Belgique

Sans-papiers : la construction d’un danger imaginaire

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« L’ordre social n’est que l’ordre des corps » nous rappelle Bourdieu. Il n’est donc pas étonnant que notre manière de concevoir la crise (un terme d’origine médicale parmi tant d’autres utilisés dans le débat politique) emprunte à la pathologie. Selon une conception dominante de la maladie, le mal s’explique par l’intrusion d’êtres étrangers dans le corps.

De ce point de vue, la maladie est une entité extérieure à l’organisme qui vient perturber son équilibre. Afin de lutter contre elle, il convient donc d’expulser le corps étranger. C’est ainsi au besoin thérapeutique que Canguilhem attribue l’origine « de toute théorie ontologique de la maladie » comme il en explique le succès par ce qu’elle contient de représentation du mal. En effet, « pour agir, il faut au moins localiser » et quoi de plus apaisant que de voir la maladie en l’intrusion d’un corps exogène dont le rejet suffit à la guérison.

« Voir dans tout malade un homme augmenté d’un être… c’est déjà en partie se rassurer ». Il ne reste ainsi à la sorcellerie ou à la science qu’à exclure l’altérité que pour ramener le plein équilibre. Ainsi semble-t-il en aller, pour nos élites politiques, de leur perception de la société. Notre économie, gravement en crise, se doit de réagir pour retrouver le plein emploi de ses capacités. Et de la même manière que « rejeter des vers, c’est récupérer la santé », expulser des étrangers participerait de la guérison.

Mais encore faut-il localiser et quantifier ces agents « crisogènes ». Et assurément, étant donné la crise que nous connaissons, leur nombre doit être suffisamment élevé que pour constituer un agent causal entre l’expulsion de ces corps étrangers et le maintien de notre sécurité de vie, notamment dans la lutte contre le cancer social qu’est le chômage.

Ainsi les estimations du nombre d’étrangers, en situation irrégulière sur le territoire belge, les plus souvent mobilisées dans le débat public oscillent autour de 150 000 personnes, dans une fourchette qui varie entre 100 000 et 200 000 personnes. A titre d’ordre de grandeur, si l’on considère les trois principales populations d’étrangers non communautaires (i.e. extra-UE) inscrits régulièrement en Belgique en 2008, il y aurait autant, voire plus, d’étrangers « irréguliers » que d’étrangers « réguliers » de nationalités marocaine, turque et congolaise, ces derniers représentant dans leur ensemble un peu moins de 145 000 personnes. Toujours à titre de comparaison, l’immigration irrégulière est estimée en France entre 200 000 et 400 000 personnes. Estimation fournie par Sarkozy au Sénat français alors qu’il était encore Ministre de l’Intérieur, estimation peu suspecte donc de sous-estimer le nombre d’ « irréguliers ».

Se pourrait-il qu’il y ait en Belgique plus de « sans-papiers » que d’étrangers « réguliers » marocains, turcs et congolais?

Se pourrait-il que la Belgique soit attractive au point d’attirer, à population égale, trois fois plus d’émigrés « irréguliers » que la France ?

Un simple regard sur les hypothèses ayant servies de base à l’estimation de l’immigration irrégulière en Belgique révèle toutefois toute la phantasmatique de notre représentation de l’étranger.

En effet, le chiffre de 150 000 personnes en situation irrégulière en Belgique s’appuie sur une estimation initiale de 100 000 personnes, estimation majorée par la suite d’environ 50 000 personnes lors de l’adhésion de la Pologne à l’Union Européenne en 2004. L’estimation initiale de 100 000 « irréguliers » se basant sur une proportion d’un étranger en situation irrégulière pour 10 étrangers « réguliers ». Cette proportion de un pour dix fut retenue suite à l’hypothèse proposée en 1997 par M. Poulain, démographe à l’UCL.

Toutefois, M. Poulain dans le cadre d’un rapport mis en ligne par le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme en avril 2008 conviendra que cette estimation « est plus que contestable ». En effet, cette manière d’estimer les étrangers « irréguliers », outre les questions posées par le simple fait de vouloir les quantifier, est totalement irréaliste. De fait, il convient de rappeler que plus des deux tiers des étrangers inscrits régulièrement en Belgique sont communautaires et jouissent du plein droit de circulation et d’installation en Belgique. Par ailleurs, au terme de la période transitoire imposée aux nouveaux états membres de l’UE, c’est à peu près les trois quarts des étrangers résidant en Belgique qui y jouiront du libre droit de circulation et d’installation.

En 2006, près d’un immigré sur deux, rapatrié du fait de sa présence irrégulière sur notre territoire est … communautaire en 2008. Ainsi, un peu moins de 50% des personnes rapatriées cette année-là sont soit polonaises, bulgares ou roumaines.

Quel est le sens d’expulser des étrangers qui pourront dès demain revenir dans notre pays ? Le rapatriement, en 2006, de ces 3 207 « irréguliers » communautaires ne serait-il qu’un rituel d’exorcisme ou de désenvoûtement? Et quant aux 3 422 « irréguliers » non communautaires rapatriés cette même année, ne serait-ce là qu’un rite sacrificiel destiné à ramener l’emploi, comme d’autres rites ramèneraient la pluie, dans une société où, grosso modo, plus d’un million de personnes souffrent de non ou de mal emploi (chômeurs et travailleurs précarisés) ?

Il est, toutefois, une autre conception dominante de la pathologie, une conception dynamique qui considère la maladie comme un conflit entre des forces antagonistes internes à un même corps… Mais, conclut Canguilhem, même si les métaphores entre le corps et la société sont nombreuses, bien que rarement conscientes, la société n’est pas un organisme. Ainsi, son analyse de la régulation montre notamment que si l’organisme bénéficie d’une autorégulation extrêmement développée, il n’est d’autorégulation ou de justice sociale spontanée.

Par ailleurs, la politique de sortie de crise menée par nos gouvernements successifs depuis la quarantaine d’années (!) que dure la crise n’a rien d’une thérapeutique sociale atténuant les maux de notre société. Et si la condition des « sans-papiers » était un indicateur de la déliquescence de nos droits économiques et sociaux?

Qui sera le prochain bouc émissaire ?

Souhail Chichah

Assistant en Economie Politique, chercheur en économie de la discrimination, ULB

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