Thomas Guénolé ou le racisme de l’honnête homme

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Thomas Guénolé, le politologue, du boxeur n’en a pas la tête mais la manière. Lors de l’émission de Ce soir ou jamais du 18 mars 2016 il fonce sur Houria Boutledja. Vous êtes raciste, misogyne, homophobe martèle-t-il en citant des extraits de son dernier bouquin, publié à la Fabrique : Les Blancs, les Juifs et nous, vers une politique de l’amour révolutionnaire… Quel livre diantre a-t-il lu pour s’offrir en héros de la mise à mort d’une des icônes de l’antiracisme politique devant les caméras ? Ses accusations, si elles sont exactes, doivent la conduire devant les tribunaux, à la censure de son livre, à son bannissement des plateaux de télévision, à la rayer du paysage politique, à la « Dieudoniser». Raciste, misogyne, homophobe… vade retro Bouteldja, bubon de la peste raciste, démon essentialisateur, ennemi numéro un, avec Tarik Ramadan, de la République égalitaire dans laquelle les races n’existent pas… Mesure-t-il, le politologue exorciste, les conséquences de son excommunication outrageante ?

Et en premier chef la dangerosité, dans un contexte racial tendu, de livrer à la vindicte populaire un visage, alors que les passages à l’acte, menaces, tabassages, ont déjà lieu et sont en recrudescence ? On aurait pu croire Thomas Guénolé, non pas avec les indigènes, mais vaguement de leur côté. Il se révèle leur ennemi implacable, capable de coups bas comme tordre un texte au point de lui faire perdre son sens et dire son contraire. Ce procédé à la Fourest ôte à l’homme sa probité morale et intellectuelle, lui retire tout crédit. De longues minutes Houria Bouteldja cogite. Sa dignité est attaquée, l’antiracisme politique est sali comme tous ceux qui ont, organisations de gauche comprises, participé à la Marche pour la dignité organisée par un collectif de femmes, le MAFED, dont Houria Bouteldja fait partie aux côtés de Gerty Dambury, Rokhaya Diallo, Hanane karimi, Nacira Guénif-Souilama, Françoise Vergès, Angela Davis (oui) et de bien d’autres, toutes éminemment respectables. Les parents de victimes de crimes policiers, en tête de cette marche forte de 10 000 personnes, seront eux aussi ravis de voir leur exigence de justice entachée d’un fricotage aussi honteux.

On reste songeur devant la cruauté de l’arène médiatique qui fait reposer sur un instant et des insultes une image, une réputation, des années de travail politique, d’élaboration théorique, de manifs et de militantisme. Houria Boutledja sur le plateau prend une sortie par le haut, sans chercher à se justifier, elle assume les citations et laisse à son auteur la responsabilité de leur interprétation. Certains ont crié à la victoire de Thomas Guénolé. Quelle victoire ? Peut-on croire nécessaire de creuser plus profond le fossé entre l’antiracisme des racisés et l’antiracisme blanc ? Utile de souiller et de discréditer encore aux yeux du grand public un des rares mouvements des racialement dominés qui réussit à faire, un peu, entendre sa voix dans un paysage politique français totalement désolant et désolé ?

Une question nous semble essentielle à propos de Thomas Guénolé : est-il honnête ou malhonnête dans ses accusations ? Thomas Guénolé malhonnête est probable. Thomas Guénolé honnête, à l’indignation non feinte, convaincu du racisme, de la misogynie et de l’homophobie d’Houria Bouteldja est plus troublant. Donnons-lui quitus sur la pureté de ses intentions et déclarons sa droiture morale et intellectuelle. Suivons son excellent conseil aux sceptiques qui l’interpellent sur les réseaux sociaux : lire par eux-mêmes Les Blancs, les Juifs et nous. Mais le retour au texte pulvérise l’hypothèse de l’honnêteté, car noir sur blanc, ligne après ligne,  pas de trace de racisme, de misogynie, d’homophobie. C’est presque poilant par exemple ce délire qui lui fait dire que Bouteldja demande aux femmes noires de ne pas dénoncer les hommes qui les violent quand ils sont noirs !!! Excluons une consommation de psychotropes, considérons un intellectuel affuté, un ogre de bibliothèque, un habitué des débats d’idées, un esprit sérieux, alerte et coriace, dont nous avons pu apprécier d’ailleurs le talent et la méthode face à Alain Finkelkrault et à Eric Zemmour… Mais alors comment se monte-t-il là pareillement le bourrichon  ?  « Il faut leur dire, au français, la vérité – nous essayons là d’être dans la tête de Guénolé – il faut être intransigeant avec le raciste, l’homophobie, la misogynie ». Rien de nouveau dans cette volonté, l’antiracisme moral se donne la même mission que le médecin hygiéniste du 19 ème, éradiquer dans la population le racisme sous toutes ses formes (exception faite de l’islamophobie) en lieu et place de la syphilis. Guénolé, dans les pas de Pasteur qui a vaincu la rage, a lui aussi l’idée d’un remède, révélée dans son livre, Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ? A coup de chiffres et d’enquêtes, il entreprend,  saine tactique, de déconstruire les clichés : 90% des jeunes de banlieues se sentent français, les bandes représentent seulement 2% d’entre eux et, plus chouette encore, la « désislamisation » des quartiers serait en marche. Le politologue désire informer en personne les jeunes des « territoires perdus de la République » de ces vérités réhabilitantes, une bonne rasade de fraternité républicaine là-dessus pour tout le monde, et tout ira mieux… Notre idée est que cela guérira du racisme d’Etat dont sont victimes les jeunes des cités aussi sûrement que les ventouses la grippe espagnole. Mais c’est bien sûr un avis subjectif et très légèrement hors-sujet qui mériterait une argumentation plus conséquente. Guénolé affirme vers la fin de l’émission de Frédéric Taddeï que le racisme « c’est pas bien », on a tort de le moquer, c’est totalement vrai. Il faut punir les actes racistes très sévèrement ajoute-t-il, et il a encore raison. Mais qui punira Guénolé ? Car nous postulons que Guénolé a lui-même contracté le racisme et que, bien que spécialiste de la question, il n’en sait rien. Le mal n’est-il pas banal et très répandu ? La forme, en théorie la moins grave, dite racisme de gauche, ne frappe-t-elle pas les plus grands phares progressistes de ce pays ?  Précisons que ce mal ancien n’est pas génétique (les races n’existent pas), il est culturel, on peut donc théoriquement en guérir (on rapporte quelques cas). Ce racisme, épidémique chez les intellectuels blancs, a pour symptôme un mépris banal et souverain pour les écrits du racialement dominé. Ce serait donc suite à un excès de mépris que les mots de Bouteldja ne livrent pas leur sens sous les lunettes de Guénolé. Par ailleurs, celui-ci ne semble guère familier de Fanon, Baldwin, Malcom X, Césaire, etc, qu’il ne cite jamais. D’où, peut-être, son incompréhension de concepts largement admis sous d’autres contrées, comme celui de « races sociales » (« vous dites les blancs, vous essentialisez, donc vous êtes raciste », affirme-t-il à Bouteldja) et d’où sûrement son incapacité à situer le bouquin de Bouteldja dans cette veine qui influence profondément la pensée décoloniale de celle-ci, jusqu’à son style sans détour qui peut, il est vrai, troubler le lecteur, habitué sur ce thème à moins de franchise, plus de chiffres et de circonvolutions savantes. Cette inculture et/ou ce conscient évitement d’un vaste corpus essentiel pour penser la domination raciale et ce qu’elle engendre comme effets, résistances et outillage théorique du point de vue des racialement dominés est également, selon nous, une conséquence du mépris raciste.

Psychologisons un peu. Guénolé, dirait un psy, projette sur ce livre son intériorité, sa croyance. Les écrits de Boutledja, Guénolé ne les lit pas, il croit lire les choses horribles qu’il s’attend à lire, autrement formulé : il hallucine. Et sa croyance étant partagée par beaucoup de dominants, par des ministres, des ex-ministres ou des futurs, par son milieu intellectuel et politique, comment peut-il soupçonner qu’il va porter des accusations grotesques alors qu’il ne fait que répéter ce que tant de gens biens se répètent entre eux depuis des années ? L’enseignant à Sciences-po et à HEC souffrirait donc d’un syndrome de racisme ordinaire qui, à l’instar de la masturbation, rend aveugle et sourd au sens même du texte d’une indigène, qui de plus est sa concurrente, à la recherche, elle aussi, d’une illusoire issue pacifiste à la lutte raciale dans laquelle s’enfonce le pays. Thomas Guénolé est honnête homme, voulons nous croire. En s’attaquant en toute bonne foi à l’antiracisme politique il apporte la preuve douloureuse qu’il est le produit de ce que l’antiracisme moral ne veut pas admettre : l’existence d’une race sociale dans le déni de sa supériorité et de son mépris, de sa brutalité et de ses privilèges. Que cette crise de délire interprétatif de Guénolé serve de leçon à tous les antiracistes moraux qui préfèrent soigner le racisme chez  l’autre, surtout chez les musulmans, plutôt qu’en eux-mêmes. Si Thomas Guénolé est honnête et vraiment non raciste, il relira au calme le texte de Bouteldja, prendra sa tête à deux mains et se demandera comment le rester, honnête, après son naufrage télévisé. Pour émerger de ce cauchemar dans lequel il s’est plongé tout seul, nous suggérons une solution : reconnaître qu’il a mal interprété et s’excuser. La dignité et la responsabilité ce sont à ces seules aunes qu’il sera jugé. Hélas, il y a fort à parier que Thomas Guénolé restera toute sa vie honnête et raciste, puisqu’il l’ignore qu’il l’est, raciste, et qu’il clamera toute sa vie qu’il ne l’est pas, qu’il est antiraciste. Il est à craindre que sous le feu des médias ses hallucinations deviennent permanentes et caractérisent sa personne publique. Sa carrière durant, il aura à coeur de démontrer mordicus que le livre de Bouteldja est un brûlot dangereux pour la République, il ressemblera en cela à Caroline Fourest qui s’obstine toujours à dénoncer le double discours de Tarik Ramadan dont personne de sérieux n’a trouvé de trace probante. Désireux de sauver la France de son racisme, Thomas Guénolé rejoint paradoxalement la grande confrérie des sauveurs du pays, y compris ceux qu’il exècre à juste titre, Alain Finkielkraut et Eric Zemmour, mais aussi tellement d’autres, connus ou anonymes, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, car c’est en fait la majorité de la race sociale des blancs qui souffre d’un état hallucinatoire face aux invasions barbares, les noirs, les arabes, les rroms, les musulmans, les réfugiés. Et quand ces derniers veulent conquérir seuls le droit de vivre et de penser à égalité, d’être des français à part entière, ils ont au nombre de leurs pires ennemis les Guénolé, les blancs fraternels, les courageux, les bien intentionnés, qui pour les aider cherchent à les saborder.

 

Christophe Montaucieux, vidéaste

 

 

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