Rossignol : le racisme d’État dans toute sa splendeur

« Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. »

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950.

« Il y avait des nègres afri… des nègres américains qui étaient pour l’esclavage »

Laurence Rossignol, ministre, 2016.

« Le Racisme, c’est mal ».

Thomas Guénolé, politologue, 2016.

Des déclarations racistes, les politiques et «penseurs » français en ont pondues des belles. Il serait inutile de les recenser ici tant elles se bousculent au portail de l’arrogance blanche. Je sais ce qu’on va me dire…L’Abbé Grégoire, 1789, les Lumières, les Droits de l’Homme, l’abolition, Simone de Beauvoir, S.O.S Racisme, la Gay Pride, tout ça tout ça… La France est belle, une, indivisible et immaculée… À l’intérieur de ses frontières, la race n’existe pas (c’est en Amérique ça, pas ici !). Et puis il y a Azouz, Fadela, Rachida, Rama, Harlem, Christiane… bref : United Colors of benne-et-thon. Il n’empêche qu’à côté de cette vitrine clinquante, la république coloniale n’en finit pas de décliner son racisme d’État de manière toujours plus dure et assumée à l’égard des non-Blancs. Sarko, Guéant, Morano, Valls… On ne va pas refaire l’historique. Mais là, quand même, la ministre socialiste Laurence Rossignol nous a sorti du lourd. Du très lourd. Du très grave.

Interrogée au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BFM TV – RMC, la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes, Laurence Rossignol s’est lâchée avec tout le naturel du monde. La discussion portait sur la très menaçante « mode islamique » et le fait que des grandes marques proposent aujourd’hui des vêtements qui conviennent aux exigences de pudeur de certaines musulmanes, particulièrement celles qui portent le voile. Tous les clichés islamophobes en vogue y passent. Pour la ministre – qui est évidemment contre – ces marques se trahissent en promouvant l’enfermement du corps de la femme. Preuve historique à l’appui : « fin des années 60, les femmes peuvent avoir un compte en banque, elles vont à l’école, elles vont à l’université, elles accèdent à la contraception et en même temps les jupes raccourcissent (…). Ce qui prouve bien qu’entre la tenue des femmes et leurs droits, il y a un lien ». Plus t’es nue, plus t’es libre : raisonnement implacable. Quant à la présence du voile en France, c’est essentiellement dans les « quartiers »  (!) qu’elle se développe, sous l’ « emprise » (!!) grandissante des « salafistes » (!!!). La ministre prend soin de répéter tous ses mots clés comme « liberté », « république » ou « droits des femmes » pour réaffirmer le « bien » qu’elle incarne de manière manichéenne face au mal islamiste.

Mais quand même, demande le journaliste à la mine faussement consciencieuse, il y a bien des femmes qui choisissent elles-mêmes de porter le voile ! Non ? « – Mais bien sûr, il y a des femmes qui choisissent, hein, il y avait des nègres afri… des nègres américains qui étaient pour l’esclavage, hein ». Le masque est tombé.

 

À cet instant précis, Rossignol, c’est la France. Lorsqu’elle prononce ces paroles, lorsqu’elle dit sans tressaillir ni frémir, la voix calme et confiante : « des nègres américains qui étaient pour l’esclavage », c’est toute l’histoire coloniale et esclavagiste de la France qui vient s’anamorphoser sur son visage tranquille pour le défigurer.

« Colonisation = Chosification », posait Césaire dans son Discours sur le colonialisme. Si la France traite toujours les Noirs et les Musulmans comme des choses – disons, par exemple, des quilles,– la ministre, avec son boulet rhétorique de sincérité, vient de faire un strike d’anthologie.

Loin d’avoir « dérapé », Rossignol nous a fait un bel aveu.  Alors qu’il est d’usage de répéter que la France ne connait ni communautés, ni races, ni racisme (« On est pas aux Etats Unis ici! »), voici que soudain une ministre blanche fait un parallèle avec la condition noire américaine à ses heures les plus terribles, en employant pour désigner les indigènes le mot que les esclavagistes avaient inventé pour qualifier le peuple noir asservi. L’aveu est brillant, la ministre des femmes parle comme le Maitre parlant de ses esclaves, sans complexes et au calme.

L’utilisation décomplexée du mot « nègre » par une ministre blanche d’une puissance coloniale au lourd passé esclavagiste aurait dû provoquer l’ire et l’émotion de toute une classe politique dont on ne compte plus les grands épanchements humanistes affectés. On ne dévoile pas le mensonge républicain impunément. Quand Morano a parlé de la « race blanche », elle a été sanctionnée pour avoir revendiqué officiellement la suprématie blanche. Or il semblerait que traiter impunément une population de « nègres », en piétinant d’un pied les noirs, de l’autre les musulmans, soit moins périlleux pour la classe politique, peut être parce qu’elle le fait déjà quotidiennement et sans retenue.

Césaire, dont la licence raciale le dispensait, lui, de prendre quelconque guillemets, redonnait dans le même geste toute sa noblesse au « Nègre ». Celui-là même qui aurait dit à la blanche Rossignol « Je t’emmerde ! ».

D’autre part, faut-il feindre de ne pas comprendre l’idéologie nauséabonde qui, lorsqu’elle prétend vouloir comprendre les mécanismes de la « servitude volontaire », ne fait que justifier la domination et le sort des colonisés ? Si nous avons été colonisés, c’est que nous avons été colonisables, n’est-ce pas ? Bah voyons ! 400 ans qu’on veut nous y faire croire à ce grand renversement, cette grande magie rhétorique dont seuls les Blancs ont le secret, celle qui fait passer l’oppresseur pour le libérateur et l’opprimé pour l’aliéné.

Mais l’obscénité de ce renversement rhétorique ne s’arrête pas là, il nous faut revenir sur l’analogie avec les femmes voilées. La femme musulmane qui choisit librement de pratiquer sa foi et de porter un voile est comparable à un « nègre » qui aurait soutenu l’esclavage. Quelle drôle d’analogie lorsque les deux propositions censées être reliées sont indépendamment faussées !

Les manifestations du développement de l’islam en France, dont le port du voile est le symbole, sont bien plus que l’expression du « retour de la religion », elles sont l’expression d’une résistance, d’une puissance politique qui s’affirme chaque jour et résiste à l’oppression raciale des politiques islamophobes, que le féminisme blanc de Rossignol vient justifier. Aussi, dans cette analogie, c’est la résistance même à l’oppression qui est assimilée à l’oppression.

L’inversement est plus que complet. La résistance, c’est l’oppression. Nos libertés, c’est l’esclavage. Ceux qui nous oppriment veulent notre bien. Nous sommes seuls responsables de notre situation, ce sont nos résistances le problème. Nous sommes coupables. Le maitre innocenté devient sauveur, et l’oppression raciste peut ainsi se renforcer, justifiée et lavée de toute accusation.

Du haut de son perchoir républicain, avec toute son arrogance ministérielle, Rossignol affirme que le voile islamique, c’est de l’ES-CLA-VA-GE. Qu’une femme voilée ne peut être qu’une aliénée, sans libre-arbitre, incapable de se sauver elle-même de son propre aveuglement, qu’il faut sauver par la force républicaine, la force de la loi et de l’État. Cet Etat qui précisément l’opprime, l’exclut et la stigmatise.

Au fond, si quelque vérité devait se cacher dans cette analogie, c’est bien la parfaite mise en parallèle de deux propos racistes, rassemblant dans un même traitement colonial, deux races sociales historiquement opprimées par l’Occident : les Noirs et les Musulmans. L’Histoire dans son plus simple appareil.

Belle lurette que le silence des féministes face à la stigmatisation des musulmanes ne nous surprend plus.

Quant aux organisations de l’antiracisme officiel, aucune poursuite, aucune plainte n’a même été même envisagée.

Le racisme d’État, c’est ça.

Et ça va continuer.

La Résistance décoloniale aussi.

 

Sherine Soliman, membre du PIR

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