Exhibit B : les mésaventures de l’antiracisme blanc

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Ce texte n’a pas pour but de prendre position sur l’installation Exhibit B, que je n’ai pas vue, et qui me semble avoir suscité suffisamment d’analyses. Ce que je me propose d’examiner, ce sont les discours de justification d’intellectuels qui se sont emparés de l’affaire, en prenant le parti de l’artiste Brett Bailey. L’angle de défense est toujours le même : Exhibit B est une œuvre antiraciste qui a été mal comprise. Je vais essayer de montrer que cette ligne n’est pas satisfaisante, car cet antiracisme-là n’est pas convaincant. L’affaire Exhibit B est le révélateur des impasses d’un antiracisme professé par certains intellectuels, pour lesquels il est une façon de se réconcilier à bon compte avec les versants les plus violents de l’histoire de l’Occident, sans se donner la peine de prendre les victimes du racisme au sérieux, c’est-à-dire de les tenir pour des acteurs de l’histoire. La question qui se pose, dès lors, est celle du statut de tels discours antiracistes. Qui touchent-t-ils ? Quels peuvent en être les effets ?

Romantisme antiraciste

Concernant la forme de cette installation, à la lecture des diverses descriptions qu’on peut en lire, elle semble proposer une énième variation sur le grand thème de l’art contemporain (au sens large) depuis Sade qui, comme l’a montré le philosophe Mehdi Belhaj Kacem, vise une « présentation positive du Mal »[1]. On peut penser qu’en-deçà de tout propos politique, l’exhibition des Noirs représente avant tout une occasion d’offrir à un public ce qu’il prise et recherche : une sublimation transgressive d’humiliations et de violences historiques. Or, il se trouve en effet que les Africains y furent souvent impliqués en mauvaise part – une aubaine pour l’artiste. Le discours, qui se veut antiraciste, vient ainsi se greffer à une grammaire artistique qui tire tout son souffle, toute sa capacité d’affecter, de susciter des réactions, de la désormais banale présentation positive du mal.

Cette forme n’est pas sans conséquence car, comme l’ont exprimé des militants comme ceux de la Brigade Anti-Négrophobie[2], cette scène de la violence coloniale est amputée de sa réponse anticoloniale. Pas question de montrer une issue à l’abjection. Le spectateur doit être mis face à une violence sans recours, sans réponse. En faisant de l’action violente du colon contre le colonisé le point final de leur rencontre, elle dépolitise cette interaction. À une dialectique, on substitue la présentation univoque des maux de la victime. Cette forme artistique ne peut pas susciter l’action et la pensée politiques mais l’émotion violente. C’est que, à en croire l’inénarrable Jean-Loup Amselle, Exhibit B proposerait l’exercice de « repentance » d’un blanc, une « cérémonie d’expiation »[3]. Il va même jusqu’à s’offusquer d’une telle « autoflagellation » de la part de Brett Bailey, et conclut ainsi par l’embarrassant paralogisme selon lequel le spectacle de Nègres étrillés, meurtris et humiliés n’aurait de gênante que l’image déplaisante des colons qu’elle renvoie. Mais, des colons, le spectateur n’en verra pas. Et quand à cette fameuse repentance, il n’y a aucune raison de croire qu’elle serait, comme le suppose hâtivement Amselle, la clef d’une « réconciliation entre les différentes composantes des sociétés postcoloniales ».

Il lit ce spectacle comme l’expression d’un romantisme antiraciste, par lequel l’artiste exorcise son passé à travers la mise en scène des corps noirs, nous faisant voyager à travers sa subjectivité affligée. Ce train fantôme morbide tirerait son poids politique d’un procédé rebattu de l’art contemporain qui vise à faire subir un « chemin de croix » au spectateur, lui faisant partager les angoisses et les hantises de l’artiste. Ce qu’il faut conclure de l’intervention d’Amselle, c’est que l’antiracisme d’Exhibit B n’est qu’un moyen, finalement assez secondaire, pour accéder à la sempiternelle monstration du mal et des obsessions sinistres qui travaillent l’âme du créateur. L’installation, pour résumer, ne concernerait en rien les Noirs : l’affaire se limiterait à un face-à-face entre la subjectivité de l’artiste et celle des visiteurs, qui sont invités par Amselle à s’identifier à Brett Bailey, mais nullement aux Nègres, réduits à un prétexte au grand frisson.

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L’antiracisme à usage blanc

Une autre réponse aux détracteurs d’Exhibit B a été apportée par l’historien Pascal Blanchard qui, on le sait, considère qu’il est nécessaire de rejouer, aujourd’hui, le spectacle des zoos humains afin de s’en imprégner et de mieux en désamorcer les effets. À propos de l’exposition Exhibitions (tiens donc) présentée au Musée du quai Branly en 2012, dont Blanchard fut l’un des commissaires, Lotte Arndt notait qu’elle étalait des « objets muets d’une mission morale de sauvetage »[4], abandonnés à eux-mêmes. Il n’est pas étonnant que Blanchard vole au secours d’un artiste qui, à des fins comparables, a opté pour un dispositif équivalent a celui qu’il avait élaboré.

Mais, bien que son intervention ait été prévisible, le propos de l’historien surprend. Il avance par exemple que « les zoos humains ne sont pas encore largement reconnus comme une horreur inhumaine, au même titre que la Shoah ou la colonisation et l’esclavage »[5]. Ceux qui manifestent contre Exhibit B ne le font-ils pas précisément au nom d’une reconnaissance tout à fait claire de l’horreur des zoos humains ? Une horreur qui n’a pas besoin d’être soutenue par une publicité complaisante, répétée et rejouée ad nauseam, pour être appréhendée comme telle. Et Blanchard de se lancer avec gourmandise dans un inventaire de tous les humains changés en « bêtes de foire » que le badaud pouvait contempler entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, des Nubiens aux Lapons en passant par les nains. Décidément, il entend que tout cela soit répété.

Mais, plus que tout le reste, ce qui révolte Blanchard aussi bien qu’Amselle, c’est le fait que les opposants à Exhibit B délégitimeraient l’artiste en raison de sa couleur de peau. Ils voudraient, selon eux, instaurer un monopole noir de la représentation des Noirs. Pourtant, les débats actuels montrent que le problème doit être abordé différemment : ils nous invitent à nous interroger sur le statut d’un discours antiraciste qui ne fait aucune place active à ceux qui subissent le racisme ; une parole antiraciste qui va jusqu’à leur intimer le silence lorsqu’ils manifestent leur désapprobation. Car, enfin, reconnaissons que, tant qu’ils discourent entre eux, il est à peu près indifférent que les Blancs empruntent leurs paroles à Césaire ou à Gobineau. C’est la manière dont ils réagissent lorsque le Nègre s’invite à leur table qui nous préoccupe. Or, si ceux que le message politique d’Exhibit B doit concerner au premier chef, c’est-à-dire les Noirs, plutôt que de se féliciter de sa réussite et d’en faire la publicité, sont occupés à protester sous l’œil de la police, alors il faut au moins avoir la décence d’admettre que l’installation est très loin d’être la réussite qu’on nous présente.

Dans un élan démagogique d’une rare témérité, Blanchard va jusqu’à soutenir qu’un tel spectacle s’adresse identiquement à tous, et qu’il faut se garder de l’appréhender à l’aune du fameux « communautarisme ». Au-delà de son caractère convenu, le problème d’un tel argument, c’est qu’en l’espèce Exhibit B parle exclusivement de l’histoire des Noirs. Il entend présenter une série de mises en scènes de l’humiliation des Noirs. Il prétend dénoncer le racisme contemporain dont sont victimes les Noirs. Il n’est donc pas aberrant de reconnaître que les Noirs qui ont fait le choix d’exprimer leur désaccord avec une telle mise en scène peuvent avoir une légitimité particulière à prendre la parole. Les slogans et pancartes des manifestants, « respectez nos ancêtres », ne veulent pas dire que seuls les Noirs peuvent parler légitimement des Noirs comme le veulent faire accroire les sophismes de l’historien et de l’anthropologue. Cela signifie que même les artistes et intellectuels qui se disent antiracistes ne peuvent se dispenser de le faire avec décence. Mais leur refus d’entendre, et d’accueillir, la parole des Noirs est si catégorique qu’on peut au final se demander si le seul effet d’un tel antiracisme ne serait pas d’offrir aux intellectuels blancs l’opportunité de se congratuler entre eux de leur ouverture d’esprit et de leur tolérance. À distance de ceux qu’ils se targuent de « tolérer ».

On est surtout porté à penser que l’unique conséquence véritablement antiraciste d’Exhibit B dans l’espace public tient aux réactions et aux mobilisations que l’installation a suscitées dans la rue. Son effet positif, c’est cette organisation collective du refus, qui témoigne de cette connaissance de l’histoire des zoos humains dont Blanchard se voudrait le dépositaire et de cette « conscientisation » dont, bon prince, il crédite les acteurs engagés par Brett Bailey. On a voulu prendre les Noirs pour objet ; peut-être nos intellectuels apprendront-ils que quand l’objet fait une objection, la sagesse invite à se taire pour l’écouter.

 

Norman AJARI

 

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Notes

 

[1] Belhaj Kacem Mehdi, Inesthétique et Mimesis, Paris, Lignes, 2010, p. 110.

[2] http://youtu.be/UZIF9mbxp5M.

[3] http://www.liberation.fr/societe/2014/11/23/exhibit-b-l-interdit-racial-de-la-representation_1149135.

[4] Arndt Lotte, « Une mission de sauvetage : Exhibitions. L’invention du sauvage au musée du quai Branly », in : Mouvements, n° 72, Paris, La Découverte, 2012, p. 130. (http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=MOUV_072_0120).

[5]http://tempsreel.nouvelobs.com/culture/20141128.OBS6468/exhibit-b-ce-spectacle-n-est-pas-raciste-c-est-l-inverse.html.

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