Covid-19, une vengeance de la Nature ? Pour une approche décoloniale de la Nature

« Et ne détourne pas ton visage des hommes, et ne foule pas la terre avec arrogance : car Allah n’aime pas le présomptueux plein de gloriole. » Coran, sourate 31, verset 18

La Modernité Occidentale mise à mal par un minuscule virus… Ce scénario peut étrangement faire penser au célèbre roman d’H. G. Wells La Guerre des mondes. La Terre doit faire face à une invasion extra-terrestre aux intentions suprémacistes. Le chaos est total, l’humanité est exterminée et exploitée sans aucune pitié et la victoire des martiens s’avère certaine… jusqu’à ce qu’ils soient terrassés par des microbes contre lesquels ils n’avaient pas développé d’immunité collective.

Toutefois, ce n’est pas cette sacro-sainte immunité collective qui motive notre retour sur ce roman, mais plutôt le contexte d’écriture et le message politique que l’on peut lire entre les lignes du récit de ce dernier. Pour le comprendre, il faut replacer ce récit dans son époque : la fin du XIXe siècle. L’empire britannique est à son apogée et sa domination s’étend sur les quatre coins du globe. La référence d’H. G. Wells à la conquête coloniale est limpide et il semblerait même que l’idée d’écrire ce roman lui soit venue suite à une discussion qu’il a eu portant sur le sort des Indigènes de Tasmanie –alors décimés par les britanniques–. Dans La Guerre des mondes, il met en scène une situation dans laquelle le grand empire britannique est lui-même victime de l’invasion d’une race « supérieure » venant piller les richesses du territoire, massacrer une partie de la population et asservir l’autre pour son seul intérêt.

Cependant, ce n’est toujours pas sur cette critique des monstruosités coloniales –critique par ailleurs teintée de paternalisme et de racisme– que nous voulons centrer ici notre regard, mais plutôt sur son dénouement : les martiens, espèce dont la supériorité technologique lui permet d’écraser l’espèce humaine, sont vaincus par un virus et donc, indirectement, par la Nature[1]. La fiction n’est-elle pas devenue réalité, aujourd’hui, avec un système capitaliste –armé de tout son arsenal technologique et technique visant à assurer son hégémonie– qui est mis à mal par un virus ?

La crise politique mondiale actuelle, provoquée par la pandémie de Covid-19, conduit alors certains à penser que la Nature se serait rebiffée et aurait décidé de se venger. Dans cet article, nous souhaitons nous pencher plus longuement sur ce thème, en apportant un regard critique sur cette notion d’une Nature qui se rebelle car, outre qu’elle charrie des idées racistes, elle nous conduit à questionner la notion-même de Nature et plus encore le dualisme occidental Nature/Culture (ou Société), qui est à la source de la catastrophe écologique que nous connaissons. 

Division Nature/Culture, une construction occidentale aux relents racistes

Dans un précédent article[2] nous notions que la catastrophe climatique, qui n’est pas à venir mais actuelle, entraînait l’humanité entière dans le précipice, provoquant une plus grande prise de conscience de cet enjeu dans l’opinion publique. Nous soulignions néanmoins que cette prise de conscience était encore loin d’être suffisante, voir même qu’elle risquait fortement d’emprunter la voie plus facile pour une civilisation en déclin : la radicalisation du pouvoir Blanc, l’éco-fascisme, la barbarie. Dans cette perspective, face à un dérèglement climatique qui va causer, d’une part, des catastrophes environnementales de plus en plus nombreuses, intenses et diverses (inondations, sécheresses, canicules, tornades, etc.) et, d’autre part, des déplacements de populations jusque-là inédits (nous parlons, dans les pires des scénarios, de milliards de déplacés), l’Occident, principal responsable de ce désastre, opte pour le choix de l’autoritarisme, de la surveillance de masse, de la fermeture des frontières et du chacun pour soi.

Cette solution, qui est en total adéquation avec le paradigme des États-Nations occidentaux, s’inscrit en droite ligne du rapport qu’entretien le Nord avec ce qu’il appelle la « Nature« . Dans cette vision du monde, la Nature est considérée comme substantielle, c’est-à-dire séparée et indépendante de l’espèce humaine. Avec le dérèglement climatique, elle peut même être perçue comme une « menace » pour l’espèce humaine et contre laquelle il faudrait se prémunir. Les éco-fascistes ne sont pas les seuls à s’inscrire dans ce schéma. Au contraire, nous pouvons affirmer que la séparation Nature/Culture (Société) est commune à l’ensemble de la civilisation moderne occidentale et est même un élément fondateur de celle-ci. D’ailleurs, parler d’un dualisme propre au libéralisme serait trompeur car c’est avant tout un trait occidental, que l’on peut même retrouver dans le marxisme[3].

Tout comme la philosophie occidentale s’est fondée, au moins depuis Descartes, sur une distinction entre le corps et l’esprit, elle a aussi bâti une séparation, une frontière, une différence, entre la « Nature » et la « Culture » (ou la «Société»). Cette séparation est même au fondement de ce qui constituerait « l’humanité« , –ou, pour être exacts, une certaine partie de l’humanité, celle dite « civilisée« –. La civilisation se mesurerait alors au degré d’émancipation d’une population à sa condition « naturelle« . Elle se réaliserait ainsi par elle-même, en tant qu’espèce, non seulement à part, mais au-dessus de la Nature. L’espèce humaine (civilisée), en développant la Culture (la langue, l’écriture, l’art, etc.) et en créant des Sociétés dites « complexes » et  « développées », aurait réussi à passer un cap dans l’évolution, et serait même parvenue à renverser la domination. Dorénavant, l’Humain maîtriserait la Nature, et il pourrait en jouir comme il le désire, la seule limite étant le niveau de savoir scientifique et technique dont il dispose.

Nous parlons ici de « l’humain » ou de « l’Homme« , mais il faudrait être plus précis et parler de l’Homme Blanc. Le développement de l’humanisme, qui se fixait comme idéal philosophique et politique de replacer l’être humain et son émancipation au centre de toutes choses, n’a jamais considéré l’humain, au sens véritablement accompli, que comme Blanc, notamment parce qu’il se serait extirpé de l’état de Nature. Cette autonomie nouvelle, considérée comme une avancée, donnerait alors au Blanc le droit et la légitimité de dominer et d’exploiter la Nature. Or, seul l’homme Blanc aurait accompli ce processus. Les autres êtres humains, les non-Blancs, seraient encore –à des degrés plus ou moins élevés selon les catégories raciales– restés à l’état de Nature, entre, d’un côté, l’animal et, de l’autre, l’humain pleinement réalisé. Le lien entre non-Blancs et Nature est essentiel car, comme le souligne Razmig Keucheyan, la construction d’une Nature substantielle s’est réalisée en même temps que la conquête coloniale et impérialiste[4]. Dans son livre Le Loup et le Musulman[5], Ghassan Hage affirme quant à lui que nous ne pouvons pas être écologistes sans être anti-racistes, et inversement. Nous comprenons ici la logique. Rejetés à l’état de Nature, les non-Blanc étaient, comme cette dernière, perçus comme maniables et exploitables à merci, tel du bétail. Nature et non-Blancs, sont imbriqués, ils forment un même tout et donc sont logés à la même enseigne. La période esclavagiste constitue l’illustration de cette idéologie poussée à son paroxysme : les Noirs étaient traités comme les plantations, c’est-à-dire exploités jusqu’au dernier souffle.

L’essence même du racisme étant de nier toute humanité aux non-Blancs, le processus de déshumanisation qui cantonne cet autre à un mi-chemin entre la Nature et la Culture est toujours actuel et prend de l’ampleur avec la crise climatique. G. Hage montre que le lien entre racisme et écologie ne fait pas que se trouver dès l’origine du projet colonial –qui amorça une destruction de l’écosystème à l’échelle planétaire et à un niveau inégalé– mais que ce lien s’est perpétué tout au long de cette Modernité Occidentale[6], et ce jusqu’à aujourd’hui encore. Ainsi, la crise climatique actuelle est directement liée à ce que le Nord appelle la « crise des migrants» . Premièrement, parce que c’est la catastrophe écologique qui pousse ces personnes à fuir leur pays et à chercher refuge dans les pays occidentaux. Deuxièmement, parce que ces deux crises s’entrecroisent et représentent, pour le Nord, une menace existentielle. En effet, crises migratoires et climatiques font toutes deux fi des frontières, se déployant à l’échelle globale, et portent chacune atteinte au mode de vie et aux valeurs de la Modernité Occidentale. Nature et non-Blanc représentent la « sauvagerie » que le Nord tente de dompter sans jamais y parvenir. 

L’écologie Blanche, un renversement problématique du rapport Nature/Culture

La Nature n’est pas malléable à souhait, elle ne se plie pas aussi facilement à la volonté des humains et parait parfois se rebeller, provoquant alors des catastrophes humaines énormes. Cet état de fait laisse certains penser qu’il y aurait une lutte intense entre la Nature et l’Homme. Elle devient un élément que l’Homme doit parvenir à dompter et à maîtriser pour réussir à prospérer, instaurant l’idée d’un rapport conflictuel. Mais cette vision n’est pas le propre de ceux qui, dans cette civilisation, désirent contrôler la Nature, puisqu’elle est aussi partagée par les plus « écologistes » d’entre eux. Pour ces derniers, le souhait est inversé, en ce qu’ils n’espèrent pas la victoire de l’espèce humaine, mais celle de la Nature. Cette perspective, qui tend à être positivement reçue dans notre période de crise écologique majeure, se doit d’être interrogée tant elle charrie les mêmes visions biaisées et racistes (notamment une fétichisation de certaines populations indigènes qui seraient restés en contact avec la Nature) puisqu’elle se contente de renverser le rapport de domination sans remettre en cause les présupposés qui la sous-tendent. La séparation Nature/Société persiste et la différence réside seulement dans l’avis que l’Homme aurait pris trop de pouvoir, qu’il aurait entre ses mains une trop grande capacité à nuire et que sa domination serait trop dévastatrice. Décrite comme une victime de la folie de l’Homme, les catastrophes qu’elle produirait ne seraient qu’un moyen pour la Nature de se défendre et de préserver un équilibre fragile. Pour l’aider à atteindre ce but honorable, il faudrait alors que la Nature reprenne « ses droits» .

Nous assistons à un renversement de l’idéal humaniste. La Nature est maintenant idéalisée tandis que l’être humain est diabolisé. Toutefois, l’approche n’est en rien décoloniale. Il est d’ailleurs important de souligner que cette conception du rapport entre la Nature et l’Homme a d’abord émergé, en Europe, dans les mouvements réactionnaires et conservateurs du début du siècle dernier, qui voyaient dans le progrès technique et technologique le signe de la déchéance et de la dépravation morale et physique de l’humanité. Ils prônaient alors un retour à la Nature, hostile et sauvage, pour retrouver l’essence même de ce qui constitue l’Homme (Blanc), c’est-à-dire un être fort, dominateur et conquérant. Il n’y a donc ici aucune remise en cause de la séparation Nature/Culture, alors qu’elle porte en elle deux problèmes majeurs : l’espèce humaine est extirpée de la Nature, et l’espèce humaine est homogénéisée comme une entité intrinsèquement nocive à la Nature.

Idéaliser la Nature au dépend de l’humain est aussi absurde et dangereux que de la voir comme un terrain à dominer et exploiter à son profit. Le retour en force des discours malthusianistes –prônant un contrôle drastique des naissances, surtout dans les pays du Sud, pour lutter contre la « surpopulation« – est l’une des conséquences de cette pensée. Ce qu’on appelle la Nature n’est pas dotée d’une volonté propre et indépendante qui serait, de surcroît, fondamentalement en contradiction avec les désirs de l’espèce humaine. Elle n’est pas non plus foncièrement « bonne« , « pure» , « généreuse » et « innocente« . Nous pouvons observer dans la Nature des actes qui, pour la morale humaine, sont particulièrement choquants et cruels : viol, cannibalisme, sadisme, infanticides, etc. La Nature n’est pas non plus un espace barbare, dans lequel régnerait la « loi de la jungle » du tous contre tous. Cette vision pseudo-darwinienne est celle popularisée par l’idéologie capitaliste malthusianienne et eugéniste qui voudrait nous convaincre que l’évolution par « la sélection naturelle » passe par la loi du plus fort, la concurrence et l’individualisme, ignorant de fait les propres travaux de Darwin, mais aussi de ceux d’autres penseurs, qui ont souligné l’importance de la « solidarité » pour de nombreuses espèces vivantes[7].

Ceux qui souhaitent la victoire de la Nature sur l’humain sont tombés dans une misanthropie absurde, idéaliste, mais aussi raciste puisqu’ils font comme si l’espèce humaine, dans son ensemble et dans son essence, était hostile à la Nature. Nous pouvons retrouver cela dans le concept d’anthropocène qui attribue la responsabilité de la catastrophe écologique à l’ensemble de l’espèce humaine alors que seule une partie, totalement mineure dans l’histoire humaine, l’est véritablement. C’est pourquoi certains préfèrent parler de Capitalocène, de Plantationocène ou encore de Thanatocène, termes plus précis dans la désignation des systèmes économiques, philosophiques et politiques qui sont à l’origine de ce dérèglement climatique. Toutefois, et bien qu’il existe depuis quelques années un retour critique de leur part, la grande majorité des écologistes s’inscrivent encore dans ce schéma d’une humanité toute entière responsable.

Il existe aussi une variante de cette logique qui ne pointe pas l’espèce humaine en tant que telle mais plutôt une période de son histoire : le moment où elle s’est sédentarisée, faisant apparaître les civilisations. Nommés couramment les « anti-civ« , ces militants affirment que le problème réside dans le concept-même de civilisation et non pas seulement chez la civilisation « thermo-industrielle»  Cependant, quand bien même ils s’en distinguent, ils rejoignent les écologistes Blancs les plus traditionnels de par le récit extrêmement caricatural et homogénéisant qu’ils livrent des civilisations humaines, prétendant tout d’abord qu’elles se seraient échappées de l’état de Nature, puis qu’elles seraient foncièrement nocives pour l’espèce humaine et la Nature. Certes, les sédentaires, contrairement aux nomades qui adaptaient totalement leur mode de vie aux aléas de l’environnement, ont exercé en tout temps une pression sur leur éco-système –notamment à travers l’agriculture–, pour avoir un minimum de contrôle et d’indépendance face aux variations météorologiques et climatiques. Toutefois, il serait malhonnête d’affirmer que ces adaptations portent en elles le péché originel qui conduirait, fatalement (dans une vision évolutionniste de l’histoire), à la catastrophe écologique actuelle.

Ainsi, nombre d’entre eux souhaitent nous montrer les côtés positifs de la crise sanitaire qu’a entraîné la pandémie de Covid-19. Il y a tout d’abord une forme de jubilation dans l’idée que la Nature se serait vengée des méfaits commis par l’être humain, comme si la Nature était douée d’une intention, habitée qu’elle serait par des codes moraux parfois vils. Dans ces discours, on peut entendre que la Nature ne ferait que « reprendre » ses droits et imposerait son diktat en stoppant l’activité humaine mondiale. Les images –il faut l’avouer, plaisantes– d’animaux s’aventurant dans des villes désertes, les avions cloués au sol, la baisse historique du prix du pétrole, la pollution de l’air en chute libre, etc., seraient autant de signes d’une revanche qui comporterait, néanmoins, une leçon, car la Nature est généreuse même dans ses accès de colère. Par l’intermédiaire du coronavirus, elle nous aurait contraints à stopper notre course effrénée vers le profit pour nous recentrer sur l’essentiel. Cette dernière idée n’est pas mauvaise ni problématique en soi, au contraire. Elle peut contenir une base de réflexion utile puisque l’actualité nous laisse en effet penser que l’humanité est devant un STOP, et qu’elle doit maintenant décider quelle voie choisir. Toutefois, pour que ce sentiment puisse être exploitable à bon escient, il est nécessaire qu’il soit politisé afin d’aller plus loin que l’idée d’une Nature revancharde sur une espèce humaine entièrement fautive.

Il faut sans cesse le rappeler : depuis le début de la sédentarisation, l’espèce humaines a connu de très nombreuses civilisations, dont l’énorme majorité n’avait pas un rapport conflictuel avec la Nature, en premier lieu parce que cette dichotomie n’existait pas. La distinction Nature/Culture n’est pas le propre de l’espèce humaine ou des civilisations en tant que telles, mais plutôt de la Modernité Occidentale. Les penseurs décoloniaux ne sont pas les seuls à pointer du doigt le caractère historiquement et géographiquement situé de ce dualisme puisque d’autres chercheurs, comme Philippe Descola[8] ou Bruno Latour[9], font le même constat.

Il est donc absolument crucial de faire comprendre que la catastrophe écologique actuelle n’est pas causée par l’essence de l’espèce humaine ou de la civilisation mais par une partie bien précise de ces deux entités : la Modernité Occidentale Capitaliste, dont le processus de destruction a débuté avec l’accumulation primitive du capital[10]. C’est elle, et pas une autre ni l’ensemble des êtres humains, qui a produit les paradigmes philosophiques, politiques, économiques, sociétaux, moraux, etc., propices à détruire l’écosystème global actuel et à exploiter jusqu’à la dernière goutte les ressources de la planète, tout en imposant son modèle au reste de la planète. Et, une fois la pandémie terminée, cette civilisation mortifère compte bien, non pas reprendre, mais accentuer son rythme destructeur pour rattraper le retard pris durant cette parenthèse, balayant ainsi tous les petits points positifs soulignés par les écolos naïfs.

Perspective décoloniale : détruire la frontière Nature/Culture

Tout le problème réside dans cette division. L’être humain n’est pas séparé de la Nature, il en est une des composantes. Mais, surtout, la Nature, comme entité distincte, extérieure à l’homme et homogène, n’existe pas. Si nous devons repenser notre relation à la Nature, nous devons déjà questionner la notion-même de Nature. Lorsque R. Keucheyan affirme que « la Nature est un champ de bataille », il entend que la lutte se déroule aussi dans la définition-même du concept de Nature[11]. Malheureusement, établir ici une définition satisfaisante de la Nature butte sur deux obstacles insurmontables : la longueur du présent article et les compétences de son auteur. Toutefois, nous préférerons dorénavant utiliser le terme « environnement » qui, malgré ses imperfections, peut davantage faire passer l’image d’un tout, d’un écosystème, d’une cosmologie, desquels l’Homme n’est pas étranger mais est en relation avec les autres éléments. De plus, l’environnement n’a pas une essence pure, une condition « naturelle« , qui serait préexistante à l’Homme. L’environnement n’a jamais été stable, il a changé au fil du temps, avec ou sans l’intervention de l’Homme. Les animaux eux-mêmes ont pu le modifier. Toutefois, ce qui a changé avec la Modernité Occidentale, c’est le degré de l’impact humain sur l’environnement, atteignant un niveau inconnu jusqu’alors, précipitant des changements climatiques et géologiques en un temps record et menaçant –malgré la courte existence de cette civilisation– l’ensemble de l’humanité d’extinction.

La pandémie actuelle est une excellente démonstration de l’incurie de cette séparation de la Nature de l’Homme. Le coronavirus, comme tout virus –même le plus létal–, n’a pas pour but ou pour « volonté » –qu’il ne possède pas– de nous tuer. Son seul objectif est de se démultiplier et nos corps ne sont qu’une occasion de le faire. Il n’y a donc pas une agression en tant que telle mais une interaction et une cohabitation, quoique néfastes pour l’hôte. Pour autant, et par ailleurs, le corps humain est aussi habité et colonisé par une multitude d’autres « bactéries » qui lui sont au contraire bénéfiques. Il permet à ces êtres microscopiques de vivre, et ces derniers peuvent lui apporter des bienfaits. Il y a ainsi une cohabitation harmonieuse, un équilibre plus ou moins établi entre les deux entités, une relation, et non une frontière

Comme nous le soulignons depuis le début, dans la grande majorité des civilisations qu’a connue l’histoire humaine il n’y avait pas cette distinction entre l’Homme et son environnement. Ne se voyant pas comme extérieurs à ce grand tout, les êtres humains cherchaient plutôt à fonctionner de sorte à ce que cet « équilibre » –qui n’est pas un concept naturel puisque l’écosystème n’a pas véritablement d’équilibre, de stade « normal» , ou « optimal » ; par équilibre nous entendons un écosystème dans lequel la vie humaine est viable de manière qualitative– soit préservé. Nous pouvons prendre, à titre d’exemple, la civilisation islamique qui est une illustration intéressante puisqu’elle fait de l’Homme un être spécial, sans pour autant le séparer de ce « tout » qu’est la création Divine.

Dans la tradition islamique, cette frontière entre l’Homme et la Nature n’est pas aussi prononcée. En effet, tout ce qui existe « sur la Terre et dans les Cieux« , fait partie de la création Divine, et est ainsi soumis à Allah. Les êtres humains, les djinns, mais aussi les animaux, les plantes, les océans, les montagnes, etc., sont autant de créations d’Allah qui L’adorent, chacun à leur manière. Nous faisons ainsi partie de ce tout, de cette création. Toutefois, comme il est indiqué à plusieurs reprise dans le Coran, Allah a « soumis » certaines de ces entités (les animaux, les terres, les mers, etc.) à l’Homme. Néanmoins, il serait erroné, anachronique et occidentalo-centré de penser que cette soumission instituerait les hommes en maîtres absolu de ces entités et dont ils pourraient jouir à leur bon plaisir. Il faut plutôt comprendre cela dans le sens que, de par Sa grâce, Allah a permis aux hommes de trouver des bienfaits, des moyens d’assurer leur subsistance, avec les animaux, l’agriculture, la mer, etc. Autrement dit, ces entités ne sont pas soumises directement à l’humanité mais à Allah. C’est grâce à Sa seule volonté, et non à celle de l’Homme, que nous pouvons en jouir.

L’humanité ne doit pas cesser d’oublier cette faveur accordée par l’Être supérieur. Al Hamdoulilah, ou Bismillah, sont autant d’expressions dont l’une des fonctions est de rappeler à l’Homme qu’il n’a pas acquis tous ses avantages, toutes ses richesses, toutes ses subsistances, par lui-même, mais qu’il doit tout à Allah. Nous retrouvons cette logique avec l’alimentation halal, en particulier vis-à-vis de la nourriture en provenance des animaux. Tout d’abord, pour être licite à la consommation, l’animal doit avoir vécu une vie digne[12]. Ensuite, lors de son abattage, tout le rituel est organisé de sorte que le fidèle ne cesse d’oublier qu’il n’aurait jamais pu obtenir une certaine supériorité sur cet animal, lui permettant de le tuer, sans l’accord d’Allah. Cette supériorité ne dépend donc pas de lui-même. L’être humain doit alors se montrer reconnaissant pour cette faveur qu’on lui accorde, d’autant plus qu’il n’aurait pu l’obtenir sans la volonté d’Allah, car Il est « Celui qui a créé les couples dans leur totalité et a fait pour vous, des vaisseaux et des bestiaux, des montures, afin que vous vous installiez sur leurs dos, et qu’ensuite, après vous y être installés, vous vous rappeliez le bienfait de votre Seigneur et que vous disiez: « Gloire à Celui qui nous a soumis tout cela alors que nous n’étions pas capables de les dominer. ». »[13]

Le « dîn» , qui est maladroitement traduit par « religion » –faisant de la religion une sphère séparée et autonome, ce qui est anachronique pour l’époque de la naissance de l’Islam–, peut, entre autres, être rapproché de l’idée de « redevance« . Être dans le « dîn« , c’est adopter une vision du monde dans laquelle nous nous sentons « redevables« , « reconnaissants » des bienfaits dont nous jouissons dans notre vie, ce qui implique, en contrepartie, d’adopter un comportement qui prouve cette reconnaissance. Une reconnaissance à Allah tout d’abord, donc transcendantale, mais la reconnaissance s’institue aussi dans un rapport horizontal, dans la relation que nous entretenons avec les autres êtres, vivants ou non vivants. L’adoration d’Allah, la dévotion, passe ainsi énormément par le bon comportement envers son prochain et son milieu, qui sont tous des créations Divines. Nombreux sont les hadiths qui rapportent à quel point le Prophète Mohammed (saws) insistait sur l’importance de cette attitude respectable envers les êtres vivants et non vivants qui peuplent notre univers.

Lors d’une émission de Paroles d’Honneur, Ghassan Hage faisait remarquer que la Covid-19 et la catastrophe climatique réapprenaient à l’homme qu’il est, non pas maître, mais soumis à son environnement[14]. Il continuait en expliquant que le concept de soumission est très péjoratif dans la Modernité Occidentale, alors qu’il ne l’est pas partout ailleurs, comme dans l’islam. En effet, c’est même par la soumission consentie, celle à une entité supérieure et parfaite, Allah, que le musulman s’élève, dans la piété, dans la droiture et même, ce qui peut sembler paradoxal, dans la dignité. Il apprend par là même une valeur extrêmement importante : l’humilité. Cette valeur, trop oubliée dans nos paradigmes actuels, mérite d’être remise au goût du jour, y compris chez nous, musulmans. En effet, nous-même, musulmans, nous n’échappons pas à l’hégémonie de la Modernité Occidentale, nous l’avons nous aussi incorporée, adoptant maintenant une attitude orgueilleuse et outrecuidante à l’encontre de notre environnement. Il suffit de jeter un œil sur certaines sociétés musulmanes, comme l’Arabie Saoudite, le Qatar, Dubaï, etc. et sur ces aberrations que sont ces villes ultra-modernes en plein milieu du désert qui rivalisent d’ingéniosités morbides et malsaines pour outrepasser les contraintes de leur écosystème afin de satisfaire leurs désirs (îles artificielles, nuages ensemencés pour faire tomber la pluie, stations de ski, etc.). Nous, musulmans, nous tendons à adopter de plus en plus les codes et valeurs de la modernité capitaliste, dont sa démesure et son arrogance, au détriment de l’esprit d’humilité propre à l’Islam.

Parmi les noms attribués à Allah, il y a « Celui qui élève » mais aussi « Celui qui rabaisse» . Beaucoup de musulmans, comme d’autres religieux ou personnes aux croyances diverses, peuvent voir dans la période actuelle une « épreuve » pour l’espèce humaine qui serait envoyée par Dieu –ou par toute autre entité métaphysique comme la Nature–. L’épreuve, que l’individu peut réussir ou échouer, contient toujours une leçon. Ces propos peuvent paraître d’une totale absurdité pour les cartésiens, pourtant, ils auraient tout intérêt, sans pour autant adhérer à toute la cosmologie croyante, à réfléchir sérieusement à ces leçons, même dans une perspective parfaitement rationaliste et laïque. L’actualité et les prévisions scientifiques nous montrent que l’espèce humaine court à sa perte, que la catastrophe écologique mondiale actuelle se transforme en cataclysme. Le tout causé, non pas par un simple modèle économique, mais par tout un paradigme philosophico-politique, celui de la Modernité Occidentale. La pandémie actuelle et les répercussions qu’elle a entraîné –et qu’elle va continuer à entraîner même après sa fin–, peuvent, et doivent, être saisies comme un avertissement des calamités bien plus graves qui nous attendent. La Nature ne se venge pas, elle réagit seulement aux perturbations qu’on lui cause, et ces perturbations menacent notre existence. C’est de cela que nous devons tirer des leçons. La période actuelle nous montre les limites insurmontables qui s’imposent à l’espèce humaine dans son désir de toute-puissance. Pour être « maître de lui-même» , un individu libre de tout contrainte –tel est notamment l’objectif de la philosophie kantienne– l’Homme devrait être maître de la Nature. Or, ce projet nous conduit au suicide collectif. Il est temps, de changer de voie.

La Modernité Occidentale a trop longtemps rejeté une valeur fondamentale : l’humilité. Cette suffisance peut lui causer sa perte, et nous allons y participer. À nous, maintenant, de réapprendre cette humilité. Pour y parvenir, nous comptons nous inspirer des cultures qui ont été spoliées et détruites, des valeurs et savoir-faire issus des sociétés précoloniales. Toutefois, et contrairement aux critiques caricaturales qui nous sont parfois adressées, le mouvement décolonial n’a pas pour objectif politique d’opérer un retour vers le passé. Nous ne sommes pas des admirateurs béats d’un passé fantasmé qui n’existe que dans l’imaginaire collectif. Si nous nous opposons à ce que nous appelons la Modernité Occidentale, ce n’est pas au titre de son caractère « moderne » en tant que tel. Nous ne sommes pas opposés, de manière intrinsèque, à ce qui serait « moderne » dans son sens temporel, c’est-à-dire ce qui serait « actuel» , « présent« . Nous nous opposons à la « modernité » dans son sens philosophique, ou plutôt à la manière dont la « modernité » a été accaparée par un certain paradigme philosophico-politique qui a pris naissance en Occident. La décolonialité, ce n’est donc pas le retour à la période pré-coloniale, c’est l’ouverture vers un nouveau monde, qui puise autant dans les savoirs du passé que dans ceux du présent, pour un futur émancipé.

Ce désir de retour au passé n’est pas seulement infaisable mais est aussi indésirable et insensé. Si l’on adopte un point de vue matérialiste et dialecticien, c’est le monde actuel, avec toute ses réalités, évolutions, complexités et contradictions, que nous devons prendre en compte si nous voulons instituer un changement, et la société future ne pourra alors se faire qu’avec les éléments actuels dont nous disposons… ou, plutôt, avec les débris dans lesquels nous vivons. Car la Modernité Occidentale a déjà causé trop de dégâts pour que nous puissions imaginer –si cela même était possible– revenir au « monde d’avant« . Le monde d’après sera forcément mutilé, estropié, amputé… La catastrophe n’est pas à venir, elle est déjà là, et il nous faut maintenant construire avec elle.

« Habiter le trouble », c’est ce que nous invite à faire la chercheuse Donna Haraway[15]. C’est-à-dire, ni nier l’étendu de la catastrophe, ni tomber dans un fatalisme paralysant, mais prendre compte l’état de la situation et tenter, autant que faire se peut, de construire un monde viable et encore désirable avec ce que nous avons. Pour ce projet, la pensée décoloniale est plus que nécessaire, elle est cruciale. Pas seulement pour la critique qu’elle adresse au système responsable de la situation actuelle, mais pour les pistes qu’elle propose d’explorer. Il faut penser l’écologie par le Sud, comme nous l’invite Malcolm Ferdinand[16], pour lutter contre « l’habiter colonial » qui est à la source de la destruction de notre écosystème planétaire. Les peuples du Sud, les Indigènes, ont développé des savoirs de diverses natures qu’il est essentiel pour les habitants du Nord d’intégrer.

Que ce soient ceux traditionnels, ancestraux, hérités de longues dates, qui nous donnent à voir un autre rapport à l’écosystème, aux êtres vivants et non-vivants, et qui peuvent nous apporter des réponses aux problématiques actuelles. Nous pouvons citer, à titre d’exemple et pour rester dans l’actualité, le cas des « sentinelles» , étudiées par Frédérick Keck[17] en Asie, où la coopération entre les animaux et les êtres humains, à travers des méthodes tirées de savoirs anciens, permet de mieux prévenir les épidémies. Sans oublier qu’une cohabitation plus respectueuse peut, en elle-même, limiter l’émergence des maladies.

Mais ils peuvent aussi apporter une précieuse aide par l’esprit de résilience que ces habitants du Sud sont parvenus à développer face à la catastrophe provoquée par la colonisation, provoquant la destruction de leur habitat, de leurs cultures et de leurs modes de vies. Un désastre accentué par la catastrophe climatique actuelle.

Car les peuples du Sud « habitent le trouble » depuis 1492.

Wissam Xelka, membre du PIR


[1] Évidemment, un virus et encore moins une épidémie ne sont le pur produit de la Nature. Ils sont le résultat d’une interaction, souvent problématique, entre l’humain et son environnement. Dans le cas du Covid-19, le système de production capitaliste actuel est en grande partie responsable de son apparition puis de sa diffusion dans le monde. Le présent article n’a toutefois pas pour objectif de creuser la question des causes de l’apparition du virus et de la pandémie. Pour en savoir plus sur le sujet : Wallace Rob, Big Farms Make Big Flu: Dispatches on Infectious Disease, Agribusiness, and the Nature of Science, Monthly Review Press, U.S, 2016 ; Daniel Tanuro, « Pandémie, capitalisme et climat », Revue Contretemps, Paris, 16 avril 2020  ; « Agriculture, paysannerie et pandémie. Entretien avec Roxanne Mitralias », Revue Contretemps, Paris, 4 avril 2020

[2] « Face à la barbarie qui vient, l’utopie décoloniale »

[3] Il y a toutefois ces dernières années un retour critique important sur ce dualisme de la part de certains marxistes travaillant sur la question. Nous pouvons citer, à titre d’exemple, les travaux de Jason W. Moore et son concept de « Web of life » : Moore Jason W., Capitalism in the Web of Life Ecology and the Accumulation of Capital, New York, 2015. Ou ceux d’Andréas Malm, notamment sa critique du concept d’anthropocène : Malm Andreas, L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital, La Fabrique, Paris, 2017.

[4] Keucheyan Razmig, La nature est un champ de bataille, essai d’écologie politique, Editions Zones, 2014, Paris

[5] Hage Ghassan, Le loup et le Musulman, Wildproject Editions, Paris, 2017.

[6] Pour rappel, nous entendons, par « Modernité Occidentale« , le paradigme philosophique, politique, idéologique, sociologique et économique dont le processus de création a débuté, en 1492, avec la naissance de l’Occident moderne, et s’est par la suite diffusé à l’échelle planétaire à travers l’expansion coloniale et impérialiste.

[7] Nous pouvons citer, à titre d’exemple, le fameux ouvrage de l’anarchiste Pierre Kropotkine, L’entraide, un facteur d’évolution, Editions Aden, Bruxelles, 2015

[8] Descola Philippe, Par-delà nature et culture, Editions Gallimard, 2005, Paris

[9] Latour, Bruno, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, La Découverte, 1999, Paris

[10] Rappelons que la colonisation, l’esclavage et le pillage des ressources du Sud ont été les éléments essentiels de l’accumulation primitive du capital, et donc fondateurs du capitalisme, comme le souligne Karl Marx : « La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore » Karl Marx, Le Capital – Livre premier

[11] Keucheyan Razmig, La nature est un champ de bataille, essai d’écologie politique, Editions Zones, 2014, Paris

[12] Ainsi, nous devrions sérieusement remettre en doute l’idée d’une viande « halal » qui serait compatible avec le mode de production actuel qui pousse à élever, parquer et tuer des animaux dans des conditions abominables

[13] Coran, sourate 43, verset 13

[14] https://www.youtube.com/watch?v=fo2YWwLoT_U

[15] Haraway Donna, Staying with the Trouble: Making kin in the Chthulucene, Duke University Press, Experimental Future, 2016. Une traduction française des textes de Donna Haraway sur ces questions est aussi disponible : Haraway Donna, Caeymaex Florence, Despret Vinciane, Piero Julien, Habiter le trouble avec Donna Haraway, Editions Dehors, Paris, 2019

[16] Ferdinand Malcolm, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Editions du Seuil, Paris, 2019

[17] Keck Frédéric, Les Sentinelles des pandémies Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, Editions Zones Sensibles, Paris, 2020.

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