Actualité fanonienne

Race, état d’exception et impasses de l’ « antiracisme ». Militer aujourd’hui avec Fanon

Les 25, 26 et 27 novembre prochains, se tiendront à Créteil les Troisièmes rencontres nationales des luttes de l’immigration, dédiées cette année à Frantz Fanon, disparu à l’âge de 36 ans, le 6 décembre 1961, C’est un signe fort que ces rencontres lui soient dédiées. Du point de vue des luttes indigènes, y compris celles que nous essayons de mener à travers le PIR, la pensée et l’œuvre de Fanon sont une source précieuse d’inspiration, afin de poursuivre le combat décolonial pour lequel il a tant œuvré.

Nous aurons l’occasion de rendre hommage plus longuement, sur le site du PIR, à la pensée et l’œuvre du psychiatre martiniquais. Pour l’heure, nous livrons ici quelques réflexions, à partir de la pensée de Fanon, sur l’ « état d’exception » permanent, les limites du combat « antiraciste » et les perspectives de luttes décoloniales.

RACE ET « ETAT D’EXCEPTION » PERMANENT

Il peut sembler curieux de débuter un article consacré en grande partie à Fanon par une citation, qui plus est assez longue, d’un autre auteur. Pourtant, comme nous le verrons, le bref détour que nous faisons ici par la pensée de W. Benjamin, permet d’ouvrir de très larges perspectives en termes de luttes indigènes. Associée à celle de Fanon, elle permet aussi d’en finir avec le gadget de l’ « antiracisme », qui n’est souvent rien d’autre qu’une énième déclinaison du discours et de la démarche intégrationnistes. Alors, s’il est bien un passage auquel tous les non-Blancs qui luttent – ou désirent le faire – pour le renversement de l’ordre colonial-capitaliste doivent prêter attention, c’est celui bien connu de Benjamin, tiré de ses Thèses sur le concept d’histoire :

« La tradition des opprimés nous enseigne que l’ « état d’exception » dans lequel nous vivons est la règle. Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui rende compte de cette situation. Nous découvrirons alors que notre tâche consiste à instaurer le véritable état d’exception ; et nous consoliderons ainsi notre position dans la lutte contre le fascisme. Celui-ci garde au contraire toutes ses chances, face à des adversaires qui s’opposent à lui au nom du progrès, compris comme une norme historique. – S’effarer que les événements que nous vivons soient « encore » possibles au XXe siècle, c’est marquer un étonnement qui n’a rien de philosophique. Un tel étonnement ne mène à aucune connaissance, si ce n’est à comprendre que la conception de l’histoire d’où il découle n’est pas tenable([Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, Œuvres III, Gallimard, 2010, p. 433.)]».

Du point de vue de tous ceux et de toutes celles qui en subissent les effets, le racisme n’est pas une exception. C’est la règle. Celle justement de l’ordre social raciste. C’est d’ailleurs pour cela que l’on parle de racisme systémique. La condition de postcolonisé, c’est celle quotidienne et commune à tous les non-Blancs qui vivent, pour la plupart, dans les quartiers populaires. Ils en font chaque jour l’expérience : le harcèlement policier, le parcage([« L’indigène est un être parqué, l’apartheid n’est qu’une modalité de la compartimentation du monde colonial. », Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Editions ENAG, Alger, 2011, p. 44.)] dans des espaces à la périphérie des villes, le chômage de masse, l’insalubrité, les services publics au rabais. Tout cela n’est pas pour nous de l’ordre de l’exception, mais constitue la règle. C’est-à-dire justement ce qui règle notre quotidien. Dans cette France postcoloniale, les non-Blancs des quartiers populaires vivent la « compartimentation » dont parle Fanon. En banlieue parisienne, par exemple, les habitants des Doucettes (Garges-lès-Gonesse) ou ceux des Tilleuls (Blanc-Mesnil), quand ils prennent le RER pour se rendre à Paris, font précisément l’expérience du voyage de la ville indigène à la ville coloniale. Et pendant le soulèvement de l’automne 2005, l’établissement d’un couvre-feu (une première depuis la guerre d’Algérie) n’avait rien d’exceptionnel pour toutes celles et tous ceux qui vivent l’état d’exception permanent. Bien au contraire, ce couvre-feu, c’est la persistance de l’exception, qui cette fois se vit et se dit au grand jour et perpétue la relation coloniale que décrit Fanon :

« Dans les régions coloniales, (…) le gendarme et le soldat, par leur présence immédiate, leurs interventions directes et fréquentes, maintiennent le contact avec le colonisé et lui conseillent, à coups de crosse (…), de ne pas bouger. On le voit, l’intermédiaire du pouvoir utilise un langage de pure violence. L’intermédiaire n’allège pas l’oppression, ne voile pas la domination. Il les expose, les manifeste avec la bonne conscience des forces de l’ordre. L’intermédiaire porte la violence dans les maisons et dans les cerveaux du colonisé(Ibid, p. 28-29.)».

Dans les maisons et dans les cerveaux. Exactement comme la répression implacable qui a suivi les révoltes de Villiers-le-Bel, consécutives à la mort de Moushin et Lakhamy, à la suite du « parechocage » de leur moto par un véhicule de police. Le déchainement policier qui a suivi ces révoltes, les dizaines de perquisitions musclées à 6h du matin dans les domiciles des familles, les procès en correctionnelle puis les deux procès truqués en assises, ont montré à quel point l’ordre sécuritaire est un ordre (post)colonial. Cela parait même une banalité de le dire. Pourtant, beaucoup d’analyses et de commentaires sur ces événements, ou plus largement sur la politique sécuritaire ou l’ordre policier en « banlieue », passent à côté de cette évidence. Cela aboutit à séparer les crimes sécuritaires des crimes racistes. Á l’énumération de la liste de toutes celles et de tous ceux tombés sous les balles ou les coups de la police, il suffit qu’il y ait un Blanc parmi ces morts et l’on en conclura que cela invalide le mobile raciste et que ce sont avant tout des crimes sécuritaires. Le raisonnement ne tient pas. En « banlieue » ou dans les quartiers populaires, ce qui est racialisé avant tout, c’est l’espace, le territoire. D’ailleurs, quand on dit « banlieues », la plupart des gens qui vivent en France pense tout de suite « Arabes et Noirs ». C’est le territoire qui est « indigénisé », et certains Blancs qui y vivent aussi, du coup.

« LE RACISME, C’ETAIT MIEUX AVANT »

Parce qu’aux colonies, l’infrastructure économique est aussi une superstructure, la question de la relation aux colons est précisément, chez Fanon, celle de la relation aux Blancs. Et si l’on se réfère à la situation actuelle, nous constatons que les Blancs, lorsqu’ils interviennent en tant qu’« intermédiaires du pouvoir », continuent le plus souvent d’agir aujourd’hui en colons vis-à-vis des postcolonisés, que ce soit dans les « banlieues », sur les lieux de travail, dans l’administration ou encore dans ce que l’on appelle le « champ politique ». C’est donc en cela que la narration fanonienne rejoint la pensée de Benjamin et soulève des questions qui sont pour nous fondamentales : à partir de quelles perspectives parle-t-on lorsqu’on parle de la colonisation ? À partir de quelles perspectives parle-t-on lorsqu’on parle des luttes de l’immigration, de leur histoire ? À partir de quelles perspectives parle-t-on lorsqu’on parle de relation coloniale et de racisme, aujourd’hui ? La question n’est donc pas tant « qui parle ? », mais « à partir de quelle perspective parle-t-on ? ». Si on parle du point de vue de celles et ceux qui subissent les effets du racisme structurel, alors l’exception raciste n’en est pas une. Elle est bien la règle.

Pourtant, nombreux sont ceux – y compris parmi les non-Blancs – à considérer que le racisme est de l’ordre de l’exception et constitue une simple « anomalie », la survivance d’archaïsmes ou de réflexes anciens. Le combat « antiraciste », qui découle d’une telle conception, n’a pas grand sens dans une structure sociale raciste. Parce que, nous rappelle Fanon, « une société est raciste ou ne l’est pas ([Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil, 1971, p. 69.)]» et qu’« il n’existe pas de degrés du racisme ([Frantz Fanon, « Racisme et culture », in Pour la révolution africaine, Paris, François Maspero, 1969, p. 42.)]». Voilà deux vérités qui à elles seules nous apprennent qu’une société ne peut pas être plus ou moins raciste et que vouloir faire baisser le niveau de racisme d’une société raciste est un leurre. La perspective du combat « antiraciste » accepte donc le paradigme de l’exception et non celui de la règle. C’est la raison pour laquelle il se traduit, le plus souvent, par une négociation réformiste sur le terrain du droit, qui constitue en fait une supplique pour lever ponctuellement le couvercle de la marmite raciste. L’histoire nous enseigne pourtant que les classes dominantes ont tôt fait de refermer le couvercle. La perspective de l’ « antiracisme » consiste ainsi à vouloir revenir à l’ « état d’exception » acceptable, c’est-à-dire à un niveau de racisme acceptable. On cherche alors à mobiliser la « population » sur le moment de xénophobie exceptionnelle que vivrait la « nation ». La campagne récente D’ailleurs nous sommes d’ici, « pour une mobilisation nationale et unitaire contre le racisme, la politique d’immigration du gouvernement et pour la régularisation des sans-papiers » est emblématique de ce type de perspective :

« Au lendemain de la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle de 2007 était créé, pour la première fois dans l’histoire de la République, un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co-développement. Depuis, des dizaines de milliers d’étrangers en situation irrégulière, hommes, femmes, enfants, sont traqués, arrêtés et expulsés, y compris dans un pays en guerre comme l’Afghanistan. Voulue par le chef de l’Etat, mise en œuvre par ses gouvernements successifs, le ministère de l’Intérieur aujourd’hui, et soutenue par l’UMP et ses alliés à l’Assemblée, cette politique est inacceptable car elle viole des principes humanitaires élémentaires et des dispositions internationales ratifiées par la France. A cela se sont ajoutés les effets désastreux du pseudo-débat sur l’identité nationale puis la chasse aux Roms ([http://dailleursnoussommesdici.org.)]».

Alors même que l’ordre raciste est pour nous la règle, on voit clairement que la perspective de l’ « antiracisme » accepte le paradigme de l’exception, usant au passage, sans aucune distance critique, de notions aussi problématiques pour nous que celles de « République », de « principes humanitaires » et de « droit international ». L’appel Touche pas à ma nation, lancé quelques mois plus tôt par SOS Racisme, sur fond de main jaune qui nous rappelle des heures sombres, ne dit pas autre chose :

« En proposant d’étendre les possibilités de déchéance de la nationalité française à de nouvelles catégories de citoyens, Nicolas Sarkozy a franchi, avec le discours de Grenoble, un cap dangereux. En effet, pour la première fois au plus haut de niveau de l’Etat , il aura été publiquement affirmé qu’il existe des « Français de souche » et des « Français de papier », comme le clame le Front National depuis sa création et au risque de crédibiliser ce dernier. Allant jusqu’à remettre en cause le droit du sol, le Président de la République voudrait en outre que les jeunes « d’origine étrangère » ne deviennent plus automatiquement français à leur majorité s’ils ont été délinquants !([http://www.touchepasamanation.com.)] ».

La stratégie de l’ « antiracisme » blanc consiste à chaque fois à dire que « nous » sommes au bord de l’antidémocratique, que « nous » vivons un moment de racisme exceptionnel, etc. Leur slogan pourrait même être « le racisme, c’était mieux avant ». Ces prises de position, ainsi que l’affirmait Benjamin, nous informent moins sur la situation politique actuelle que sur la perspective d’où elles découlent. On comprendra dès lors pourquoi les habitants des quartiers populaires, surtout les non-Blancs, se détournent massivement de telles campagnes ou opérations et se sentent assez peu concernés. Car de telles campagnes sont surtout destinées à capitaliser à bon compte le mécontentement et l’indignation soulevés par la politique gouvernementale et à se poser comme les interlocuteurs uniques des sympathisants blancs à l’égard des Noirs et des Arabes. L’alternance politique n’a jamais été pour nous synonyme de politique alternative dans les quartiers populaires. Et parce que l’ « antiracisme » ne propose jamais de rupture avec cet ordre existant et épouse constamment les enjeux et l’agenda du « champ politique blanc (Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille : Immigré-es, indigènes et jeunes de banlieues, textuel, 2006, p. 51-95.)», il reproduit lui-même les clivages raciaux qui traversent toutes les organisations de ce « champ politique ». En cela, il contribue justement à faire intégrer le discours républicain – c’est-à-dire colonial – aux non-Blancs, et l’on peut affirmer que l’ « antiracisme » n’est que la forme renouvelée que prend aujourd’hui le vieux discours « assimilationniste ». Dans la configuration qui est la sienne aujourd’hui, l’ « antiracisme » est un « intégrationnisme ».

IMAGINER LE « VERITABLE ETAT D’EXCEPTION »

Mais justement, parce que le racisme est structurel et l’« antiracisme » simplement conjoncturel, que l’état d’exception n’est pas l’exception, mais bien la règle, tous les descendants d’esclaves et de colonisés sont à même d’imaginer aujourd’hui le « véritable état d’exception ». Notre seule issue ne consiste pas à intégrer à tout prix l’ordre existant, mais à imaginer un désordre :

« La décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde, est, (…) un programme de désordre absolu.
(…) Dans décolonisation, il y a donc exigence d’une remise en question intégrale de la situation coloniale. Sa définition peut, si on veut la décrire avec précision, tenir dans la phrase bien connue : « les derniers seront les premiers»
([Frantz Fanon, Les damnés de la terre, op. cit., p. 24 et 25.)]».

L’ « antiracisme » devrait être un combat de renversement de l’ordre et non un combat de droit. Pour les non-Blanc-hes qui sont néanmoins engagé-es dans ce combat et adoptent la perspective de l’ « antiracisme », tout n’est pas perdu, rassurons-nous. Cet engagement réformiste, s’il est mené par des mouvements ou des organisations dans lesquels les non-Blancs sont majoritaires et ont un rôle dirigeant – ce qui n’était assurément pas le cas au sein des campagnes évoquées plus haut – peut justement permettre d’« élever le niveau de conscience politique » de ces non-Blancs et de « renforcer leur identification face à la société blanche », ainsi que l’affirmait Malcolm X, peu après sa rupture avec les Black Muslims :

« Je suis prêt à participer au niveau local aux actions menées en faveur des droits civiques dans le Sud et ailleurs, et je le ferai parce que toute campagne sur des objectifs spécifiques ne peut qu’élever le niveau de conscience politique des noirs et renforcer leur identification face à la société blanche… Rien ne sert de nous bercer d’illusions. Les noirs ont absolument besoin d’une instruction convenable, de bons logements et d’emplois, et je les soutiendrai dans la lutte qu’ils mènent pour les obtenir, mais je leur dirai que, si ces conquêtes sont nécessaires, elles ne sauraient constituer la solution du principal problème des noirs(Malcolm X, Le pouvoir noir, Paris, La Découverte, 2008, p. 51-52.)».

Malik Shabazz tenait ces propos au sujet d’organisations composées quasi exclusivement de Noirs et l’on voit bien, ici même en France, que l’auto-organisation de tous les descendants d’esclaves et de colonisés, est, quoi qu’il arrive, une étape nécessaire pour trouver une solution au principal problème qui les touche. Elle est nécessaire pour exister, créer le rapport de forces et l’unité nécessaires au renversement de l’ordre social colonial et plus généralement de l’ordre social.

Elle est tout simplement nécessaire pour créer le désordre.

Rafik Chekkat, membre du PIR

(Cet article reprend de larges extraits du livre « Race rebelle, Luttes dans les quartiers populaires des années 1980 à nos jours », à paraitre aux éditions Syllepse fin novembre 2011)

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