Littérature

Pouchkine, l’immense écrivain russe, descend d’un esclave africain

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Quelle était l’origine de l’auteur immortel « d’Eugène Onéguine », « la Dame de Pique », « Boris Godounov » et quantité d’autres chefs-d’oeuvre, Alexandre Sergueïevitch Pouchkine, l’un des géants de la littérature mondiale, l’égal de Shakespeare pour les Anglais, de Goethe pour les Allemands, de Victor Hugo pour les Français ? Qui étaient les ancêtres véritables de celui qui par sa vie sulfureuse autant que par son œuvre incarne comme Byron ou Chateaubirand, le style de vie et l’esprit romantiques du début XIXe ?

On dit souvent que la littérature russe proprement dite est née avec Alexandre Pouchkine. Mort à St Petersbourg à l’âge de 38 ans, le 27 janvier 1837 à la suite d’un malheureux duel l’opposant à un officier français, Georges D’Anthès , amant supposé de sa femme, ce génie des lettres autant que Mozart l’est à la musique est le père véritable des lettres russes. Qu’ils soient dramaturges, poètes, romanciers, comme Nicolas Gogol, Mikhaïl Lermontov, Ivan Tourgueniev jusqu’aux grands Léon Tolstoï et Fiodor Dostoïevski qui lui doivent une part de leur inspiration ou de leur style ou de grands musiciens comme Tchaïkovski, Rachmaninov, Moussorgski qui ont mis en musique une ou plusieurs de ses œuvres, tous se considèrent comme les enfants naturels d’Alexandre Pouchkine.
Trente-huit années. Certes la vie de ce génie littéraire aura été brève. Mais quelle vie et quelle carrière ! Nul n’incarne davantage que lui la Russie dans ce qu’elle a de plus riche au plan des arts et lettres.
Cependant, si beaucoup voient dans Pouchkine, l’incarnation jusque dans la mort de l’âme romantique slave. Peu connaissent les origines familiales de celui-ci qui sont à rechercher bien plus au sud que les rives de la mer Baltique. Son portrait physique, cheveux frisés et noirs, teint mat, en témoigne.

Pour en savoir davantage, revenons au début du XVIIeme siècle sous le règne de Pierre le Grand, tsar de Russie entre 1682 et 1725. Celui-ci à l’instar d’autres despotes européens plus ou moins éclairés est marqué par le mouvement scientifique, littéraire et politique que l’on qualifiera des Lumières. Il n’est pas convaincu de l’inégalité des races et au contraire est persuadé comme Rousseau beaucoup plus tard que l’éducation fait l’homme. S’agissant précisément des noirs, il est persuadé que ceux ci placés dans d’égales conditions, sont capables des mêmes performances scolaires que les blancs.

C’est ainsi que Pierre 1er fait acheter secrètement par un ambassadeur auprès de la Sublime Porte, un enfant africain âgé de 7 ans sur le marché aux esclaves d’Istanbul. Selon d’autres sources celui-ci, d’abord page à la cour ottomane aurait été offert au tsar par le Sultan. Toujours est-il qu’originaire du nord Cameroun et capturé en 1703 par des négriers, celui-ci se retrouve rapidement propulsé dans le St Petersbourg du début XVIIIe. Elevé et éduqué dans les meilleures institutions de l’époque, Abraham Petrovitch ou Abraham Petrovitch Hanibal tel qu’il se fera appeler à l’âge adulte en l’honneur du fameux héros et général carthaginois, ne tarde pas à confirmer les convictions de Pierre 1er. Après une scolarité brillante, il sera envoyé dans la France de Louis XV pour y parfaire son éducation militaire, à l’école d’artillerie de La Fère dans l’Aisne. Obtenant le grade de capitaine, il participera même à plusieurs batailles menées par les troupes françaises contre les Espagnols. Rentré en Russie, il sera anobli et deviendra le filleul et confident du Tsar . Elevé au grade de général en chef, 2e personnalité militaire de l’empire, il poursuivra sa brillante carrière sous l’impératrice Elisabeth fille de Pierre 1er. Il est l’auteur d’une œuvre théorique essentielle dans le domaine de l’architecture civile et militaire et des fortifications. Ce qui lui vaudra le surnom de Vauban russe. Auteur de deux précis de géométrie, il actualisera l’enseignement des écoles d’ingénieurs militaires de Russie.

Marié à Christine-Régine de Schoëberg, issue de la noblesse suédoise, il a sept enfants dont l’un, Joseph, donne naissance à la mère de Pouchkine. Nadiejda Ossipovna Hanibal (« la belle créole »). Pouchkine sera toujours fier de ses origines africaines qu’il ne cessait de rappeler.

La Russie que les Français considèrent comme championne du monde de racisme autant qu’elle même se figure en championne du monde toutes catégories des droits de l’homme l’a toujours considéré comme l’un de ses plus grands génies. Que ce soit sous le tsarisme, sous Staline ou de nos jours. Elle n’a jamais caché ses origines africaines. Une statue lui est consacrée au cœur de Moscou, inaugurée en 1880 par Dostoïevski et Tourgueniev, eux-mêmes.

La France qui a rayé de ses livres d’histoire le nom du chevalier de St Georges, africain lui-aussi, qui tait comme par pudeur les origines noires d’Alexandre Dumas ou qui voit en Césaire un simple écrivain ultra marin contestataire devrait en prendre de la graine.

« La Russie sans Pouchkine — comme c’est étrange. » écrira Nicolas Gogol après la mort du poète en 1837.

Youssef Boussoumah, membre du PIR

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