Méditations d'une femme indigène quelques mois après l'affaire DSK

Pierre, Djemila, Dominique…et Mohamed

arton1612

Comment vous expliquer à vous les Blancs que je n’ai pas d’autre choix ? Je suis à la croisée des chemins et le vent me pousse vers les miens. Je suis obligée d’être solidaire des hommes. Comment l’expliquer aux femmes blanches ? Et surtout aux féministes ? Elles qui ont lutté pour faire admettre la nécessité de l’entre-soi, de la non-mixité pour faire éclore le féminisme comme projet politique ?

Je suis une femme. Pas n’importe laquelle. Et ma solidarité je ne la dois pas à n’importe quels hommes. Je suis une indigène et ma solidarité, je la propose aux hommes de ma condition. Ceux de ma communauté. Car cette solidarité, si je ne l’assume pas, elle me rattrapera et s’imposera à moi que je le veuille ou non.

Peut-être l’affaire DSK m’y aidera-t-elle ? Mais avant d’y arriver, un petit souvenir d’adolescence. Un téléfilm : Pierre et Djemila. Lui, beau, amoureux, attentionné. Blanc. Elle, belle, amoureuse, terrorisée par sa famille. Arabe. Ce film s’adressait à moi, la fille de l’immigré. Il me parlait. Il me disait combien ma famille était détestable et combien la société française me respectait. Un film qui me détournait des miens et qui me faisait oublier que mon père, mâle, bien sûr, était aussi un zoufri (ouvrier) algérien, un exploité, qui peinait à nous faire vivre, et que ma mère était une femme d’immigré qui peinait à nous élever. Le film, m’expliquait à moi leur fille, qu’ils me traitaient mal et que je n’avais qu’une échappatoire : m’arracher à eux.

Au début, j’ai cru à cette rengaine qui t’accompagne partout, s’insinue par tous les pores et s’incruste dans ta peau. Et puis j’ai douté, et finalement je n’ai pas marché. Mais j’aurais pu, comme tant d’autres filles. Sans doute que déjà, l’adolescente que j’étais avait bénéficié de l’expérience des grandes sœurs qui (souvent) se sont cassées les dents sur ce mirage du blanc prince charmant. Un envoûtement qui leur a coûté une bagatelle : la rupture familiale, la stigmatisation de leur mère coupable d’avoir « mal éduqué » leurs filles, la honte qui rejaillit sur tous mais aussi la culpabilisation, et en prime, la mauvaise réputation…

Sait-on combien de jeunes femmes se sont suicidées, prises dans le feu de la bataille que se sont livrée les deux patriarcats ? Le blanc, conquérant et sûr de lui et l’autre, l’indigène, dominé et aux abois. Un envoûtement qui projetait de faire d’elle les complices, voire, les supplétives du système raciste qui devait donner le coup de grâce à cette honnie famille maghrébine. Tout ça deux ou trois décennies à peine après l’indépendance de l’Algérie. Cette vieille recette n’a pas pris une ride. N’a-t-elle pas trouvé son point d’orgue avec le succès flamboyant de Ni Putes Ni Soumises ?

Mais quel est le rapport avec DSK ?

Il y en a un. C’est celui des élites françaises et de leur attitude face au sexisme de la France d’en haut, à celui de la France d’en bas et à celui de la France d’en dessous de la France d’en bas. Cette France des hauteurs qui n’a pas hésité à publier à la Une d’un grand magazine la photo de Simone de Beauvoir, nue, pour fêter le centenaire de sa naissance. Aurait-on pu imaginer Sartre à poil en couverture d’un journal de référence ? Sans doute faut-il voir là l’expression d’une sensibilité, d’une fibre toute française. Artistique. Esthétique. Qui peut mieux que l’élite française voir et sentir ce qui, derrière la féministe, faisait « la femme » ?

Une élite satisfaite d’elle-même, donneuse de leçons, marchant dix centimètres au dessus du sol et obstinément indifférente au réel. Un réel maltraité et méprisé au profit d’une autosatisfaction qui n’a aucune limite. Et cela est parfaitement visible sur la question des femmes. De mon poste de condition, je vois se découper trois comportements spécifiques et distincts :

— Une indifférence quasi-totale au patriarcat blanc qui structure la société française et qui détermine la vie de millions de femmes. Et pourtant, tous les indices montrent que la condition des femmes françaises se dégrade : 75 000 viols par an (selon l’enquête de victimation cadre de vie et sécurité 2007-2008 réalisée par l’ONDRP et l’INSEE), écarts de salaires entre hommes et femmes évalués entre 13 et 30 %, la France ayant été rétrogradée au 18ème rang des pays européens sur le plan du taux d’emploi des femmes. Sans parler des écarts dans les retraites ou encore de l’exposition et de l’exploitation du corps des femmes dans la publicité. Le sexisme et la violence du blanc lambda sur la blanche lambda suscite au mieux des protestations timides, au pire l’indifférence générale.

— Une dénonciation unanime et sans appel des violences faites aux femmes de banlieues, quand l’auteur est noir ou arabe et la victime de la même origine. A noter que le sexisme des mecs de quartiers serait plus que du simple sexisme, ce serait une barbarie dé-contextualisée et a-historique. Ici, le phallocrate blanc se découvre féministe. Il n’aura pas de mots assez durs pour crucifier le garçon arabe ou noir, pas de compassion assez forte pour voler au secours de la beurette. De Chirac à Hollande, de Villepin à Dray, des féministes du CNDF à Elisabeth Badinter, d’Arlette Laguiller à Nicole Guedj, de Tf1 à Canal plus, l’ensemble du monde blanc a maintes fois communié, des trémolos dans la voix, contre le méchant mâle des Départements et Territoires d’Outre Périphérique (DOP TOP). Je ne peux pas résister au plaisir d’évoquer ici l’hommage vibrant de Chirac à la mère de Fadéla Amara pour avoir, je cite : « donné la vie » à cet astre de la dignité de « la » femme.

— Une solidarité de classe quasi unanime pour soutenir DSK et lui trouver les circonstances atténuantes les plus extravagantes. Une élite qui fait corps avec lui : euphémisation du viol, confusion volontaire entre viol et libertinage, absence de compassion vis-à-vis de la victime, mépris pour le consentement de la personne. Le harcèlement sexuel ? Une forme de séduction bien de chez nous que la victime n’aurait pas bien comprise (car il faut être française pour décrypter). « C’est comme ça qu’a commencé l’affaire Dreyfus ! ». Glapissement de Jean-Pierre Chevènement. Rideau.

Alors, que doit penser la fille de l’immigré devant ce spectacle ?

Cela dépend de comment je me situe. En tant que femme, je ne peux qu’être affligée et profondément inquiète par le comportement de la plupart des « sœurs » féministes blanches. Comment celles qui sont le mieux placées pour savoir de manière intime et expérimentée que les élites françaises se fichent éperdument de la cause des femmes ont-elles pu à ce point marcher dans cette union sacrée contre le mec de banlieue ? Ont-elles été ensorcelées ? Je n’aurai pas la faiblesse d’y croire. La vérité c’est que, prises dans un conflit d’intérêts, elles ont privilégié la solidarité de race. Comme Le Pen, elles préfèrent leur famille à leur voisin…

En tant qu’indigène, je sais, depuis Pierre et Djemila, que rares sont ceux qui veulent mon bien. Je ne suis qu’un faire valoir, l’instrument de la vanité blanche. Ce bal des hypocrites a pourtant une vertu. Il m’oblige à retourner dans le réel, et à me resituer. Il me contraint à la lucidité. Je chasse les mythes, je dissipe le brouillard. Je regarde mes parents, je regarde mon frère, je regarde les filles de mon quartier, les garçons de mon entourage, je regarde Jean-François Kahn, je regarde Dominique Strauss-Kahn, je regarde Anne Sinclair. Et puis, je revois ma mère, je revois mon père, et je revois mon frère. On aura tout fait pour m’éloigner d’eux. Et je reviens à eux. Inexorablement.

Je sais aujourd’hui que ma place est là. Plus qu’un instinct, c’est une démarche politique. Mais avant de devenir un acquis conscient, ce retour s’est réalisé par une volonté collective de survie et de résistance. Ma conscience en est le produit. Notre moi collectif a réagi en créant son propre système immunitaire. Que devient Djemila, lorsque, le temps de l’idylle passé, elle est larguée par Pierre qui s’en va vers d’autres cieux ? Quid de son autonomie financière ? Que devient la femme indigène, isolée et vulnérable dans une société hostile qui la discrimine, l’exotise et l’instrumentalise ? Trouvera-t-elle refuge auprès des siens après sa « trahison » ? Peut-être que oui, peut-être que non. Et pourquoi prendre ce risque ? C’est la question à laquelle doivent inévitablement répondre les femmes indigènes de modeste condition. En d’autres termes, la plupart d’entre nous. Une copine me disait : «Je n’ai jamais été féministe. Je n’y ai même jamais pensé. Pour moi le féminisme c’est comme du chocolat ». Comme c’est juste ! Nous reprocher de ne pas être féministes, c’est comme reprocher à un pauvre de ne pas manger de caviar. Car quelle est notre marge de manœuvre entre le patriarcat blanc et dominant et le « nôtre », indigène et dominé ? Comment agir quand la stratégie de survie du dernier consiste à exposer ses pectoraux, à faire étalage de sa virilité ? C’est cette équation que le moi collectif des femmes a dû résoudre. Un moi qui a réalisé l’air de rien le difficile compromis entre l’intégrité, la sauvegarde du groupe et la libération de l’individue. Un compromis entre les hommes et les femmes indigènes. Dans cette bataille, les femmes n’ont pas été passives. Elles ont joué leur partition, avec les moyens du bord. Le hijab est l’une des expressions de ce compromis (mais loin d’être la seule). Car par delà sa signification spirituelle – collective ou propre à chaque femme – et sa dimension religieuse, le hijab doit également être compris comme le fruit d’une négociation entre hommes et femmes dans laquelle le contexte post colonial joue un rôle majeur. Le foulard renvoie un message clair à la société blanche : « 1/ Nous ne sommes pas des corps disponibles à la consommation masculine blanche. 2/ Nous ne sommes pas des corps exploitables par la société du spectacle». Il renvoie un message tout aussi clair à la société indigène : « Nous appartenons à la communauté et nous l’assurons de notre loyauté ». Un paradoxe de passer par la bénédiction collective ? Un coup de poignard dans le dos du féminisme ? Non. C’est la condition pour une émancipation concrète car c’est ça ou le déchirement perpétuel, le « no man’s land » de la beurette désincarnée. Désormais, ce sera plus surement des études plus longues, des mariages tardifs, des grossesses maîtrisées, une réappropriation des textes sacrées pour des interprétations plus égalitaires, plus d’engagements associatifs et politiques… Contrairement aux apparences, les femmes non voilées (dont je suis), souvent, adoptent les mêmes stratégies : le compromis, la négociation, les gages. Une lecture superficielle des phénomènes sociaux pourraient laisser croire à une différence fondamentale entre les « voilées » et les « non voilées ». Les premières seraient ancrées dans la modernité, les autres lui tourneraient le dos. C’est faux. Nous vivons dans le même espace-temps et faisons face aux mêmes contradictions (avec plus ou moins de violence). En fait, toutes, nous nous battons. Pour respirer. Pour nous réconcilier avec nous-mêmes. En d’autres termes : gagner le plus (en autonomie et en liberté) et perdre le moins (préserver nos attaches et nos familles). Un choix tactique, né d’une conscience des équilibres fragiles et des affects en souffrance. Dans ce cadre, la dimension « chocolat » du féminisme prend toute sa force : L’homme indigène n’est pas l’ennemi principal. La critique radicale du patriarcat indigène est un luxe. Si un féminisme assumé devait voir le jour, il ne pourrait prendre que les voies sinueuses et escarpées d’un féminisme paradoxal qui passera obligatoirement par une allégeance communautaire. Un féminisme décolonial. A contre-courant du féminisme blanc.

Tiens, un autre souvenir. Le sms d’une copine quand elle s’est mariée avec un homme de sa communauté : « Enfin libre ! ».

Houria Bouteldja
Porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR)

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