« Toutes les formes de sécularisme, comme le capitalisme, ont des contradictions internes » (entretien avec Z. Fareen Parvez)

Pour ce premier entretien de notre série D’ailleurs l’islamophobie d’ici de l’année chrétienne 2021, nous avons choisi d’interroger Z. Fareen Parvez, professeure associée de sociologie à l’université du Massachusetts-Amherest, affiliée à l’Umass Resistance Studies Initivative et membre de l’Institute for Advanced Study à Princeton. Son livre primé Politicizing Islam: the Islamic Revival in France and India (Oxford University Press, 2017) s’appuie sur une étude comparée de la relation à la religion, à la politique et à l’Etat des communautés musulmanes marginalisées de Lyon en France et d’Hyderabad en Inde.

English version below

1. Que pensez-vous de la politique de l’Etat français à l’égard des musulmans ?

Je pense que les politiques de l’État français envers les Musulmans et l’Islam sont vraiment une farce. C’est également une farce que la tradition de la satire politique française ait été pervertie de la sorte. Il est difficile de comprendre de telles politiques, qui sont presque assurées d’avoir des effets négatifs et d’aliéner encore plus une minorité relativement désavantagée au nom de l’ « intégration », de la sécurité ou de la cohésion nationale. Il semble que les politiciens utilisent simplement le problème à des fins électorales, en permettant à la droite nationaliste de définir l’agenda politique. Le niveau d’hypocrisie culturelle de certaines de ces politiques serait risible s’il n’était pas aussi cruel.

La situation des Musulmans français, en ce qui concerne l’attitude de l’État à l’égard de l’Islam, s’est détériorée en plus d’une décennie. Pendant des années, j’ai soutenu que la répression des libertés religieuses était malavisée et générait les problèmes mêmes que l’État cherchait alors à résoudre. L’hyper-régulation de l’habillement des femmes et d’autres pratiques genrées ont conduit certaines communautés à se retirer de la vie et des institutions publiques, y compris des écoles. Ériger divers obstacles à la création d’écoles islamiques et dissoudre des associations va à l’encontre de la participation et du débat démocratiques. Le projet de loi confortant les principes républicains cherche désespérément à établir une séparation nette entre religion et politique, voire entre religion et éthique. Mais imposer une telle ligne est simplement impossible et voué à l’échec. Pour citer un seul exemple historique, les espaces mêmes des églises noires en Amérique étaient centraux dès les débuts du mouvement africain-américain des droits civiques. La religion fait partie de la vie morale et politique. Et dans le cas de l’Islam, je pense qu’il a fourni à de nombreux individus les ressources spirituelles pour supporter les douleurs de la lutte économique, de la discrimination quotidienne et de diverses formes d’incertitude, comme je l’ai observé dans les banlieues lyonnaises. Attaquer les sanctuaires spirituels des gens ne fera pas avancer les objectifs de l’État français. Cela renforce, au contraire, les craintes populaires liées à l’Islam et la discrimination contre les Musulmans dans la vie de tous les jours.

2. Qu’avez-vous pensé des réactions internationales à l’égard de la politique islamophobe d’Emmanuel Macron ?

Je pense que les Musulmans du monde entier qui manifestent le font pour exprimer collectivement leur sentiment de blessure, voire de chagrin, quand ils sont témoins de telles formes de manque de respect. Ça me rappelle les manifestations de rue en Inde à la suite des caricatures islamophobes danoises en 2005. Certains imams locaux que je connaissais se sont opposés à de telles manifestations, mais d’autres avaient besoin d’un moyen pour exprimer leurs émotions. Les boycotts de consommateurs tels que ceux des habitants du Qatar sont importants en raison de leur valeur symbolique, mais sont probablement limités dans leurs effets par ailleurs. C’est une bonne chose que les gouvernements s’expriment, même si idéalement ils devraient également s’exprimer quand il est question des Musulmans en Chine, de la politique d’Israël, etc.

3. Pourriez-vous comparer la politique à l’égard des musulmans en France et celle dans votre pays ?

L’État français a insisté sur le caractère unique de la laïcité et sur le fait qu’elle ne peut être comparée avec le sécularisme d’autres États. Mais en fin de compte, chaque État doit gérer sa relation avec la religion et les communautés, et il est important de comparer ces différentes approches, du côté du Nord global comme du Sud global. Les politiques officielles de l’État indien reposent sur la base d’une non-interférence dans les affaires des communautés religieuses, y compris dans des domaines comme le droit de la famille. Cela signifie qu’en général les Musulmans peuvent librement pratiquer leurs croyances, des différentes façons de porter le voile jusqu’à la fondation de madrassas. Le gouvernement indien subventionne les institutions des minorités, facilite le pèlerinage du hajj et honore les fêtes religieuses de plusieurs communautés religieuses. Régulièrement, l’administration dirigeante menace cependant de saper la pratique du droit islamique de la famille en matière de mariage et de divorce (pour sauver les femmes musulmanes, de manière similaire à la France), ce qui cause de nombreux débats et des alliances politiques diverses. Il convient de noter que les actes terroristes intérieurs parmi les Musulmans sont restés extrêmement rares. Bien sûr, il ne faut pas glorifier le modèle pluraliste indien. Toutes les formes de sécularisme, comme le capitalisme, ont leurs contradictions internes, et l’Inde ne fait pas exception.

Malheureusement, en Inde, le nationalisme hindou s’est étendu et a progressivement sapé l’idéal fondateur de l’égal respect de toutes les religions. Les Musulmans sont maintenant persécutés de différents manières et de terribles actes de violence quotidienne, y compris des lynchages, ont eu lieu. Les Musulmans ont maintenant un grand intérêt à défendre le sécularisme indien contre les forces de l’Hindutva. Néanmoins, un point clé en ce qui concerne la France est que le « nationalisme composite » indien en théorie reconnaît et même célèbre la différence religieuse. J’ai soutenu que cela a véritablement permis l’essor d’une vie associative plus forte, d’organisations féministes et de la participation démocratique. En d’autres termes, supprimer la liberté religieuse sape un certain nombre d’objectifs et d’idéaux démocratiques.

4. Comment penser la lutte contre l’islamophobie à l’échelle globale ?

Les fondements d’une lutte globale contre l’islamophobie sont à la fois matériels et impliquent le développement d’une conscience politique. Il y a une telle ignorance et un tel déni public de la violence du pouvoir colonial et de la manière dont cette violence continue aujourd’hui sous des formes altérées. L’éducation publique concernant ces faits fondamentaux est toujours essentielle à la lutte. Connecter différents contextes nationaux (y compris les États musulmans autoritaires) est aussi important — le travail de sape de la citoyenneté musulmane en Inde, le génocide des musulmans Rohingyas au Myanmar, la persécution systématique des Ouïgours en Chine. Comprendre l’islamophobie comme partie prenante du militarisme et de l’occupation renforce ce tableau. Le travail du PIR semble exactement contribuer à cela.

Construire des alliances et faciliter les échanges trans-frontaliers entre les activistes et les groupes de défense des droits civiques est la clé. Par exemple, parmi les actions profondément inspirantes de Black Lives Matter, on trouve son soutien à la lutte palestinienne. Ces activités, prises ensemble, pourraient à long terme délégitimer les politiques anti-musulmanes et anti-islamiques de divers États.

5. Quel message voudriez-vous adresser aux musulmans en France et aux militants et organisations de lutte contre le racisme d’Etat ?

Le message que j’aimerais adresser est qu’il faut rester connecté à l’importance de la lutte des classes et à la justice sociale et économique plus largement. Je pense que cela est difficile lorsque sa religion, son identité collective et sa dignité fondamentale sont attaquées. Mais il est essentiel de ne pas laisser l’État définir la communauté ou le sens de la politique et de la libération. Les Musulmans ne doivent pas non plus intérioriser les stéréotypes les concernant, ni participer aux tentatives d’effacer la riche histoire des sociétés islamiques et des enseignements éthiques de l’Islam, par exemple ceux qui insistent sur la beauté de la diversité (y compris la diversité de la foi) et le respect dû aux femmes. Les activistes musulmans français sont familiers depuis longtemps des tentatives de l’État pour les diviser, et ce n’est pas tâche facile pour eux de continuer à s’organiser et à rechercher la solidarité. J’espère qu’ils pourront continuer à gagner le soutien d’intellectuels et de mouvements à gauche à la fois en France et à l’étranger.

Z. Fareen Parvez

Traduit de l’anglais par Rdr Cahen


« All forms of secularism, just like capitalism, have internal contradictions » (interview with Z. Fareen Parvez)

For this first interview of the Christian year 2021 in our French Islamophobia seen from elsewhere series, we have chosen to interview Z. Fareen Parvez, associate professor of sociology at the University of Massachusetts-Amherest, affiliate with the Umass Resistance Studies Initiative and member of the Institute for Advanced Study at Princeton. Her award-winning book Politicizing Islam: the Islamic Revival in France and India (Oxford University Press, 2017) is based on a comparative study of the relationship to religion, politics and the state of marginalized Muslim communities in Lyon, France and Hyderabad in India.

1. What do you think about the policy of the French state towards both Muslims and Islam in general?

I think the policies of the French state toward Muslims and Islam are really a travesty. It’s also a travesty that the tradition of French political satire has become so perverted. It is difficult to make sense of policies that are nearly guaranteed to have adverse effects and further alienate a relatively disadvantaged minority in the name of “integration,” security, or national cohesion. It seems that politicians are simply using the issue for potential electoral gains, allowing the nationalist right wing to set the political agenda. The level of cultural hypocrisy embedded in some of these policies would be laughable, if it were not so cruel.

The situation of French Muslims, in terms of the state’s attitude toward Islam, has deteriorated over more than a decade. For years, I have been arguing that repressing religious liberties is misguided and creates the very problems the state then seeks to solve. The hyper-regulation of Muslim women’s dress and other gendered practices has made some communities withdraw from public life and institutions, including schools. Erecting various obstacles to the creation of Islamic schools and dissolving associations goes against the grain of democratic participation and debate. The draft law (projet de loi confortant les principes républicains) attempts desperately to draw a clear separation between religion and politics, even ethics. But enforcing such a line is simply impossible and self-defeating. To cite just one historical example, the very spaces of Black churches in America were central to the beginnings of the African American civil rights movement. Religion is part of moral and political life. And in the case of Islam, I think it has provided the spiritual resources for many individuals to bear the pains of economic struggle, daily discrimination, and various forms of uncertainty, as I observed in the banlieues of Lyon. Attacking people’s spiritual sanctuaries will not further the goals of the French state. It does, on the contrary, reinforce people’s fears of Islam and discrimination against Muslims in everyday life.

2. What did you think of the international reactions to Emmanuel Macron’s Islamophobic policy? 

I think Muslims around the world who demonstrate do so to collectively express their sense of injury, even grief, when they witness such forms of disrespect. I remember the street demonstrations in India in the aftermath of the anti-Islam Danish cartoons in 2005. Some local imams I knew opposed these demonstrations, but others needed a way to express their emotions. Consumer boycotts such as those by residents of Qatar are important for their symbolic value but probably otherwise limited in their effects. It’s a good thing when governments speak out, though of course they would ideally speak out also when it comes to Muslims in China, the policies of Israel, etc.

3. Could you compare the policy towards Muslims in France and that in India? 

The French state has insisted upon the uniqueness of laïcité and how it can’t be compared to the secularism of other states. But at the end of the day, every state has to manage its relationship to religion and to communities, and it’s important to compare these different approaches, even across the global North and South. The Indian state’s official policies have rested on a foundation of non-interference in the affairs of religious communities, including domains like family law. This has meant that generally, Muslims can freely practice their beliefs, from different types of veiling to establishing madrasas. The Indian government subsidizes minority institutions, facilitates the hajj pilgrimage, and honors religious holidays of several religious communities. Periodically, however, the ruling administration threatens to undermine the practice of Islamic family law in matters of marriage and divorce (in the name of saving Muslim women, similar to France), which causes much debate and various political alliances. It may be worth noting that domestic terrorist acts among Muslims have remained extremely rare. Obviously, one must not glorify India’s pluralist model. All forms of secularism, just like capitalism, have internal contradictions, and India is no exception.

Unfortunately, in India, Hindu nationalism has swept the nation and gradually undermined the foundational ideal of equal respect for all religions. Muslims are now persecuted in different ways and gross acts of everyday violence, including lynchings, have taken place. Muslims now have a great stake in defending Indian secularism from Hindutva forces.

Nonetheless, a key point with regard to France, is that Indian “composite nationalism” in theory acknowledges and even celebrates religious difference. I have argued that this has actually allowed for stronger associational life, feminist organizing, and democratic participation. In other words, suppressing religious freedom undermines a number of democratic goals and ideals.

4. How could we imagine the foundations for the fight against Islamophobia at global level?

The foundations for a global struggle against Islamophobia are both material and about raising political consciousness. There is so much public ignorance and denial about the violence of colonial rule and how that violence continues today in altered forms. Public education about these basic facts is still critical to the struggle. Connecting different national contexts (including authoritarian Muslim states) is also important—the undermining of Muslims’ citizenship in India, the genocide of Rohingya Muslims in Burma, the systematic persecution of Uyghurs in China. Understanding Islamophobia as part of militarism and occupation further ties together this picture. The work of PIR seems to be doing this exactly.

Building movement alliances and facilitating cross-border exchanges among activists and civil rights groups is key. For example, among the deeply inspiring actions of Black Lives Matter was their support for the Palestinian struggle. These activities, taken together, could in the long run delegitimize the anti-Muslim and anti-Islam policies of various states.

5. What message would you send to Muslims in France and to activists and organizations fighting against State racism?

The message I would communicate is to stay connected to the importance of class struggle and social and economic justice more broadly. I think this is difficult when one’s religion, group identity, and basic dignity are being attacked. But it is essential to not let the state define the community or the meaning of politics and liberation. Nor should Muslims internalize the stereotypes of them, or the attempts to erase the rich history of Islamic societies and ethical teachings, for example, those that emphasize the beauty of diversity (including diversity of faith) or the respect owed to women. French Muslim activists are long familiar with the state’s attempts to divide them, and it is not an easy task they face, to continue to organize and seek solidarity. I hope they can continue to gain support from intellectuals and movements on the left both in France and abroad.

Z. Fareen Parvez

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