Il n’y a pas un quart d’heure que je t’ai dit au revoir. Mais comme la transition est vraiment trop brutale, j’ai envie de continuer à discuter avec toi. Les portes sont maintenant bouclées et chacun est installé dans sa « niche ». Et d’ailleurs pourquoi des guillemets. C’est vrai que ce sont des niches de dressage comme le dit Laâbi dans un de ses derniers poèmes.
Mais sont-ils arrivés à nous dresser, à nous conditionner comme de bons chiens de Pavlov. « A six heures, à la niche ! » ?
En traversant la cour, il y a quelques minutes pour regagner ma cellule, la nuit commençait à peine à tomber. Le ciel n’est plus de ce bleu profond des soirs d’été. Plutôt gris métallique. Peut-être à cause des nuages légers qui le voilent. Et puis la lune était aussi de la partie. La presque-pleine lune, énorme œuf brillant suspendu dans le vide. Et le mirador avec son gros œil allumé pour gâcher le tableau.
Maintenant le calme s’est installé, après la série de « clac-clac », le double tour des clés. On ne peut s’y habituer. J’entends encore distinctement le « clac-clac » du 9 mars 1972, ma première nuit en prison. Je me souviens de la sensation de froid en dedans que ce bruit créa dans ma poitrine. Et je crois que je pourrais me ressouvenir de chacune des milliers de fois où j’ai entendu ce bruit, à chaque fois, c’est au milieu de ma poitrine que la serrure se referme. Insupportable ? Non, la question ne se pose pas. Seulement qu’on ne peut pas s’y habituer. Le conditionnement n’a pas de prise. Chaque fois, il faut réintégrer la cellule et avant, chaque fois qu’il fallait réintégrer la chambrée, c’est la même sensation, la même envie folle presqu’irrésistible de ressortir.
L’enfermement, il y a longtemps, ce n’était pour moi qu’un mot, l’évocation d’un chapelet d’images de murs et de barreaux, cocktail produit par le recollement de bribes de souvenirs de lectures, de séquences de films et de photos de revue. Maintenant l’enfermement, c’est plus que les quatorze heures d’affilée que je vais passer dans ma cellule, ce moment où la porte blindée heurte le mur et où la clé mâche son double « claquetis » cliquetis me semble un bruit si doux, sonorement parlant.
Les niches de dressage
D’ailleurs, nous avons quotidiennement une petite guerre ici lorsqu’à cinq heures et demie, les gardiens appellent à regagner les cellules : la guerre des minutes. La plupart d’entre nous sommes pris d’une sorte de frénésie, il reste toujours mille petites choses à faire « de dernière minute ». On a soudain quelque chose de très important à dire à untel, un bouquin à porter à untel, un ustensile ou un peu de sucre à emprunter à l’un ou à l’autre. N’est-ce pas ridicule ? Enfantin ? Après tout, ne serons-nous pas à six heures, peut-être à six heures et quelques au mieux, chacun des cent-quinze dans sa cellule ? Et pourtant, chaque jour, c’est une nouvelle bataille de la guerre des minutes, pour rogner un petit peu de temps à soi, bien à soi. Apparemment, la guerre est perdue d’avance puisque de toutes manières, nous devrons « être à nos places » à l’heure, même à quelques minutes près. Et pourtant cette guerre, c’est eux qui l’ont perdue car elle est la réaffirmation quotidienne qu’ils ne sont pas arrivés à faire de nous des pantins dressés.
Cela me fait penser à la « perruque », tu sais ce boulot qu’effectuent les ouvriers en se réappropriant un peu du temps de leur journée de travail pour bricoler un objet ou quoi que ce soit pour eux-mêmes. La « perruque », c’est une des manifestations de la résistance ouvrière. Un dernier retranchement inexpugnable. Bien sûr, tu me diras que l’ordre social régnant peut très bien s’accommoder de cela et ce n’est pas la « perruque » qui délivrera les ouvriers de leur condition. C’est vrai, mais je crois que c’est quelque chose qui, à certains moments, peut être très précieux, très important.
Seulement de la résistance en germe. Miklós Haraszti[1], dans son bouquin Salaires aux pièces sur la condition actuelle des ouvriers en Hongrie – là où la résistance syndicale elle-même est devenue impossible – parle de cette perruque, comme du dernier bastion d’autonomie, face au machinisme à la chaîne, à toutes les inventions du « fordisme » qui n’ont pas pu faire du corps de l’ouvrier le dernier rouage de l’appareil de production.
Notre « guerre des minutes », c’est un peu notre « perruque », ces instants qu’on vole pour jeter un dernier regard sur le soir qui tombe, sur le vol des oiseaux, sur le ciel rosissant du couchant, sur le tableau chaque jour nouveau des nuages, laisser fuir le regard avant qu’il heurte les murs, si rapprochés dans la cellule qu’il y rebondit comme une balle et vous revient en pleine gueule à chaque fois que vous levez le nez de la feuille dans laquelle on tente vainement, en lisant ou en écrivant, d’abolir les heures de confinement auxquelles nous sommes astreints.
Ce ciel enfermé
Tu vois, depuis neuf ans que nous sommes derrière les barreaux, avec nos protestations, nos grèves de la faim, la mort de plusieurs des nôtres, l’aide de nos amis un peu partout, l’étau s’est desserré. La visite et la promenade ne sont plus strictement chronométrées. Les livres ne nous sont plus comptés à l’unité. Mais en disant cela, et que cela, on n’a pas dit un centième de la réalité. Car chaque geste, chaque regard, chaque odeur, chaque son, reste intimement mêlé à la composante pénitentiaire et cela, c’est parfois difficile à faire comprendre et sentir à d’autres. C’est pour cela que le travail de Derkaoui en peinture est si important. L’écriture reste un instrument bien faible pour décrire la prison vécue au quotidien. On peut faire des comparaisons. Je n’en trouve pas de meilleures que celle-ci : nous vivons comme un peuple de réfugiés. Je me souviens qu’à mon dernier procès, l’an dernier, j’avais utilisé cette image pour essayer de faire comprendre ce qu’est la prison : nous sommes comme les réfugiés palestiniens dans leurs camps.
Chaque instant a le goût de l’exil. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de moments de joie, des moments pour rire, pour chanter. Mais la prison reste présente dans chaque geste.
Marcher par exemple. J’adore marcher, laisser mes jambes me porter au loin. Evidemment, pas question de marcher dans la cellule. Deux mètres cinquante sur un mètre cinquante. Mais il faut compter avec la « pierre », cet édifice de ciment dans le coin qui nous sert de lit et puis les turcs (N.D.R.L. : les toilettes). Il ne reste plus qu’un mètre cinquante sur 80 pour se déplacer. Dans la chambrée dans laquelle j’ai vécu tant d’années, ce n’était guère mieux : quatre ou cinq mètres de côté. Mais il faut compter avec les six ou sept paillasses et autres impédimenta qui obligent un slalom serré, ne serait-ce que lorsqu’il s’agit d’atteindre les turcs qui occupent un des coins de la chambrée. Alors faire de la marche en rond comme on raconte dans les romans !…
Et puis si cela ne te donne pas le tournis à toi, cela aura vite fait de le donner aux cothurnes qui sont là, chacun à vaquer à quelque chose, assis sur sa paillasse.
Bien sûr, il y a la cour. C’est là qu’il a fallu apprendre à marcher en rond. C’est là qu’il a fallu apprendre le jeu du ricochet du regard sur les murs qui bouchent la vue. J’en ai vu des cours depuis neuf ans ! De toutes formes et de toutes tailles. Des triangulaires, des longues et étroites entre les hauts murs, des mouchoirs de poche où on est si nombreux qu’il vaut mieux s’asseoir. Mais au fond qu’est-ce qu’une cour d’autre qu’une cellule de ciel sous la forme de la surface que dessinent les hauts de mur sur le fonds du ciel. Le ciel s’adapte si bien au découpage. Je me souviendrai toujours de mon ciel triangulaire, un long triangle effilé, de ce ciel auquel j’avais droit dix minutes par jour à Casablanca en 1973.
Et le ciel de Lâalou (N.D.R.L. : prison de Rabat) ! Ce ciel enfermé derrière de longs barreaux et auquel on vient rendre visite à cinquante ou soixante dans une cour de quatre mètres sur six et où on ne peut donc bouger, se contentant de dialoguer du regard à travers une grille avec le ciel, cette autre victime de la répression chez nous …
Je crois que je pourrais te raconter encore mille choses de mon quotidien, mais aujourd’hui, je m’arrête là.
A ta prochaine visite ! Affectueusement.
Sion Assidon
Maison centrale de Kenitra
Novembre 80
[1] Ecrit Miklos Hacertv







