30 ans après la Marche

Tranchage de mains

marche

Comment aborder la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 lorsque l’on est trop jeune pour l’avoir vécu et que l’on a grandit dans un monde blanc ? Comment aborder un événement majeur dans l’histoire des luttes de l’immigration, sans l’avoir vécu et sans avoir grandit dans un champ politique ayant la Marche comme axe central. Il importait ainsi de montrer en quoi la Marche de 1983, en devenant un événement central dans notre vision de la politique est une étape nécessaire dans un processus de déconstruction de notre propre champ politique. Ces deux textes sont donc une porte d’entrée, un outil de lutte pour penser la possibilité d’un champ politique non-blanc et rentrer de plein pied dans la lutte pour identifier et contrecarrer tous nos réflexes politiques empreints de blancheur. Nos deux textes sont une tentative de mise en mots de cette lutte. Ils viennent se faire rencontrer deux expériences intimes et politiques de prise de conscience et de besoin d’action. Ils veulent montrer la nécessité et la possible de faire s’entrecroiser des parcours de vie pour penser une stratégie décoloniale.

Les mains mutilées, empalées, empilées, gangrenées
à genoux, sans raison enchainées
qui ont tenu bon même à bout et dominées
je suis fière d’avoir les mêmes que celles de mes ainés”

Casey, “Mains noires”

En effet, bien que nous soyons un arabe et un blanc, nous avons grandit dans un champ politique blanc et il était ainsi nécessaire pour nous de réfléchir sur l’intérêt de revenir sur un événement comme la Marche de 1983 pour mûrir politiquement et nous arracher au champ politique dont nous sommes issus. Cependant, nous ne pouvions pas écrire ce texte ensemble puisque nos expériences sont radicalement différentes. En effet, bien qu’ayant grandit politiquement tous les deux dans un monde blanc : l’un de nous est blanc, l’autre est arabe ! Il était ainsi nécessaire de « séparer » nos réflexions sur la Marche. Cependant, nos deux textes s’assemblent et communiquent entre eux. D’où l’intérêt de les publier l’un après l’autre.

*

De l’art de trancher la main qui m’a nourrit.

En tant qu’arabe ayant grandi parmi des blancs, le risque est fort de se prendre pour un blanc, de devenir un « arabe de maison » et de mépriser les « arabes des champs ». Venant d’un milieu plutôt favorisé (côtoyant ainsi des petits camarades blancs à l’école), ma politisation s’est effectuée par le prisme blanc et plus précisément par l’entrée dans la gauche dite « classique ». J’étais donc redevable aux blancs de ma politisation. Au lycée, on m’a parlé de Mai 68 et des ouvriers et étudiants qui avaient ébranlé le pouvoir. Mes modèles étaient tous blancs : Trotsky, les communards, Bensaïd, Howard Zinn … La seule figure non blanche qui me soit parvenue a été Malcolm X, par le biais du film réalisé par Spike Lee.

C’est ainsi que je ne comprenais pas le refus des noirs et des arabes de s’engager dans la lutte aux côtés de camarades blancs. Mon admiration allait pour les mobilisations communes et je n’ai jamais rien trouvé à redire au fameux slogan : « travailleurs français, immigrés : même patron, même combat ». Quel(s) intérêt(s) avaient-ils à rester « entre eux » ? Certes j’admirais beaucoup les Blacks Panthers (enfin, pour ce que j’en savais), mais ils m’apparaissaient sous la forme fantasmatique de militants d’inspiration marxiste qui allaient botter le cul de l’oncle Sam. Le fait qu’ils soient noirs était secondaire. J’idéalisais la figure du militant Black Panther, noir à la coupe afro qui ne se laisserait désormais plus faire. En revanche, j’étais très mal à l’aise face à l’idée que le Black Panther Party qui était d’inspiration marxiste se veuille un parti exclusivement noir. « Les blancs ne sont pas tous mauvais et il y en a même qui ont honte d’être blancs à cause de ce que vous subissez : intégrez les donc à votre lutte », voilà ce que je me disais.

Il est certain que pour moi, les luttes non-blanches se déroulaient de l’autre côté de l’Atlantique. Certes, enfant, j’ai été confronté à des actes racistes mais sur les bons conseils de mes amis blancs, je m’obligeais à les ignorer parce qu’ils auraient été le fait de « cons ignorants ». Moi, j’irai à l’école, je réussirai bien et je leur prouverai qu’on peut être arabe et s’intégrer.

C’est précisément de ce besoin d’intégration au champ politique blanc dont j’ai réussi à me défaire avec le temps « On sait bien que tu n’es pas blanc, mais si tu fais des efforts on pourra faire  »comme si » … ». Non, je ne suis pas blanc ! C’est la leçon que m’ont donné les Marcheurs de 1983. Ces frères qui disaient « nous », qui marchaient ensemble et qui se mobilisaient sur des questions qui leur étaient propres.

Au gré de mes rencontres militantes, je suis tombé sur un livre, La contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy. Ce bouquin avait été écrit par un militant tunisien dont le nom ne me disait absolument rien : Sadri Khiari. Je savais que son éditeur avait publié des auteurs comme Daniel Bensaïd, Alain Badiou et Jacques Rancière que j’appréciais. Il y était question de la Marche de 1983 d’une manière peu orthodoxe. Il ne faut pas surestimer la place d’un ouvrage dans notre formation politique, cependant il a réellement bouleversé ma manière d’appréhender la place que j’occupais dans le champ politique. Le chapitre sur la Marche de 1983 était intitulé « Du marronnage au Jihad. Les métamorphoses de la Puissance indigène ». Marronnage ? La définition wikipédienne du « marronnage » comme « le nom donné à la fuite d’un esclave hors de la propriété de son maître en Amérique, aux Antilles ou dans les Mascareignes à l’époque coloniale »1 , m’a permis de comprendre l’importance qu’il y avait pour les non-blancs du début des années 1980 à se mobiliser.

On a beau se prendre pour un blanc, on reste un arabe. Lorsque l’on se retrouve devant l’obligation de légitimer chaque prise de position, on se rend compte des limites de sa place dans le champ politique blanc, qui a son propre espace-temps. Sur la Palestine, non je ne suis pas antisémite ; sur le voile, non je ne suis pas un islamiste qui lapide sa sœur ; sur les révoltes de banlieues, j’ai toujours dû m’expliquer … On a beau évoluer dans le champ blanc sous couvert d’une image de « beur », on reste un indigène. J’ai pris conscience que la libération des indigènes ne peut que passer par l’organisation de ceux-ci. Et donc par l’autonomie. La réaction d’une grande partie des acteurs du champ politique blanc à cette revendication d’autonomie a fini par me convaincre de cette nécessité. Cette réaction prenant la forme de la fameuse accusation de communautarisme. Après avoir longtemps voulu prouver que je n’étais pas communautariste (sans jamais comprendre ce que cela voulait dire) j’ai décidé de l’assumer.

Comment ne pas alors être saisi par la création du Mouvement des indigènes de la république (MIR), même si j’ai mis du temps pour comprendre son véritable projet et ses enjeux. Ma vision du MIR a été plutôt confuse puisque je l’assimilais à une sorte de « lobbying » auprès des mouvements et partis de la gauche blanche. Et lorsque le MIR s’est transformé en parti pour devenir le PIR, je suis devenu aussitôt méfiant. Pourquoi créer un parti indigène ?

En fait, je ne m’étais pas rendu compte que la question du parti et du militantisme politique ne se posait pas de la même manière pour les blancs et les non-blancs. Quelle différence existait-il entre les Marcheurs de 1983 et les manifestations « classiques » avec drapeaux rouges ? A priori aucune ! Mis à part que d’un côté on trouve des immigrés et enfants d’immigrés et que de l’autre, on trouve des souchiens. On pourrait me rétorquer qu’il y a des travailleurs noirs ou arabes qui manifestent également dans des syndicats « classiques » et qu’ainsi il serait exagéré de qualifier ce champ politique de blanc. Cependant, j’ai réalisé que le champ politique dans lequel luttent des camps antagonistes est blanc et ce n’est pas parce que des non-blancs luttent auprès de militants blancs que l’espace-temps dans lequel ils luttent n’est pas lacté. J’ai ainsi réalisé qu’était nécessaire l’existence d’un autre espace-temps politique : celui des indigènes.

J’ai donc mis du temps à couper la main blanche qui m’a nourri. Si le champ politique blanc a failli m’écraser, désormais, il se prendra des coups dans la tronche à chaque fois qu’il tentera de nous enrôler afin de nous empêcher d’exister politiquement. Car nous en avons encore des privilèges à abattre !

 

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De l’art de se couper la main

Pourquoi se réapproprier la Marche ? Pourquoi provoquer en affirmant haut et fort qu’il faut se saisir d’une autre approche de la Marche ? Pourquoi affirmer entre-nous, militants de gauche, que cette main jaune d’SOS Racisme ne cache pas seulement une instrumentalisation du PS et d’autres forces de la gauche, mais joue surtout le rôle continuel de paravent, d’œillères qui dépolitisent ce que fut la Marche ?

Parce que cette main est le symbole de mon (et de notre) éducation politique (et éducation tout court) en tant qu’homme blanc au sein de la gauche française et européenne. Une main jaune, colorée, brandie, symbole d’un effort présenté comme un important geste antiraciste et qui résume à elle seule la mémoire politique qu’on veut faire de la Marche de 1983.

Parce que cette main colorée en jaune fluo est là pour éviter de voir les mains noires, arabes, métisses, qui ont la couleur vraie des gens qui les portent, les usent ou les brandissent à leur tour, parfois contre nous.

Dans la vie de tous les jours, et dans mes souvenirs d’enfant, cette main de couleur artificielle (qui remplace la vraie des gens vivants à nos côtés) prend facilement forme : c’est celle qui veut absolument cuisiner des merguez avec le couscous en toute amitié et en toute honnêteté, celle qui aide des jeunes enfants rroms à tenir un pinceau et des feutres au milieu d’un bidonville, celle d’une CPE qui tente de calmer un groupe de jeunes lycéen.ne.s en invoquant les instances du lycée pour régler une exclusion pour un voile, ou une absence, celle qui tend un livre de Molière pour monter une pièce de théâtre en français.

J’ai grandi avec cette main dans mon entourage et dans mon imaginaire. Parce qu’elle nous mettait dans une posture positive face à beaucoup d’autres : celle d’être meilleur que notre voisin.e, celle d’être antiraciste.

Cette main jaune fluo brandie comme l’extension de notre propre bras, et en direction de  »l’autre » s’affirme et se dévoile naturellement au niveau de la vie politique. Elle est celle qui aide à remplir les papiers administratifs pour les personnes étrangères, celle qui veut tenir les banderoles de tête de cortège, celle qui tient le microphone dans une manif de soutien aux sans-papiers, celle qui facilement peut se mettre à signer des plaintes pour racisme anti-blanc.

Comme beaucoup de chose, cette main n’est pas sans contradiction. Elle n’est pas constituée d’une seule ligne. Elle a souvent de bonnes intentions. Et puis elle a construit une majeure partie de notre héritage politique à nous, jeunes blanc.he.s. Il est impossible d’en effacer complètement la teinte. Elle a fait prendre conscience que nous n’étions pas seuls, à vivre avec nos codes, notre langue, nos priorités, notre champagne pour une victoire électorale de gauche, nos rires sur des phrases racistes.

Mais voilà. Cette main est fluo. Elle est encore de notre pigmentation. Elle est le prolongement du bras et du corps principal qui domine symboliquement et matériellement la société française et qui s’exprime toujours en négatif de ceux et celles n’en faisant pas complètement partie : les immigré.e.s et leurs fils et filles. Cette main ne suffit pas. Et politiquement, elle nuit. Car l’autre n’est pas fluo. Effacer la teinte ne servirait à rien, même si c’est effectivement possible de l’atténuer au niveau personnel, en s’efforçant de déconstruire nos réflexes racistes au quotidien.

A ce point, la Marche de 1983 nous apprends que cette main est un leurre. Et que plutôt que de s’arracher les cheveux à vouloir l’arranger, la rendre moins fluo ou plus noire, il suffit juste de commencer par arrêter de penser avec elle et d’essayer en vain de la maîtriser. Il faut se la couper !

L’héritage de la marche pour moi, jeune blanc légitimement  »engagé politiquement » est un tranchage de main. Elle fut la découverte qu’on peut reconnaître des espaces qui, premièrement, n’était pas animés par la main jaune du PS, de la gauche et des partis majoritairement héritier du contexte franco-européen, même si plus tard ils le furent. Car là n’est pas le point principal. Il faut commencer par ne plus penser par elle. Au début. En condition préalable.

Mes souvenirs de la Marche n’existent pas en tant que tels. Ils sont le produits de mon éducation politiques dans les rangs de la gauche française, mêlant admiration pour cette marche aux espoirs à la Luther King, promesses d’interculturalité et puis instrumentalisation du PS et de SOS Racisme. C’est par l’appropriation des immigré.e.s eux mêmes que j’ai pu découvrir un autre héritage de la lutte, très politique, et très claire sur la stratégie portée. En 2010, une marche Paris-Nice à Pieds par les Sans-papiers était organisée par le Ministère de la Régularisation de Tous Les Sans-papiers pour dénoncer la politique d’expulsion de la France, mais aussi le racisme de ces pratiques. C’est alors que je me suis rendu compte qu’une mémoire autre existait, faite non pas de  »risques d’instrumentalisation » ou de marche bon-enfant -voire œcuménique- mêlant culture des quartiers et forces antiracistes, mais bien d’une tradition de lutte, d’auto-organisation et de mot d’ordres très concret contre la violence d’Etat, le racisme et l’exploitation économique. Les contextes étaient bien sûr très différents, mais la Marche de 1983 servait de point de référence, indigène, et prêt à affronter les réticences des mouvements de soutien blanc. Et elle éclatait dans les rues par la voix des exploité.e.s sans-papiers.

Cela me rappelle également des discussions à l’intérieur des groupes de soutien aux sans-papiers et les assemblées d’organisation de la Marche des Sans-papiers, pendant lesquelles la correction était toujours faites à certain.e.s militant.e.s que la Marche de 1983 était la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » et non pas la « Marche des beurs ». Je me rappelle surtout qu’à part un acquiescement de politesse de la part des tenant.e.s de la seconde expression, leur formule ne s’accompagnait jamais de changement. Ils.elles répétaient toujours « Marche des beurs », sûr.e.s d’eux.elles, et incapables de comprendre le gouffre existant entre les deux expressions. Car ils.elles n’étaient pas de cette marche. Car ce racisme ne faisait pas parti de leur quotidien vécu, car cette marche devait être leur marche pour aider « les beurs ». Elle devait rester leur compréhensible, saisissable par leur vocabulaire et leurs habitude de militantisme. Car le « beur » est une autre tentative de teinte opérée par ceux et celles qui ont le pouvoir légitime de désigner.

Mais voilà, les termes réels de la Marche de 1983 existent bel et bien, couchés sur les banderoles et les tracts par ceux et celles qui ont vécu l’oppression, la violence policière, la violence symbolique et matérielle du racisme d’Etat. Il a bien fallu mettre un mot sur la mauvaise foi de personnes qui s’entêtent à vouloir tout faire rentrer dans le champ politique blanc. Certain.e.s l’ont fait. Le rap l’a mis en mots, les Indigènes de la République l’ont lancé à la face du pouvoir blanc, les jeunes n’ont attendu personne pour se sentir et se définir en négatif des représentants et des profiteurs du monde blanc.

La marche est une importante et décisive étape dans la constitution de champs politiques en France qui portent d’autres priorités que le champ politique dominant blanc, construit autour des privilèges issus de la domination coloniale et des discriminations racistes structurant les rapports capitalistes et impérialistes.

Au niveau individuel la Marche représente donc comme la synthèse de tout le processus de réflexion, de travail de déconstruction et de prise de conscience de ce que représente le racisme et les réalités des champs politiques en France. Comme un terrain de bataille symbolique dans lequel notre génération peut fouiller et se faire opinion. Il s’y est joué toutes les dynamiques politiques qui ont façonné la République française et le système colonial, de l’auto-organisation par les jeunes des quartiers dénonçant avant tout le racisme et les assassinats de la police, à l’anti-racisme blanc, conscient qu’il y a avait dans cette Marche des ficelles à tirer pour ne perdre ni la face ni le contrôle et l’hégémonie du combat anti-raciste.

Être jeune blanc.he en France nous protège et légitime jusqu’à notre radicalité mais nous empêche de saisir d’autres priorités et volontés politiques de jeunes de nationalité française qui n’ont pas, tel.le.s quel.le.s, leur place dans l’héritage blanc et chrétien de l’hexagone. La coupe de main est une première étape. S’auto-couper la main est possible au niveau individuel. Cela signifie seulement savoir reconnaître l’autonomie de luttes qui ne sont pas les nôtres.

Le reste alors s’enchaine à travers un effort personnel de se la fermer devant des dynamiques qui ne sont pas les nôtres afin de les comprendre, de savoir accepter des critiques qui ouvrent les yeux sur un autre champ politique, tout simplement, d’une mémoire et d’un héritage qui ne sont pas les nôtres. Dans cette optique la Marche peut se voir par le prisme de ceux et celles qui la voulaient, la soutenaient, la filmaient. Elle devient un évènement historique primordial en France, massif et faisant exploser au grand jour, l’existence politique des jeunes de quartiers. Elle est politique, avant d’être « instrumentalisée ».

Il s’agit alors d’une « trahison » personnel à son privilège de race2. Il s’agit parfois de saper ses propres alliances dans ses premiers cercles politiques, de reprendre à rebours tout le cheminement théorique et politique appris au sein des champs politiques blancs pour en déceler toutes les strates racistes et impérialistes. Comprendre l’importance de la guerre d’Algérie et de la colonisation en France pour bien mettre en balance, par exemple, l’héritage d’un Front populaire sur la question sociale avec la réalité de la question coloniale et le mépris des mouvements indépendantistes…

La liste serait longue et surtout elle est, au niveau individuel, sans fin (quoique indispensable)

Affirmer que la Marche fut avant tout le début d’une prise de conscience par les premier.e.s concerné.e.s d’une existence politique collective, c’est penser la dialectique entre le niveau personnel et l’action politique : c’est déboucher pour penser stratégiquement que faire en France avec ces champs politiques différents.

Il nous faut dire que depuis 1983, et au delà des récupérations, la Marche a crée un élan d’auto-organisation, la naissance d’un champ indigène déterminé. Ce n’est qu’à partir de là qu’on pourra commencer un vrai travail antiraciste.

Cela implique en parallèle une décolonisation de  »notre » champ politique blanc, rendant possible des alliances fortes avec le champ politique indigène. La trahison individuelle doit nous mettre sur la voie de la construction d’alliances temporaires, ou plus durables selon les circonstances. L’importance de cette reconnaissance tient dans le fait qu’elle implique de démonter le système à la base, de mettre à jour les fondations racistes et capitalistes de la République, et donc, d’agir en conséquence pour changer les choses. Des espaces concrets existent où se croisent les champs politiques, des banlieues aux divers mouvements de soutien aux sans-papiers ou aux occupations, ou encore à certains milieux culturels. Il existe des lieux où la prise de conscience des dominations liées à la race est mise en pratique, où l’auto-organisation des immigré.e.s s’accompagne de vraies alliances. Il nous faut stratégiquement soutenir ces formes d’auto-organisation, les initiatives prises au sein de ce champ politique indigène, qu’elle soit sous la forme d’un parti comme le PIR qui choque nombre de militant.e.s blanc.he.s.

Qu’on se rassure, on a beaucoup à faire face à notre propre champ pour perdre du temps à commenter et paternaliser des personnes qui s’organisent sous le seul prétexte qu’elles nous renvoient à la figure notre blancheur. Il n ‘y a qu’à trahir, et ce sentiment inconfortable disparaitra bien vite.

Occupons-nous plutôt à occuper les logements que le système capitaliste laissant vacants comme le fait la CREA à Toulouse, ou le Movimento di Lotta per la Casa en Italie en créant un mouvement national très fort autour des occupations habitatives et des blocages d’expulsion organisée très souvent par les populations immigrées elles-mêmes. Occupons-nous à soutenir les collectifs qui luttent pour la justice et la vérité des victimes des crimes policiers autour des familles des victimes. Multiplions les travaux pour déconstruire la primauté d’une langue politique figée autour du français académique et machiste, pour s’approprier des mémoires de luttes transmises dans d’autres langues, pour reconnaître leur menace sur « l’ordre blanc » et la soutenir. Car nous voulons aussi sa fin et celle des privilèges qu’il mêle sournoisement avec l’exploitation économique. Occupons nous à nous organiser pour saper les fondements de notre ordre et de notre morale blancs et dominants, strates par strates en faisant l’effort à chaque fois d’aller voir d’autres pratiques, d’autres espaces politiques. Nous devons apprendre des groupes non-mixtes, de femmes comme de non-blanc.he.s. Nous devons apprendre d’autres façons de dire les alliances, les priorités, les rapports aux corps, aux sentiments ou aux croyances, avec d’autres mots parfois, tout simplement. Nous ne voulons pas saper pour le plaisir mais pour bâtir des nouveaux espace-temps politiques qui passent par une reconnaissance d’autres champs : et en France, celui notamment des immigré.e.s. C’est un impératif, une condition pour l’émancipation.

Nous n’avons, en tant que blanc.he.s, que nos privilèges à perdre. La Marche de 1983 l’annonçait et les 30 années qui l’on suivie n’ont fait qu’augmenter la pertinence de son message et la netteté des contours d’un nouveau champ politique n’effrayant que ceux qui ont à perdre quelques places de pouvoirs, même symboliques.

Selim Nadi, Membre du PIR et Luc Chauvin-Bertrand

2Voir Pierre Tévanian, la question blanche.

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