Coupe du monde 2014

Dialectique française et passion algérienne décoloniale

Le football est un extraordinaire miroir et catalyseur des contradictions sociales, des identités collectives et des luttes politiques. La façon dont, en France, on se positionne face aux sélections française et algérienne en est un magnifique exemple. L’équipe de France est soutenue ou rejetée pour des raisons diamétralement inverses. De ce point de vue, il faut moins la percevoir comme la représentante univoque d’une nation que comme l’objet d’un champ de bataille qui met en jeu l’identité française.

Certains la soutiennent parce qu’elle est l’équipe de LA France, en dépit de la présence abondante en son sein de joueurs issus de la colonisation ; d’autres, par identification avec ces joueurs, en dépit de LA France. On se prend à aimer la sélection contre la France qui l’abhorre, contre les racistes. Si on la déteste, c’est à cause de ces joueurs qui ne représenteraient pas LA France ou, inversement, parce que la sélection – qui que ce soit qui la compose – n’en représente pas moins LA France. D’un point de vue ou de l’autre, on peut trouver paradoxal que des noirs et des arabes jouent pour LA France. Pour les uns, il serait paradoxal que LA France soit représentée par des noirs et des arabes : des intrus qui ne chanteraient pas la marseillaise ou dont on soupçonne, à tort ou à raison, un manque d’identification au maillot national. Aux autres, il semble paradoxal que des noirs et des arabes jouent pour cette France raciste et impérialiste qui leur crache aisément dessus. En même temps, on trouve légitime que ces noirs et ces arabes puisent jouer pour la sélection nationale : pour les uns, parce qu’ils sont la propriété du corps national, auquel ils se doivent, même s’ils lui restent fondamentalement étrangers, si on les y tolère sous conditions et en échange de gratitude ; pour les autres, leur présence dans la sélection nationale est l’expression de leur présence légitime en France et donc le signe d’une possible autre France. En réalité, leur absence serait tout aussi paradoxale. De ce point de vue, ils jouent pour la France, mais aussi contre cette France. Les uns et les autres peuvent se rejoindre dans le mythe « Black Blanc Beur » qui tente de réconcilier LA France et la dite « diversité ». Cependant, il n’élimine en rien la contradiction. Il valide le règne de la nation blanche et célèbre la « diversité », afin de mieux la soumettre au corps national et ceci dans les mêmes termes qui font qu’un jour on chante les louanges d’un Zidane et que le suivant on s’attarde sur la mauvaise éducation supposée des racailles qui usurpent le maillot national. Si la « diversité » y trouve sa place (justement cette place), elle n’y est qu’en sursis, parce que tout ceci n’est qu’allégeance à LA France, c’est-à-dire au mythe républicain qui définit, en même temps, la majorité (indifférenciée, blanche, intégratrice) et les minorités (diverses, colorées, intégrées). Benzema a marqué : va-t-on donc espérer que le mythe reprenne ses droits, en dépit du déchaînement de haine qui l’avait précédé, ou va-t-on, enfin, l’enterrer et, avec lui, le prochain déchaînement qu’il contient? Bref, le rapport à la sélection française est nécessairement dialectique.

En revanche, qu’elle se joigne ou non au soutien à la sélection française, la passion que déchaîne la sélection algérienne parmi sa diaspora et parfois au-delà, en France, est dépourvue d’ambivalences. On peut s’adonner à cette passion sans arrière-pensées. Rien n’y sépare ses partisans. Toutefois, il n’est pas sûr qu’il s’agisse d’une passion nationale, du moins pas au sens strict du terme. Dans la France postcoloniale, on se plaît à la présenter comme l’expression de la fidélité à un État-nation étranger sur le territoire français, voire contre la France, avec en arrière-plan l’ombre de la ‘guerre d’Algérie’. Or, si c’est bien dans la continuité de cette histoire qu’elle s’inscrit, cette passion exprime moins une adhésion nationale qu’une identité collective – certes algérienne, ET décoloniale – qui heurte – non la France – mais la francité et le pouvoir (post)colonial : de nouveau donc cette France, LA France. La présence qu’elle manifeste, la résistance qu’elle exprime et le miroir qu’elle tend expliquent la haine qu’elle suscite ! L’Algérie y apparaît comme la nation décoloniale – son drapeau porte la mémoire d’une insurrection victorieuse contre le pouvoir colonial, mais l’État-nation algérien, le nationalisme algérien ne sont pas forcément décoloniaux. Ils peuvent même se situer dans un rapport paradoxal à l’héritage décolonial. Cet héritage s’exprime dans l’identité algérienne, dans le fait-même de l’existence de la nation algérienne, mais il ne se réduit pas à elle, la déborde largement, engage – bien au-delà d’elle – d’amples solidarités et remet en cause l’idée-même qu’on se fait de la France. Il relie à l’Algérie, sans se réduire à un nationalisme. Il confronte une certaine conception de l’identité française, sans être pour autant étranger à la France. Bref, la passion algérienne, en France, est moins un fait national qu’un fait décolonial. Soutenir la sélection algérienne, en France, c’est décolonial. Être algérien, en France, c’est décolonial !

 

Malik Tahar-Chaouch, membre du PIR

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