Intéressant

Extrait de Les féministes blanches et l’empire de Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem (La fabrique éditions, octobre 2012)

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Des opportunités stratégiques

Pour mieux comprendre cette collusion entre de larges franges du mouvement féministe et la classe dominante, il nous faut aborder un épisode historique durant lequel la convergence d’intérêts entre les féministes et le projet colonial français apparaît, rétrospectivement, de façon très claire. Dès les premiers moments d’organisation de ce que l’on peut considérer comme la genèse du féminisme du xxe siècle, à savoir le mouvement des suffragettes dans les années 1920 et 1930, l’entreprise coloniale a servi de point d’appui à des revendications spécifiques. Le travail de Jennifer A. Boittin1 éclaire cette première période. À cette époque, pour contrecarrer l’imaginaire métropolitain qui envisageait les Françaises vivant aux colonies comme des femmes indolentes et décadentes, celles-ci mettaient un point d’honneur à mettre en valeur les différents aspects qui faisaient de leur vie un épuisant mais nécessaire service rendu à la nation coloniale. À cette fin, les pages de La Française, journal de l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF), constituaient un support de choix.

Les femmes françaises d’outre-mer s’y « considéraient comme des facilitatrices, œuvrant au cœur des différentes communautés dans le but de transmettre les valeurs de la civilisation française ou, plus occasionnellement, celles d’un féminisme international et égalitaire2 ». Déjà, dans les années 1890, le suffragisme français comprenait bon nombre de féministes qui voyaient dans le cadre impérial un certain appui pour soutenir leurs revendications. Parmi elles, Boittin retient Hubertine Auclert, l’une des premières théoriciennes d’un féminisme impérialiste développé notamment dans La Citoyenne, journal qu’elle avait elle-même fondé. L’une de ses principales problématiques était, par exemple, la polygamie : à ce sujet, il s’agissait de montrer combien

« l’administration avait été incapable de mettre fin à une telle tradition. Elle affirmait ainsi, indiscutablement, la barbarie des institutions coloniales et par là, elle remettait en cause, avec d’autres, les limites de la civilisation, suggérant que, dans ce cadre, les colonisés pouvaient presque apparaître plus civilisés que les colonisateurs. Elle affirmait enfin que, partout dans le monde, le déficit de civilisation – mesuré à l’aune de l’étendue des droits et de la condition des femmes – préfigurait une véritable érosion culturelle3. »

Ce type de rhétorique a notamment permis d’associer le niveau de civilisation d’une société et le degré d’émancipation des femmes. Ainsi, le suffragisme pouvait espérer voir sa lutte et ses revendications intégrées au cœur du projet impérial pour lequel rivalisaient l’ensemble des nations européennes. C’est le même enjeu stratégique qui, dans les années 1920 et 1930, poussait les autrices de La Française, membres de l’UFSF, à se prononcer dans la hiérarchie raciale. Leurs principaux arguments se posaient en ces termes :

« Comment allaient-elles accomplir la mission civilisatrice si la France s’avérait incapable d’inculquer une civilisation supérieure à des sujets colonisés possiblement à même d’obtenir le droit de vote avant elles ? Quel pouvait être le rôle des femmes dans les colonies ? Comment ce rôle pouvait-il renforcer les campagnes menées en métropole pour le suffrage des femmes, tandis que la plupart des autres Européennes avaient déjà obtenu le droit de vote4 ? »

L’intérêt stratégique semblait tel que, de 1921 (date à laquelle La Française devint un organe du Conseil national des femmes françaises) jusqu’à 1939, le journal offrait nettement plus de couverture aux questions coloniales qu’à tout le reste. D’autre part, toujours selon Boittin, La Française a « clairement privilégié l’Afrique du Nord aux autres régions colonisées, et même plus précisément, l’impact de l’islam sur les colonisées5 » :

« Un espace considérable était consacré au « fardeau » des musulmanes berbères et arabes. Le voile était un des sujets les plus populaires et nombre de contributrices arguaient que le Coran ne forçait en aucun cas les femmes à le porter, et qu’il leur garantissait même une considérable autonomie légale et financière6. »

Il s’agissait d’attribuer aux hommes arabes la responsabilité du terrible sort des femmes indigènes, tout en prouvant que le colonisateur était incapable de défier l’homme indigène dans la sphère domestique. C’est là précisément que les femmes françaises pouvaient tenir leur rôle : tout comme Auclert l’avait préconisé quarante ans plus tôt, il s’agissait de montrer à la métropole qu’elles étaient plus aptes que les hommes à transmettre l’œuvre civilisatrice. C’est pourquoi la mise en avant d’une toile de fond islamique prenait tout son sens puisqu’elle permettait aux femmes d’apparaître comme le seul groupe potentiellement capable de pénétrer la sphère privée du colonisé, des harems jusqu’aux appartements les plus modestes. C’est dans cette optique que l’UFSF multiplia les campagnes dénonçant la situation servile des femmes musulmanes et particulièrement le port du voile. Mais à trop se servir du rôle des femmes françaises dans les colonies, les membres de l’UFSF faillirent en perdre le soutien. Dans les comités nord-africains, on commençait à se fatiguer de cette lecture lointaine et presque trop manipulatrice, tant et si bien que des lettres se mirent à pleuvoir au bureau de la direction basée en métropole, sur le modèle de celle de Mme J. Alquier du comité local de Constantine :

« Je ne cesserai jamais de répéter combien les Français métropolitains doivent ne plus s’immiscer dans les affaires des musulmans en Algérie. Même avec les meilleures intentions du monde, ils risquent de causer beaucoup de dommages. On doit vivre longtemps avec les Arabes pour les connaître un peu. Ce ne sont pas ceux qui sont venus semer la discorde qui auront la gorge tranchée le jour de la révolte7. »

Ce type d’alarme n’empêcha pourtant pas une large partie du suffragisme français de continuer à utiliser la mécanique impérialiste pour propulser son agenda émancipateur : l’Afrique du Nord permettait à ces militantes de se positionner en civilisatrices, en éducatrices et parfois en support médical. Elles pouvaient dès lors appuyer leur principale revendication (le droit de vote) sans questionner la structure coloniale. Elles préférèrent si bien une tactique à court terme à une stratégie émancipatrice à long terme que l’entrelacement entre agenda féministe et entreprise coloniale n’en finit plus de durer.

Dans les années 1950, comme le rapporte Frantz Fanon, les responsables de l’administration française en Algérie « vont porter le maximum de leurs efforts sur le port du voile, conçu en l’occurrence comme symbole du statut de la femme algérienne8 » :

« C’est la situation de la femme qui sera alors prise comme thème d’action. L’administration dominante veut défendre solennellement la femme humiliée, mise à l’écart, cloîtrée… On décrit les possibilités immenses de la femme, malheureusement transformée par l’homme algérien en objet inerte, démonétisé, voire déshumanisé. Le comportement de l’Algérien est dénoncé très fermement et assimilé à des survivances moyen-âgeuses et barbares. (…) Des sociétés d’entraide et de solidarité avec les femmes algériennes se multiplient. Les lamentations s’organisent. « On veut faire honte à l’Algérien du sort qu’il réserve à la femme. » C’est la période d’effervescence et de mise en application de toute une technique d’infiltration au cours de laquelle des meutes d’assistantes sociales et d’animatrices d’œuvres de bienfaisance se ruent sur les quartiers arabes. (…) C’est d’abord le siège des femmes indigentes et affamées qui est entrepris. À chaque kilo de semoule distribué correspond une dose d’indignation contre le voile et la claustration. Après l’indignation, les conseils pratiques, les femmes algériennes sont invitées à jouer « un rôle fondamental, capital » dans la transformation de leur sort. On les presse de dire non à une sujétion séculaire. On leur décrit le rôle immense qu’elles ont à jouer. L’administration coloniale investit des sommes importantes dans ce combat. (…) Convertir la femme, la gagner aux valeurs étrangères, l’arracher à son statut, c’est à la fois conquérir un pouvoir réel sur l’homme et posséder les moyens pratiques, efficaces, de déstructurer la culture algérienne9. »

Deux organisations de femmes œuvrent alors principalement, entraînant avec elles des milliers de femmes françaises implantées aux colonies : le Mouvement de solidarité féminine présidée par Mme Salan – épouse du général Salan, qui fera partie des généraux putschistes en mai 1958 et qui deviendra, par la suite, chef de l’OAS10 – et le Comité central d’action sociale et de solidarité féminine créé par Mme Massu – épouse elle aussi d’un général français, Jacques Massu, acteur majeur dudit putsch, entre autres méfaits. Si ces messieurs étaient engagés dans la bataille d’Alger, les dames, elles, étaient les partisanes d’une guerre contre le voile. Leurs associations de femmes étaient de véritables instruments de propagande coloniale, appuyées sur le terrain par les Équipes médico-sociales itinérantes, par les Adjointes sociales sanitaires rurales auxiliaires et par les Attachées féminines des Affaires algériennes11 qui, en plus d’enseigner aux femmes indigènes la « bonne » tenue d’une maison, une « juste » éducation des enfants et les notions d’hygiène élémentaires, menaient une campagne active de dévoilement. Le mois de mai de l’année 1958 marqua l’apothéose de cette campagne acharnée dite de « fraternisation franco-musulmane » :

« Les cérémonies de dévoilement les plus élaborées, et qui ont eu le plus fort impact auprès des médias, se sont déroulées à l’occasion de manifestations massives organisées par l’armée, dans les villes principales, à partir du 18 mai. Les meneurs du « putsch d’Alger » (Soustelle, Salan, Massu, Allard), et d’autres généraux et dignitaires, se sont notamment, transportés par hélicoptère, lancés dans une véritable tournée à travers Orléansville, Mostaganem, Blida, Boufarik, Oran, Philippeville, Bône, Sétif, Constantine, Tizi-Ouzou et Biskra, entre le 18 et le 28 mai. À chaque occasion, on pouvait assister à une quasi identique, et théâtrale, mise en scène : des groupes de femmes voilées marchaient en parade jusqu’aux lieux traditionnellement dédiés aux cérémonies officielles (places centrales, hôtels de villes, monuments aux morts). À l’arrivée, une délégation de jeunes femmes, habillées à l’européenne ou portant le haïk (voile traditionnel algérien), partageaient l’estrade ou le balcon avec les généraux et les dignitaires présents, bouquets à la main, et délivraient de longs discours en faveur de l’émancipation des femmes avant de lancer leurs voiles à la foule12. »

On ne peut pas dire que ces dévoilements étaient en quoi que ce soit spontanés. Ils étaient le plus souvent véritablement forcés. Le cas de Monique Améziane en est un bon exemple. Monique était la fille d’un notable constantinois dont la ferme gérée par le fils, Mouloud, avait été réquisitionnée par l’armée française pour en faire un des plus importants centres de torture de la région ainsi qu’en fait état le « Rapport sur la ferme Améziane » du Comité Maurice Audin13. Comme le raconte Jean-Luc Einaudi14, tandis que Mouloud Améziane est détenu et torturé à la ferme,

« on vient la (Monique) chercher au lycée. On lui met un marché en main. Ou bien elle fait ce que l’on lui demande, enlever le voile devant la foule, et son frère aura la vie sauve. Ou bien elle refuse et son frère sera tué. (…) Elle choisit de sauver Mouloud. Les démarches des militaires vers les autres femmes de Constantine ont échoué ; ils se sont tournés vers elle. Elle pleure. On la contraint à se prêter à un simulacre. Jamais de sa vie, en effet, elle n’a porté le voile. (…) Sur la place du Théâtre, le moment venu, Monique se sent comme portée par la foule, grisée par les acclamations. Elle participe à une réception où se trouvent Jacques Soustelle, l’ancien gouverneur général de l’Algérie, et le général Gilles. C’est là qu’on lui demande :

– Qu’est-ce que vous voulez, le bac ou la libération de votre frère ?

Elle se rend à la ferme le jour même. Elle porte une robe bleue et une cocarde tricolore. Le chemisier a été confectionné sur elle tandis qu’elle pleurait. On lui a donné l’allure d’une Marianne15. »

Monique Améziane n’est pas un cas isolé mais bien l’une des figures de cette campagne massive :

« La Dépêche de Constantine du 27 mai (1958) publie des photos. Sur l’une d’elles, on voit Monique Améziane (…) Elle lit un texte sur une feuille qu’elle a à la main. La photo est ainsi légendée : « Une jeune musulmane, Mlle Ameziane, fille de bachagha, vient d’ôter spontanément son voile et invite toute femme arabe à suivre son exemple16.  » »

Les analogies ne manquent pas entre ce moment colonial et la situation contemporaine, compte tenu de la mise en avant de femmes indigènes à la solde du pouvoir colonial. Rebiha Kebtani, « élue député-maire de Sétif en 1959 (…) déclare dans une interview à L’Aurore : “Mon engagement politique date du 13 mai 1958… Je me suis occupée de convaincre d’autres jeunes femmes de ne pas suivre les ordres du FLN qui avait organisé une grève scolaire et de laisser tomber le voile17” » ; ou encore la secrétaire d’État Nefissa Sid Cara qui avait reçu de Mmes Salan et Massu la présidence du Mouvement de solidarité féminine : de tels exemples ne sont pas sans rappeler le rôle joué aujourd’hui par Fadela Amara ou Sihem Habchi (actuelle présidente de Ni putes ni soumises18) – qui faisait déjà partie, en 2003, des 14 visages de femmes exposées sous les traits de Marianne, la cocarde à la chevelure, sur le fronton de l’Assemblée nationale dans le cadre de la campagne des « Mariannes d’aujourd’hui ».

Pour conclure, l’alliance des suffragettes avec le pouvoir impérial ne constituait pas une simple erreur de parcours, une manipulation des autorités métropolitaines ; elle relevait d’une stratégie précise :

« Les femmes françaises de l’entre-deux-guerres n’ont pas seulement vu l’empire comme une extension de la métropole mais aussi comme un lieu décisif pour prendre en charge leur incapacité à prendre la parole19. »

Alors que les femmes de différents pays d’Europe avaient obtenu le droit de vote avant elles, les femmes françaises de métropole et des colonies trouvaient dans des organisations comme l’UFSF et des publications comme La Française un moyen de « s’impliquer durablement en politique20. » La marginalisation du suffragisme, en dépit de l’organisation d’états généraux du féminisme tout au long de l’entre-deux-guerres, explique que le cadre impérial ait été utilisé pour promouvoir le droit des femmes.

L’instrumentalisation de l’émancipation des femmes pour servir l’idéologie raciste, ainsi qu’elle a été conduite dans les années 1950, n’aurait pas été aussi facile à mener si déjà, dans les années 1920 et 1930, le mouvement des suffragettes n’avait pas si clairement appuyé sa revendication première sur la plus grande aptitude des femmes dans la mission civilisatrice aux colonies.

1. Lire notamment « Feminist mediations of the exotic : french Algeria, Morocco and Tunisia, 1921-1939 », in Gender & History, vol. 22 no 1, avril 2010, p. 131-150.
2. Ibid.
3. Ibid.
4. Ibid.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Centre d’archives du féminisme, fond Brunschvicg, 1AF131, dossier « Algérie », sous-dossier « Constantine », J. Alquier, 27 février 193(5 ?).
8. « L’Algérie se dévoile », in L’An V de la révolution algérienne, La Découverte, 2011.
9. Ibid, p. 20-21.
10. Organisation Armée Secrète.
11. Voir notamment Neil MacMaster, Burning the Veil, Manchester University Press, 2009.
12. Ibid, p. 133.
13. Pierre-Vidal Naquet (dir.), La Raison d’État, Minuit, 1962. Republié en 2002 par La Découverte.
14. La Ferme Améziane : enquête sur un centre de torture pendant la guerre d’Algérie, éd. L’Harmattan, 1991.
15. Ibid, p. 105-106.
16. Ibid, p. 113.
17. Georges Pierre Hourant, « Le port du voile en Algérie », revue L’Algérianiste, no 107, septembre 2004.
18. Houria Bouteldja, « De la cérémonie du dévoilement à Alger (1958) à Ni putes ni soumises : l’instrumentalisation coloniale et néocoloniale de la cause des femmes. Ni putes ni soumises, un appareil idéologique d’État », lmsi.net, juin 2007.
19. Jennifer Boittin, « Feminist mediations » op. cit.
20. Ibid.

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