : pourquoi nous en sommes arrivés là ? Et dans ce pays, qui est celui des Lumières, qui est celui des valeurs universelles qui sont les nôtres mais que nous pensons aussi celles du monde, et pour lesquelles aujourd’hui encore, des hommes, des femmes se battent dans leur pays au risque de leur vie, nous nous sommes dit : ça n’est pas possible. Nous ne pouvons pas revivre ces drames et ces actes. Et cela oblige à une très grande lucidité. Et la lucidité c’est de se dire que depuis un certain nombre d’années, les actes antisémites, les actes anti-juifs sont en progression. Il ne faut rien cacher, il faut faire toute la transparence pour mieux combattre cet antisémitisme. Et cet antisémitisme, il est celui, rance, vieux, d’une partie de l’extrême droite française. Mais cet antisémitisme, aussi, et c’est la nouveauté, il se nourrit de la haine d’Israël, il se nourrit de l’antisionisme, parce que l’antisionisme, c’est la porte ouverte à l’antisémitisme (applaudissement); parce que la mise en cause de l’état d’Israël, État ami, État frère, que l’on peut évidemment critiquer comme on critique tout gouvernement démocratique – ça vaut pour la France, ça vaut pour Israël (…) cette critique de l’État d’Israël, basée sur l’antisionisme, c’est l’antisémitisme d’aujourd’hui. C’est le refuge de ceux qui n’acceptent pas l’État d’Israël. Et c’est pour ça qu’il faut être d’une très grande détermination. L’antisémitisme aujourd’hui il se nourrit dans nos quartiers populaires des ambigüités sur le discours à propos d’Israël, et c’est tous – la représentation nationale mais tous ceux qui ne peuvent pas accepter que la haine se déverse dans nos quartiers au nom de la critique d’Israël : nous devons faire corps, nous devons êtres unis pour combattre cet antisémitisme nouveau qui est né, qui se nourrit de cet antisionisme ; qui se déverse sur la toile, sur internet. Et il nous faut réfléchir, il nous faut travailler, il nous faut aussi, si nécessaire, légiférer pour le combattre, car nous ne pouvons pas accepter au nom même de la mémoire de la Shoah, au nom même de la mémoire d’Ilan Halimi, au nom même de la mémoire de ceux que Merah a tués le 19 mars 2012 : nous ne pouvons pas l’accepter. Et donc nous devons résister, résister, résister face à cet antisémitisme. Et c’est la raison pour laquelle, chers amis, (…) nous ne pouvions pas accepter que la parole de Dieudonné M’bala M’bala, nourrie du néonazi Alain Soral, se propage dans des salles, pendant des semaines ; et je suis fier d’appartenir à un pays qui a dit non, qui a dit non, qui a dit non, qui a dit que nous n’accepterions pas que la parole antisémite, raciste, que la haine se déverse, et nous devons aller désormais jusqu’au bout, la justice, les services fiscaux, mais bien au delà ! Car il appartient à la société de se poser la question de savoir pourquoi il y a des millions de visiteurs sur le site de cet individu ; pourquoi il y a des milliers de personnes, qui en toute connaissance de cause assistent à ce type de spectacle ; cela nous renvoie à des questions auxquelles il faut apporter des réponses. Et enfin, chers amis, c’est aussi un message d’espoir. Il nous faut réfléchir, il nous faut être lucide, il faut résister, mais ce message d’espoir est le suivant, et je m’adresse aux Juifs de France, je m’adresse aux français Juifs, pour leur dire une seule chose, qui vient du fond du cœur (…) : Juifs de France, sans vous, la France n’est plus la France. Sans les Juifs de France, la France n’est plus la France. Nous avons besoin de vous, comme nous avons besoin de tous les français, pour bâtir l’espoir, pour bâtir un avenir meilleur, pour faire vivre la République. Soyez fiers de ce pays ! Soyez fiers des valeurs de la République ! Soyez fiers d’être français ! Soyez fiers d’être Juifs et français, soyez fiers de le proclamer au monde ! Les Juifs français sont plus que jamais des français à l’avant garde de la République et de nos valeurs ! »

 

 

Je vous répète donc plus directement le message qui vous est adressé : Indigènes de France, c’est un fait indéniable que vous êtes les vecteurs de ce nouvel et innommable antisémitisme qui ronge la France : cet antisémitisme postcolonial. L’antisémitisme est en augmentation, il faut le répéter par dessus tout (même si les crimes policiers, les discriminations à l’emploi, à l’embauche et à la culture vous touchent vous, vous les non-juifs arabes, noirs, musulmans ; même si ce sont des lois islamophobes qui sont votées, même si…) Et en cela, obéissant à la « lucidité » et à la « transparence » qu’impose la situation : vous tous qui êtes issus d’une histoire marquée et bouleversée par le racisme et le colonialisme : sachez qu’aujourd’hui vous n’avez plus le droit de vous opposer au sionisme, même s’il s’agit justement d’un pur produit idéologique hérité de cette vision du monde occidentale qui a infériorisé votre race, votre peuple et votre culture pendant des siècles ; même si le sionisme participe activement de cette vision du monde qui à couté la vie à des dizaines et dizaines de millions de vos ancêtres, grands-parents ou parents ; même si dans les faits, il se traduit encore aujourd’hui par 6 millions de réfugiés Palestiniens, par des millions de victimes arabes, par l’immense camp de concentration qu’est Gaza, par la colonisation quotidienne qui s’opère sur le pur critère racial, par l’apartheid… Vous entendez bien? Le nouveau premier ministre de France vous l’a dit haut et fort : si vous résistez – ne serait-ce que rhétoriquement – à ce racisme et à ce colonialisme qui s’abat à coups de bombardements et de phosphore blanc sur vos frères Palestiniens : vous serez antisémites ! Vous serez racistes ! Attention ! Encaissez donc sans broncher, et mettez vous à ramper sur les talons de Chalghoumi et Désir pour être les Arabes, les Noirs, les Musulmans bien dociles, bien soumis et bien assimilés dont la République a besoin pour que la France reste « ce pays qui est celui des Lumières, qui est celui des valeurs universelles qui sont les nôtres » ( valeurs qui nous ont permis, tout le monde le sait, de passer outre l’esclavage, la colonisation, la collaboration … et de soutenir aujourd’hui l’apartheid israélien). Voilà précisément ce que vous demande, ce que vous intime très clairement le nouveau premier ministre de la République coloniale française Manuel Valls.

 

Presque chaque phrase tirée de ce discours pourrait finalement donner lieu à un long commentaire décolonial en contrepoint, tant le racisme y transpire à chaque tournure. Je vous laisse goûter de nouveau ce magnifique appel : « tous ceux qui ne peuvent pas accepter que la haine se déverse dans nos quartiers au nom de la critique d’Israël : nous devons faire corps, nous devons êtres unis pour combattre cet antisémitisme nouveau qui est né, qui se nourrit de cet antisionisme ». D’une part, Manuel Valls dépolitise et déshistoricise totalement cette critique de l’implantation coloniale israélienne qui émane de nos quartiers populaires; dans un geste rhétorique purement colonial, il réduit ainsi cette rage anticolonialiste à l’égard de l’entité sioniste à un antisémitisme primaire et gratuit (et c’est logique : pourquoi des postcolonisés et indigénisés issus de l’immigration se sentiraient-ils humainement concernés par le sort d’un peuple frère qui reste, lui, très activement colonisé depuis des décennies ? …). D’autre part, on remarque sans mal les associations racialisantes et indigénisantes sous-tendues par ces propos ; associations qui s’appuient encore une fois sur un imaginaire raciste et colonial qui ne dira pas son nom mais qui se décline clairement ainsi : quartiers populaires = Arabes/Africains/postcolonisés = Musulmans = antisémites = choisissez votre camp !

Et à ceux qui ne l’auraient pas perçu (s’il y en a), Valls leur fait comprendre en même temps, toujours à ceux-là qui ne peuvent tolérer cette haineuse critique de l’implantation coloniale européenne en Palestine, qu’il faut aussi faire corps pour soutenir ce lumineux racisme et cet islamophobie d’État qui se déversent et rayonnent chaque jour dans nos institutions.

 

C’est ainsi : entre les quartiers populaires et les institutions, entre les Barbares et la civilisation, entre la Palestine et Israël ; entre l’ « avant garde » et l’arrière-garde de la République : Manuel Valls réaffirme et renforce plus que jamais la frontière coloniale et raciale.

 

Je me garderai toutefois de reprendre l’ensemble de ce discours, et je laisse le soin au lecteur d’en apprécier les multiples saveurs.

Pour ma part, je me contenterai de revenir sur la seule dernière phrase prononcée par Valls :

 

« Les Juifs français sont plus que jamais des français à l’avant garde de la République et de nos valeurs ».

 

La première question qui me vient est la suivante : qui sont « les Juifs français » dont manuel Valls semble nous dire – dangereusement – qu’ils forment une seule et même communauté de valeurs, comme une sorte de bloc monolithique et homogène ? Je n’ai pas la réponse, mais j’imagine – ou plutôt je constate, en suivant le raisonnement boiteux de Valls – que le CRIF, que BHL, que Cukierman, Meyer et tous les Juifs présents à la tribune (ainsi que la LDJ déployant ses drapeaux en face), et dont beaucoup soutiennent officiellement la colonisation de la Palestine, en sont les parfaits représentants. N’est-ce pas le message qui nous fait passer Valls en s’exprimant ainsi, en de telles circonstances ? Et nous devrions donc en conclure, pour suivre Valls de nouveau, que les BHL ou Cukierman, que ces hommes qui soutiennent le racisme et le colonialisme à l’encontre des nôtres, sont à l’avant-garde de « nos » valeurs ?

Ces hommes là – qui ne représentent aucunement tous les « Juifs français » – sont peut-être à l’avant-garde des valeurs de cette république coloniale française en accord avec celles de l’État colonial d’Israël, mais ils n’ont absolument rien en commun avec les valeurs que nous autres militants antiracistes et anticolonialistes partageons. Rien à voir non plus avec les valeurs des Juifs antisionistes – ceux qui n’entrent pas dans la définition vallsienne des « Juifs de France ».

Ces propos sonnent donc bien comme une nouvelle aberration raciste de la République que nous condamnons sans aucune réserve. D’ailleurs, il n’est guère besoin d’être vigilant pour voir combien ce racisme se retourne aussi contre les Juifs eux-mêmes : en associant les « Juifs de France » à un ensemble de « valeurs » prétendument supérieures, en les associant à l’ « État frère d’Israël » et surtout en les liant aussi fermement au sionisme : Manuel Valls essentialise cette communauté. Il la confine dans les limites très problématiques de la vision du monde ultra-sioniste et colonialiste du CRIF (vision à laquelle, lui, souscrit bien évidemment pleinement), et favorise, en cela, l’antisémitisme. C’est Valls lui-même, par ce genre d’amalgame de plus en plus fréquents (Juifs = Sionistes), qui nie l’heureuse et évidente diversité des Juifs ; diversité grâce à laquelle certains parmi eux s’élèvent pourtant depuis longtemps, et parfois radicalement, contre le sionisme et le racisme inhérent aux fondations de l’Etat juif et de sa base coloniale.

 

Non Manuel Valls, malgré ce que tu penses et cries sur tous les toits, tous les Juifs ne sont pas des sionistes ; tous les Juifs ne sont pas des colonialistes.

 

Mais au delà du problème que représente l’essentialisation, par Valls, des Juifs français en une communauté supérieure et favorable à la colonisation raciste, il en est un autre encore plus important : c’est celui du persistant « engrenage concurrentiel » que vient nourrir ce discours, et qu’avaient déjà dénoncé les Indigènes de la République lors de l’affaire Halimi. Le communiqué publié à l’époque pointait du doigt « le traitement politico-médiatique de ce crime et alerte l’opinion sur les dangers d’une stratégie politicienne fondée sur l’exacerbation des différences communautaires, ethniques ou religieuses » et soulignait que « le traitement d’exception accordé au racisme anti-juifs risque de construire ces derniers en boucs émissaires potentiels et de creuser les oppositions entre les différentes composantes de la société française dont un des fondements reste la hiérarchisation ethnique et raciale. L’Appel des indigènes de la république l’avait d’ailleurs pointé du doigt dés 2005 : « Comme aux heures glorieuses de la colonisation, on tente d’opposer les Berbères aux Arabes, les Juifs aux « Arabo-musulmans » et aux Noirs ». [1]»

 

A la lumière des réactions médiatiques et politiques qui s’étaient levées lors du crime d’Ilan Halimi et de celles que l’on observe encore aujourd’hui lors de la commémoration des victimes Juives de Merah, on ne peut donc que souscrire au commentaire de Sadri Khiari lorsqu’il affirmait, en 2008, qu’« il y a une politique qui s’enracine dans l’histoire coloniale et qui est réactivée aujourd’hui en fonction des enjeux contemporains. Cette politique alimente le racisme anti-juif tout en opposant entre elles les différentes catégories stigmatisées de la population. » Et les ressorts principaux de cet «engrenage concurrentiel », ajoutait-il à juste titre, « ne sont pas à chercher du côté des victimes du racisme (comme c’est presque toujours le cas) mais d’abord du côté des logiques d’un système basé sur les hiérarchisations ethniques et du côté des politiques concrètes et des stratégies de ceux qui dominent.[2] »

 

Les choses sont donc très claires et on ne peut plus limpides. Je les résumerai ainsi : quand l’un des plus hauts représentants de la République place publiquement les Juifs français « à l’avant garde de nos valeurs et de la République » – et ce, encore une fois, aux côtés des représentants juifs français d’un courant radicalement acquis à la cause de la colonisation raciste et de l’apartheid – il met les autres minorités de ce pays derrière ; il place les Arabes et les Noirs, les Musulmans des quartiers populaires en dessous, à l’endroit où « la haine se déverse au nom de la critique d’Israël » , c’est-à-dire dans le camp de l’animosité, de la sous-humanité et du terrorisme en puissance. Par ces mots, il disqualifie purement et simplement leur résistance antiraciste et anticolonialiste et vise, une fois de plus, à exacerber les différences communautaires en affichant un philosémitisme aussi soutenu que l’est son mépris à l’égard des postcolonisés arabes et noirs.

 

Cependant, j’aimerais tout de même terminer sur une note positive, et là je m’adresse essentiellement à mes frères et sœurs Arabes, Noirs, Asiatiques, Rroms de France et issus de toutes les minorités indigénisées et discriminées – : vous qui n’êtes en rien à l’avant-garde des valeurs de ce pays, vous qui avez « vocation à partir», vous qui êtes trop visibles, vous qui parlez un « sabir » navrant face à notre belle langue, vous qui n’êtes pas assez « white, blancos », je vous le dis : restez confiants car votre tour viendra ! Suivez ces exemples vivants qui balisent ce féérique chemin républicain vers la reconnaissance  et la désintégrité : les Rachida Dati, les Fadela Amara, les Rama Yade, les Chalghoumi, les Harlem Désir, les Christiane Taubira : tous ces descendants d’esclaves ou de colonisés qui savent aujourd’hui accepter – avec un grand sourire – le sionisme, le racisme et le colonialisme prônés par Valls doivent vous faire entendre raison, et vous faire rêver !

Et qui sait, peut-être que les Arabes et Noirs de France seront-ils aussi un jour « à l’avant-garde de nos valeurs et de la République ! » (encore un effort pour abandonner le voile, les mosquées, le halal, la Palestine, la responsabilité française au Rwanda, le pillage de l’Afrique, Lumumba, Um Nyobé et Sankara, votre histoire et quelques autres petits détails du même genre). Peut-être aussi, après quelques compromis, verra-t-on bientôt un premier ministre français dire, une grande émotion dans la voix, à nos frères et sœurs Rroms de « proclamer au monde leur fierté » d’être ce qu’ils sont ! (d’ici là, aucun élu ne pensera plus à regretter qu’Hitler n’ait pas fini le travail à l’endroit de votre peuple, n’ayez crainte[3]) Peut-être que cela arrivera, oui. Mais « Rrom » ne s’est pas fait en un jour… Et en attendant votre heure mes amis, « el Blanco » qui glorifie la supériorité morale d’une communauté ethnico-religieuse – sur le plan objectif des valeurs et de la démocratie bien sûr – demande sèchement à la vôtre de se barrer de nos blanches rues. Soyez bons joueurs et obtempérez. Quittez nos trottoirs, quittez vos bidonvilles, et passez votre chemin le plus discrètement possible.

 

Et toujours à vous, mes frères non-juifs issus des minorités, mais cette fois plus sérieusement – mes frères Asiatiques, Arabes, Africains, Antillais, mes frères Rroms – : même si la France, par la voix de son nouveau premier ministre, nous met une nouvelle fois derrière, même si la France nous rabaisse de nouveau sur son échelle de valeurs ; même si elle essaye encore de nous inférioriser et de nous emprisonner dans les rouages de son odieux engrenage concurrentiel : rions-lui au nez ! A cet opportuniste qui prétend qu’une autre communauté ethnico-religieuse nous serait supérieure en valeurs : rions de ses propos racistes, rigolons à sa face ; laissons les simples d’esprits adhérer à sa hiérarchie coloniale et raciste. Et offrons lui simplement un sourire sombre, déterminé, aiguisé, chargé de milliards de promesses de résistance, d’antisionisme et de révolution.

 

Et pour conclure en réponse à cette nouvelle tentative de mystification républicaine, je poserai cette citation du combattant antiraciste et anticolonialiste radical Frantz Fanon. Ce héros, durant la guerre de libération Algérienne, commentait en ces termes la façon dont les discours anesthésiants venus de France étaient perçus par les colonisés :

 

« Les démagogues (…) ont désormais la tâche difficile. La praxis qui les a jetées dans un corps à corps désespéré confère aux masses un goût vorace du concret. L’entreprise de mystification devient, à long terme, pratiquement impossible.»

 

Prends-en bonne note Manuel Valls. Tu peux continuer autant que tu le souhaiteras d’essayer de nous diviser, de nous hiérarchiser, de nous inférioriser et de nous mettre dans le rang – à l’arrière garde – de ta République raciste. Mais tu verras : le « goût vorace du concret » des indigènes que toi et les tiens essayez de mettre au pas ne fera que grandir, et il te rendra la tâche bien difficile : à plus ou moins long terme, il te la rendra impossible.

 

Et ces derniers mots, toujours de Fanon, que je cite en regardant Manuel Valls droit dans les yeux et en pensant à tous les résistants, à tous les colonisés et postcolonisés du monde, à tous les indigénisés discriminés et marginalisés en lutte dans nos quartiers populaires en France – dans ces quartiers où se déverse chaque jour l’amour pour la Palestine, l’amour pour ses colonisés et pour leur résistance héroïque – :

 

« Faire sauter le monde colonial est désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé. »

 

 

Sherine Soliman, Membre du PIR

 


[1] Communiqué du Mouvement des indigènes de la république, Meurtre d’Ilan Halimi, 1 mars 2006.

[3] «Comme quoi Hitler en a peut-être pas tué assez, hein» : propos tenus par le député-maire de Cholet Gilles Bourdouleix le 21 juillet 2013. L’apologie de ce crime contre l’humanité lui a valu la sanction exemplaire de… une amende pharamineuse de 3000 euros avec sursis ! Comme vous le constatez une nouvelle fois, la République ne rigole pas avec le racisme, et le deux-poids deux-mesures n’existe pas.

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