La question qui tue : « Aimez-vous la France ? »

Cracher sur le drapeau français : un privilège de Blancs

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L’« affaire » du sifflement de la Marseillaise a relancé le débat récurrent depuis quelques années sur le rapport des indigènes à la France et à ses symboles nationaux. Du coup, on s’est souvenu qu’on avait publié, en janvier 2007, un excellent dossier dans le numéro 3 de notre journal « L’Indigène de la république », justifié, à l’époque, par la déclaration – violente et vulgaire – de Sarkozy : « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ! ». Ci-dessous, la contribution de Youssef Boussoumah.

Quelles seraient les réactions des lecteurs si, un matin, ils découvraient, en Une de leurs périodiques préférés, un Gérard Depardieu ou une Emmanuelle Beard, proclamant leur amour éperdu pour la France de toujours sous les plis protecteurs du drapeau français ? Tout simplement ceci : « Je te l’avais dit, je m’doutais bien que c’était un facho ». Ou alors ceci : « Elle avait pourtant soutenu les sans papiers… j’y comprends plus rien !»

Eh oui ! Car, il y a longtemps que la référence au drapeau tricolore et les valeurs progressistes ne font plus bon ménage en France . Sauf en période de grand péril national comme sous l’Occupation. Même la mouvance républicaine de gauche rechigne à cet exercice périlleux et ne le réserve qu’à des évènements exceptionnels. A vrai dire, il n’y a guère que les tenants des droites dures ou extrêmes pour oser s’afficher de la sorte avec l’emblème national. D’ailleurs, l’opinion française dans son ensemble ne se prive pas de se gausser de ces chauvins d’Américains et de leur amour immodéré pour la bannière étoilée.

Et pourtant ! Un Jamel Debouzze dans la même posture, en Une du Nouvel Obs, à l’occasion de la sortie du film « Indigènes », non seulement n’est pas vilipendé mais se voit aussitôt gratifié de réactions approbatrices à travers tout le pays. « Merde, après tout, c’est normal ils sont Français » commenteront certains. « J’commence à bien les aimer » renchériront d’autres. Et à l’occasion de la présentation à Cannes de ce film, le comique national n’a-t-il pas été – avec il faut le dire une certaine dose d’obscénité – jusqu’à faire interpréter par de pauvres anciens combattants tout étourdis, le chant des Africains, ce sinistre chant de guerre de l’OAS ? Il y a encore quelques années, cela lui aurait valu une volée de bois vert de la part de la génération des « porteurs de valise » anticolonialistes ; aujourd’hui cela donne lieu à un petit sourire attendri et rassuré quand il n’est pas de connivence.

D’où vient-il que l’exhibition de ce même drapeau français par un Renaud ou un José Bové serait aussitôt interprétée par l’opinion de gauche comme une dérive « facho » quand Debouzze est mis en scène de la sorte par le magazine emblématique de la gauche ? En fait, tout ce passe comme si les acteurs « d’Indigènes » venaient enfin de lever une ambiguïté persistante : « Oui, bien qu’indigènes, nous aimons vraiment la France !» Comme si la vision de ces jeunes sauvageons assagis, enfin revenus dans le giron de la République en avait soulagé plus d’un.

Souvenons-nous de cette jeune musulmane qui, à la rentrée scolaire 2004, à la porte de son lycée, s’était vue sommée, non seulement d’ôter son foulard mais surtout de crier « Vive la République ! ». Comment expliquer que de plus en plus de jeunes Français « d’origine
Immigrée
» , y compris des jeunes musulmanes portant le voile, se sentent obligés à l’occasion de telle ou telle manif’ de brandir le drapeau tricolore comme pour excuser l’audace qui leur fait prendre la parole ou battre le pavé ? Comme si les droits politiques, celui de manifester entre autres, ne pouvaient nous être reconnus qu’accompagnés au préalable du salut ostentatoire aux couleurs. Ainsi, s’il est permis à un Français « de souche » de s’identifier aux dissidents de la République que furent les communards, 68 tards, et autres anarchistes divers et variés plutôt qu’à un chantre de la patrie comme Paul Déroulède, pour les Français « bronzés » l’adhésion aux rites et symboles nationaux de ce pays est une condition préalable à la vie citoyenne.

Si l’antimilitarisme d’un Georges Brassens, celui d’un professeur Choron, ou encore l’anti-patriotisme des lecteurs du Monde Libertaire peuvent évoquer chez beaucoup de Français leur folle jeunesse et leur tirer quelques larmes d’émotion, il va sans dire que ces expressions politiques sont plus que déconseillées lorsque l’on se prénomme Diallo ou Mohammed et que l’on veut éviter les ennuis. Ainsi l’accusation d’anti-républicanisme n’est aujourd’hui proférée par les nationaux républicains qu’à l’encontre exclusive des Français d’origine coloniale. Comme si ce qui chez certains, les Blancs, peut être considéré comme une opinion politique légitime, ne saurait être apprécié chez d’autres, les bronzés, que comme un délit. Comme si nous autres, indigènes, devrions prouver en permanence que nous ne sommes pas tout à fait la Cinquième colonne annoncée ; comme si l’on devait remercier en permanence la France de la gracieuse hospitalité offerte à nos parents et que par des gestes renouvelés d’allégeance à la nation, nous devrions payer éternellement une hypothétique dette à ce pays de circonstances.

Comment expliquer aux citoyens blancs de ce pays que, pour nous, le drapeau tricolore sera pour longtemps encore le symbole de l’extermination de nos aïeux et de la domination actuelle de nos frères d’Afrique ? Jusqu’à ce que l’égalité soit arrachée, il demeurera le souvenir funeste de la guerre faite par notre Etat à nos peuples d’origine. Qui n’a en tête cette terrible image d’Epinal, illustrant la conquête de Madagascar, représentant un officier de la coloniale du général Gallieni, enfonçant, plein d’ardeur, le drapeau de la République au cœur de la Grande île. Le jour viendra-t-il où un Français noir, arabe ou musulman pourra, comme n’importe quel autre Français, fouler aux pieds, en toute citoyenneté, un drapeau français symbole des guerres coloniales, sans subir la loi de Lynch ?

Youssef Boussoumah, décembre 2007

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