Recyclage

La question qui tue : « Aimez-vous la France ? »

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La question « êtes-vous fiers d’être français » posée par Besson dans le cadre du pseudo-débat sur l’identité nationale recycle la formule de l’extrême-droite reprise par Sarkozy : « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ! » Nous en profitons, à notre tour, pour recycler un article paru en janvier 2007 dans le cadre d’un excellent dossier du numéro 3 de notre défunt journal « L’Indigène de la république ». Ci-dessous, la contribution de Sadri Khiari.

« La France, on l’aime ou on la quitte » dit l’autre. Certains, plus polis mais qui n’en pensent pas moins, nous demandent : « Aimez-vous la France ?». Lorsque les enquêteurs de la police ont demandé aux salariés musulmans de Roissy s’ils aimaient la France, ils en ont révélé le sens. La question serait posée à un Américain qui aurait traversé l’océan pour découvrir le bar où Hemingway ingurgitait des litres d’alcool ; elle s’adresserait à un Japonais venu photographier la tour Effel, on la comprendrait. Et, pour être stupide, elle n’aurait pas plus de conséquences que cela. Mais elle est posée à des gens qui vivent ici, travaillent ici, qui souvent sont nés ici et sont donc français. Ils ont tout de même une particularité qui en fait des gens suspects : ils sont noirs, arabes ou musulmans. Leur origine plonge ses racines dans l’histoire esclavagiste et coloniale de la France. Nombreux parmi nous sont désarçonnés par une telle question. Ils sont français mais, à force d’entendre dire que leur présence ici n’est pas vraiment légitime, ils ont fini par y croire. Ils passent donc leur temps à dire « J’aime la France » et à pleurer de n’être pas aimés en retour. Et, d’une certaine manière, quand nous rappelons le rôle de nos parents dans la « reconstruction » de la France ou dans les guerres, nous nous plions à ce test permanent de loyauté. Prétendre ne pas aimer le manioc ou adorer le salé aux lentilles, c’est la même chose. D’autres, qui considèrent que quand on reçoit une claque sur la joue droite, il faut répondre par un coup de pied aux fesses, préfèrent répondre : « La France est une garce ». Ceux-là ont compris le piège.

Que signifie « Aimez-vous la France » ? A première vue, il s’agit-là d’une question. En vérité, il s’agit d’une réponse. Même deux réponses. Ou trois. La première d’entre elles, c’est la France : une entité dont l’origine se perd dans la nuit des temps (plus : qui pré-existerait à sa propre existence historique) et destinée à durer éternellement. Cette France est un territoire – un hexagone parfait -, un peuple – merveilleux -, un destin – illuminer l’humanité de ses feux libérateurs. Cette France qui en vérité n’existe pas est amenée à l’existence par cette formule magique : « Aimez-vous la France ? ». Le simple fait de poser cette question ou de dire « J’aime la France » suffit à faire du mythe une réalité. Et de nous en exclure par la même occasion. Paradoxalement, donc, quand on exige de nous d’aimer la France imaginaire, c’est bien la France réelle qu’il nous faudrait accepter sans mot dire. Tout ce qui nous offusque dans la société française telle qu’elle existe pour de vrai ne serait qu’accidents, contingences, réalités extérieures à la France fantasmée et auxquels, dans son essence, elle est censée échapper. On ne peut plus guère nous éjecter à coup de tatanes hors des frontières de la France concrète; on nous évince alors de cette France idéelle, idéale et pure. Ce qui a pour effet très concret de nous mettre au ban de la France réellement existante. Car, quand on nous demande « Aimez-vous-la France ? », on nous signifie tout d’abord qu’on est « étranger », qu’on n’est pas d’ici. C’est là la deuxième réponse que contient la question.

Si l’on décompose la question en plusieurs sous-questions, on obtient ceci :

1) Aimez-vous l’Etat-nation français (« un et indivisible ») tel que l’ont sacralisé la Révolution de 1789 et la IIIème République ?

2) Aimez-vous les « us et coutumes » des Blancs qui peuplent ce pays et promettez-vous de vous y conformer ?

3) Aimez-vous le passé et le futur de cet Etat quoiqu’il ait pu se passer et quoiqu’il advienne ?

4) Vacillez-vous d’émotion à la pensée que Clovis s’est converti à la chrétienté ? Pleurez-vous Jeanne d’arc ? Etes-vous transportés d’allégresse en pensant aux triomphes de Napoléon ? Maudissez-vous les démons russes qui lui ont fait manger la pâtée en abandonnant leurs villes et villages comme des lâches, contraignant ainsi les pauvres soldats français à mourir de froid ? Vibrez-vous de fierté en pensant à la « prise de la smala d’Abdelkader » ?

5) Etes-vous prêts à soutenir les causes injustes de l’Etat français parce qu’au fond la France ne peut qu’être juste ?

6) Etes-vous prêts à « supporter » (odieux anglicisme) l’équipe de France contre l’équipe d’Algérie ou du Sénégal ?

7) Aimez-vous la France en bloc, y compris, les inégalités raciales qui en structurent la société ?

Toutes ces sous-questions ont l’air d’un bric-à-brac contradictoire. Mais il ne faut pas se fier aux apparences : la France idéale devant laquelle nous devrions nous prosterner, l’œil humide, est une immense brocante ; on y trouve les vieilleries de son histoire monarchique et chrétienne et les « modernités » de sa République laïque. Mixé dans la centrifugeuse nationale, tout cela donne une bouillie présentée dans de la fine porcelaine et au nom très chic d’ « exception française ». « Aimez-vous l’exception française, vous qui êtes des gens très ordinaires ? », voilà encore la question que l’on nous pose. La France imaginaire ne sert qu’à masquer la France concrète, historique, et sa république coloniale et raciste.

Si à cette question fatale, abruptement, nous répondons : « Non, je l’aime pas » ; alors de manière tout aussi fatale nous aurons avoué que nous ne sommes pas d’ici et que nous n’avons pas à nous vouloir citoyens ni à exiger quoique ce soit. Nous n’avons que les droits d’un étranger et qui plus est d’un étranger malpoli et ingrat. Si, au contraire, nous répondons « Oui, j’aime la France », alors, nous avons fait acte d’allégeance, trahi les nôtres et justifié le bannissement de tous ceux qui sont suspects de ne pas aimer cette France. Bref, si nous répondons « oui », on nous a retourné. Ceux qui répondent aimer cette France-là, la France du passé ou la France qui les écarte, ne disent pas « J’aime la France » ; ils disent « Je ne m’aime pas moi-même ». Et c’est ce qu’on attend d’eux. Parce que nous sommes coupables et que le coupable doit demander pardon. Coupables d’être ou de sembler différents. Or, la France qu’on doit aimer n’aime pas, elle, la différence puisque la différence serait la marque de son imperfection. Parfaite, la France est une essence idéale. Donc, par définition, homogène et immuable. Par conséquent, la question « Aimez-vous la France ? » signifie également ceci : « Prouvez-nous que, malgré cette différence qui fait de vous des non-Français à vie, vous êtes bien français. »

La France éternelle a une histoire mythique et, dans le même temps, comme substance, elle n’a pas d’histoire. Or, nous, nous sommes son histoire. L’histoire de l’esclavage, l’histoire de la colonisation, l’histoire de l’immigration néo-coloniale, l’histoire que nous fabriquons au jour le jour maintenant que nous sommes-là, d’ici et plus d’ailleurs. D’où le caractère anachronique de la question « Aimez-vous la France ? ». On ne nous demande pas : « Aimez-vous la France telle que vous l’avez re-créer par votre présence ? » mais « aimez-vous la France telle qu’elle existait avant que vous n’existiez ? ». Ce qui peut se dire d’une autre manière encore : « Nous, qui posons cette question, n’aimons pas cette France-là dont vous êtes malgré nous et autant que nous la chair et le sang ». En bref, la question « Aimez-vous la France » révèle chez ceux qui la posent et sont censés aimer naturellement la France, un manque de confiance dans la France. Ils ont une crise d’identité. Ou, quand il s’agit de politiciens, ils instrumentalisent la crise d’identité des Français blancs dont le « sentiment national » ne trouve plus à quoi s’accrocher. Il paraît que notre présence et la mondialisation y sont pour quelque chose…

Et la façon la plus simple, sinon la meilleure, de résoudre une crise d’identité, ce n’est pas de la questionner, c’est de construire un mur. La question « Aimez-vous la France ? » est donc comme un mur qui sépare en deux la population de ce pays. Il y a ceux qui sont censés naturellement aimer la France, même si au fond ils ne l’aiment pas ou qu’ils s’en contre-fichent – mais, ils ont le privilège d’être blancs, ce qui est synonyme d’aimer la France. Et ceux dont on imagine qu’ils n’ont aucune raison de l’aimer, de toutes façons, leur non-amour se lit dans leur corps et leurs manières de vivre. On ne peut pas aimer la France et la polluer ; or, leurs couleurs, leurs religions, leurs origines, polluent la France. C’est de nous bien sûr, Noirs, Arabes et musulmans qu’il s’agit, coupables par nature d’un grave délit : le non-amour. Comme nul n’est censé ignorer la loi, nul n’est censé ignorer l’amour de la France. Le verdict est contenu dans la question de l’enquêteur. Ainsi, les bagagistes de Roissy se sont vus privés de travail. Mais pour l’ensemble des suspects-coupables la sanction pénale du crime de non-amour supposé est le bannissement symbolique et réel à l’intérieur même des frontières de la France. Quand le tribunal France nous pose cette question, il nous montre du doigt ; il nous assigne aux yeux du reste de la communauté comme étranger à elle et potentiellement malfaisants. Aimer la France devient ainsi une nouvelle condition à la nationalité. Pour ceux qui ne sont pas français, c’est pire : aimer la France, cette France-là abstraite et mythique, est une condition pour simplement y vivre : « Aimez la France ou quittez-la ! »

La lutte pour une véritable citoyenneté de résidence et pour que le droit du sol ne débouche pas sur une nationalité vide ne peut donc se dire dans les seuls termes de l’égalité réelle. Ou plutôt, l’égalité ne sera réelle qu’à la condition de bousculer le mythe national français. Il s’agit en d’autres mots de déplacer le centre de gravité de la communauté politique pour qu’elle corresponde à la réalité présente de la France et plus encore pour qu’elle anticipe la France, région d’un monde sans centre de gravité, non-« gaulois », non-européocentrique, non blanco-centrique. Cette région, on pourra dire « Je l’aime » comme on aime sa rue, son quartier ou un vieux bonnet de nuit.

En attendant, on ne demandera pas à la France de nous aimer. On lui demandera simplement de se regarder dans un miroir. Non pas pour se dire « Je suis la plus belle » mais tout bonnement pour constater que la France est désormais noire, arabe et musulmane. Ce qui est ni moins bien, ni mieux. C’est comme ça, c’est tout.

Sadri Khiari, décembre 2007

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