Excellent !

Note de lecture des livres : Pour une politique de la racaille : immigré-e-s, indigènes et jeunes de banlieues; La contre-révolution coloniale en France : de de Gaulle à Sarkozy; Nous sommes les indigènes de la République

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Nous republions, avec l’aimable autorisation de l’auteure et de la revue Société Migrations, une note de lecture de nos textes par Samia Moucharik initialement paru dans le numéro 146 de la revue Migrations Société http://www.revues-plurielles.org/php/index.php?nav=revue&no=16&sr=2&no_dossier=146&aff=sommaire.

La Rédaction

La publication à l’automne 2012 de l’ouvrage Nous sommes les indigènes de la République nous donne l’occasion de nous plonger dans les textes publiés depuis 2005, date de sa création, par le Mouvement des Indigènes de la République (MIR), devenu le Parti des Indigènes de la République (PIR) après la modification de ses statuts en 2010. L’ensemble des textes réunis dans ce recueil émane d’une organisation qui se veut une expression politique des étrangers et des Français liés à l’histoire des immigrations postcoloniales([Maghrébines, africaines, antillaises.)]. Cette expression politique se constitue à partir de la critique de la pensée élaborée par l’État français – qu’elle soit formulée ou implicite – à l’endroit de ces populations. Les deux thèses fondatrices de la pensée du MIR/PIR(Le rappel du double sigle sera utilisé lorsqu’il sera question de l’organisation depuis sa création, indépendamment de son statut. En revanche, le sigle simple correspondra à la sé-quence propre à l’organisation.) posent, d’une part, l’existence d’un racisme d’État qui irriguerait toutes ses politiques et, d’autre part, le caractère consubstantiel de ce racisme à la République, à son histoire, son idéologie, ses institutions. Le nom que les fondateurs du MIR/PIR ont choisi pour leur organisation rend compte précisément, tant par le nom “indigène” que par la référence à la “République”, de leur subjectivation politique singulière, qui se constitue clairement dans un face à face avec l’État.

La publication de ce recueil de textes – aussi bien de nature théorique que relatifs à des interventions portant sur une situation ou un débat – rappelle le nombre important d’écrits du MIR/PIR depuis sa création. C’est ainsi que le geste fondateur du MIR, qui lui a permis de faire effraction dans le champ politique français, a justement été la rédaction d’un appel, d’ailleurs repris comme titre de cet ouvrage collectif. Celui-ci reprend des textes publiés depuis 2005, entre autres, dans le journal L’Indigène de la République ou sur le site internet de l’organisation, écrits au nom du MIR/PIR ou par des membres et sympathisants en leur nom propre. Outre cet ensemble de textes, Sadri Khiari, membre fondateur, a lui-même publié deux ouvrages en 2006 et 2009, certes en son nom propre, mais qui participent également à la réflexion politique de l’organisation : il s’agit respectivement de Pour une politique de la racaille : immigré-e-s, indigènes et jeunes de banlieues et de La contre-révolution coloniale en France : de de Gaulle à Sarkozy.

S’intéresser à une organisation politique suppose préalablement de saisir la pensée qu’elle forge et qu’elle met en œuvre, et cela à partir de ses catégories et de ses énoncés. Ce pré requis s’impose davantage concernant le MIR/PIR, car l’élaboration et la systématisation d’une pensée politique constituent l’enjeu majeur, voire prioritaire, de cette organisation. L’importance numérique des textes témoigne du fait que son activité principale consiste justement à produire une pensée politique qui se déploie dans l’ensemble de ses écrits. Cette production constitue à nos yeux la spécificité de cette organisation, mais nous reviendrons sur ce point déterminant.

Une note de lecture sur ces trois ouvrages constitue justement un cadre, certes limité mais exigeant, permettant de saisir la pensée du PIR. Les deux ouvrages de Sadri Khiari – proposant une cohérence interne – ainsi que les textes théoriques publiés dans Nous sommes les indigènes de la République en constituent le matériau. Enfin, nous serons amenée au préalable à discuter des interprétations sociologiques sur le MIR/PIR formulées par d’autres chercheurs.

Les écueils évitables : le travail de lecture comme rempart à toute analyse dépolitisante

Outre l’enjeu mentionné consistant à saisir la pensée politique du PIR, notre analyse vise à entamer un travail de lecture jusqu’à présent manquant. Les écrits du PIR sont en effet tenus dans l’ombre par des chercheurs travaillant pourtant sur des questions traitées politiquement par cette organisation – les politiques étatiques concernant les “immigrés”, les “jeunes des banlieues”, les “sans-papiers”([Termes que nous plaçons entre guillemets car ils correspondent à des catégories, certes se présentant comme descriptives, mais investies par des discours de l’État.)] – ou bien encore sur les subjectivités de ceux désignés par ces catégories(Sans doute subjectivées autrement ou pas du tout par ceux-là mêmes qui sont désignés par ces catégories.) . Une telle ignorance n’apparaît pas légitime au regard tant de l’ensemble des textes publiés que de l’intérêt à porter à une subjectivation politique singulière des années 2000-2010, issue de militants se réclamant de l’immigration postcoloniale([Il ne s’agit pas de soutenir que le PIR est représentatif des subjectivités des étrangers et des Français issus des immigrations postcoloniales.)] .

L’ignorance des textes ne signifie pas que le MIR/PIR n’ait pas donné lieu à des analyses développées par des chercheurs en sciences sociales. Simplement, l’absence d’une lecture conjuguée à l’inscription des analyses dans des problématiques plus larges conduit à des interprétations qui sont entièrement sous la coupe de ces problématiques. Nous avons ainsi pu repérer des lectures réductrices, abusives, voire des contresens. Ce que nous discutons n’est nullement le fait que les chercheurs, abordant cette organisation politique à partir de leurs problématiques, puissent aboutir à leurs propres conclusions, disjointes de l’intellectualité du MIR/PIR, mais en revanche, il nous semble discutable que leurs conclusions n’aient pas donné lieu à une confrontation avec les catégories et les énoncés du PIR, ce qui aurait supposé leur analyse préalable(C’est le cas des interprétations données par Emmanuel Jovelin ou par Romain Bertrand. Voir JOVELIN, Emmanuel, “Ambiguïtés de l’antiracisme. Retour sur quelques associations mili-tantes”, Le Sociographe, n° 34, janvier 2011, pp. 25-35 ; BERTRAND, Romain, Mémoires d’empire : la controverse autour du “fait colonial”, Bellecombe-en-Bauges : Éd. du Croquant, 2006, 221 p., et plus précisément “Les ‘collectifs mémoriels’. La définition inachevée des identités victimaires”, pp. 147-166. En opposition avec ce que soutient le MIR/PIR sur lui-même, Emmanuel Jovelin qualifie cette organisation de « groupe ethnique », alors que Romain Bertrand la réduit à un « collectif mémoriel ».) . À notre sens, ces analyses renseignent bien plus sur les projections des chercheurs que sur la pensée du MIR/PIR elle-même.

Cette absence de lecture témoigne, certes, de peu de rigueur intellectuelle, mais elle manifeste surtout une approche des organisations politiques généralement admise, qui consiste à minorer, voire à négliger leur pensée politique. Dans le cas précis du MIR/PIR, cette approche dépolitisante prend deux formes : une approche sociologique centrée sur les militants et une focalisation exclusive sur la rhétorique, toutes deux présentes dans un article d’Abdellali Hajjat(Cf. HAJJAT, Abdellali, “Révolte des quartiers populaires, crise du militantisme et post-colonialisme”, in : BOUBEKER, Ahmed ; HAJJAT, Abdellali (sous la direction de), Histoire poli-tique des immigrations (post)coloniales en France, 1920-2008, Paris : Éd. Amsterdam, 2008, pp. 249-264. A. Hajjat s’interroge sur les facteurs politiques et sociaux ayant empêché la structuration d’un espace politique dans les quartiers populaires à la suite des révoltes de 2005.) . Du point de vue de celui-ci, l’émergence du MIR s’opère alors que l’organisation ne dispose d’aucun ancrage dans les quartiers populaires et que la construction de sa légitimité relève principalement de logiques médiatiques. Ainsi, si A. Hajjat note que les activités publiques du MIR sont essentiellement la production d’écrits et de discours, il ne les considère pas pour eux-mêmes comme point de départ d’une analyse de leurs propositions. L’auteur évacue les textes en les considérant comme le résultat de la conversion d’un fort capital scolaire et culturel([Ainsi qu’un sentiment de déclassement.)] de la part de militants, appréhendés comme des “entrepreneurs”.

Il ne s’agit pas pour nous d’invalider une telle approche sociologique, mais de la critiquer si elle se présente, comme c’est le cas en l’occurrence, de manière exclusive, donc se passant d’un travail de lecture de ces textes. Cette approche sociologisante centrée sur les militants fondateurs s’accompagne de la focalisation sur la dimension rhétorique de leurs productions intellectuelles et politiques. Considérant la seule existence de discours, A. Hajjat interprète les termes “indigène”, “continuum colonial”, “champ politique blanc” comme relevant de la nécessité de faire « preuve d’innovation discursive pour “se maintenir dans la radicalité”, en inventant des néologismes (…) et de nouveaux slogans(HAJJAT, Abdellali, “Révolte des quartiers populaires, crise du militantisme et post-colonialisme”, art. cité, p. 258.)» . La production de discours et ce qu’il identifie comme une surenchère lexicale ne se comprennent que dans la visée de “militants entrepreneurs” cherchant à se distinguer dans le champ politique en exploitant leurs ressources et compétences. La présence et l’importance de la dimension rhétorique dans les textes du MIR/PIR ne peuvent certes être négligées ; en revanche, sont contestables aussi bien la focalisation sur le seul discours qu’opère A. Hajjat que son interprétation quant au rôle que ce discours revêtirait pour l’organisation, à savoir se distinguer dans le champ politique. Une lecture des textes suffirait pour comprendre qu’“indigène” ne se résume pas à une “invention rhétorique”, mais à un statut de catégorie relevant d’une pensée, de même qu’elle permettrait de saisir le rôle du discours chez le MIR/PIR.

La production d’une rhétorique politique a sa propre logique : pour le PIR, il s’agit de la volonté manifeste de se présenter insolent, provocateur. Pour ce faire, la rhétorique repose sur un vocabulaire et un ton adéquats. L’insolence revendiquée par le PIR et soulignée par ses commentateurs trouve sa raison d’être tout d’abord dans la volonté de déroger à la politesse et à la réserve attendues des étrangers([Évoquée par Abdelmalek Sayad.)]. Elle se présente surtout en cohérence avec la pensée élaborée par le PIR, qui se veut en rupture avec la pensée et les catégories d’État([Il ne s’agit pas de nier le lien qu’elle entretient avec les idées, mais dans le cadre de cette note de lecture, son étude n’est pas nécessaire. Sans compter le fait qu’elle exige des méthodes et des outils spécifiques.)] . De ce fait, un nouveau vocabulaire est mis en circulation, qui peut paraître alors provocateur. De plus, il faut reconnaître, que du fait de la double dimension des mots – supports d’une pensée et d’une rhétorique -la rhétorique inventée par le MIR/PIR constitue un écran empêchant d’identifier des idées, l’exemple le plus frappant étant celui du mot “indigène” comportant indéniablement une charge de provocation ; or, sous peine de contre-sens et d’oblitérer son statut de catégorie, il doit également être analysé. Seule une lecture prêtant attention aux mots, aux énoncés et dépourvue d’a priori quant au sens des mots autorise ce travail. Il ne suffit pas de constater – le plus souvent pour le juger – le réinvestissement d’une catégorie historique et d’y voir une charge provocatrice. Ce qui nous semble le plus intéressant – et le plus rigoureux – est de saisir sa profondeur intellectuelle et politique, qui ne peut être exhumée que par une analyse “en intériorité” supposant de saisir le sens des catégories en les mettant en rapport les unes avec les autres. C’est ce que nous proposons ici, en nous intéressant aux catégories “Indigène”, “Blanc” et “postcolonialisme”.

Quelques caractéristiques sur l’écriture

Au préalable, nous aimerions rendre compte de quelques caractéristiques des textes théoriques réunis dans Nous sommes les indigènes de la République du PIR, ainsi que des ouvrages Pour une politique de la racaille et La contre-révolution coloniale en France de Sadri Khiari, caractéristiques qui tiennent à leur nature politique. Ces remarques concernent davantage l’écriture. Si elles n’épuisent pas la présentation des textes, elles en donnent néanmoins un aperçu.

Tout d’abord, coexistent une profondeur réflexive et la dimension rhétorique déjà soulignée. À notre avis, cette coexistence rend d’ailleurs la lecture parfois jubilatoire, en tout cas stimulante. Ainsi, tout en ayant le souci d’exposer clairement une pensée et des points de vue, le ton se présente libre, véhément, ironique, l’humour étant extrêmement présent.

Une autre caractéristique : de très nombreux textes, singulièrement ceux de S. Khiari, rendent compte de multiples et hétéroclites lectures effectuées au service des réflexions sur des situations ou des questions politiques. Nous lisons ainsi des auteurs qui ont beaucoup lu(Ce qui est frappant est précisément le reproche d’intellectualisme utilisé à l’endroit des mi-litants comme argument de disqualification politique. Comme si faire de la politique ne né-cessitait pas de produire de la pensée.). Les analyses politiques s’appuient sur de très nombreuses références universitaires, historiques ou sociologiques([Le sociologue de référence étant Abdelmalek Sayad.)]. Quant à la “bibliothèque politique”, elle est constituée d’ouvrages, parmi d’autres, de Frantz Fanon, d’Aimé Césaire, de James Baldwin ou de Malcolm X(Contre la lecture réductrice d’un plaquage d’une situation sur une autre et d’une réimportation infondée de concepts afro-américains, voir KHIARI, Sadri, Malcolm X : stratège de la dignité noire, Paris : Éd. Amsterdam, 2013, 128 p.) .

L’écriture de ces textes est pensée par l’organisation comme un enjeu à lui tout seul. Les textes théoriques constituent en effet le lieu d’élaboration des réflexions et des stratégies politiques. Outre la théorisation, il s’agit également de constituer au présent une mémoire écrite des luttes ainsi que de leurs bilans et critiques, conçue au service des générations futures. La mémoire des luttes politiques de l’immigration est un enjeu d’autant plus crucial qu’elle fait défaut lorsque le MIR/PIR entend s’appuyer sur l’analyse d’organisations et d’expériences passées comme le Mouvement des travailleurs arabes (MTA), le Mouvement pour l’égalité et contre le racisme de 1983 ou le Mouvement immigration banlieues (MIB).

Une autre caractéristique de l’écriture tient au fait que les auteurs ne cessent depuis le premier texte écrit à la suite de l’appel de 2005 d’intégrer dans leurs analyses les réponses aux contradictions et critiques que les textes ou les déclarations de l’organisation ont suscité et continuent de susciter. Ainsi, la pensée du MIR/PIR ne cesse de s’affiner de façon argumentée au fil des textes(Ce dont la lecture de l’ouvrage collectif permet de rendre compte puisque les textes re-groupés couvrent la période 2005-2012.).

Du fait de ce dialogue avec leurs contradicteurs, mais pas seulement, les textes portent en eux les marques de l’adresse. En l’occurrence, le MIR/PIR s’adresse à un certain nombre d’interlocuteurs. Les contradictions qui leur sont apportées proviennent d’organisations militantes, elles-mêmes engagées contre le racisme. Il s’agit ici d’une première interlocution, directe dira-t-on. Le MIR/PIR engage également, en particulier, une interlocution avec le monde de la recherche, les chercheurs travaillant à partir de problématiques relevant du post-colonialisme. Une troisième interlocution nous semble la plus déterminante : celle avec l’État, du moins avec la « pensée d’État(Au sens où elle est définie par Abdelmalek Sayad dans “Immigration et ‘pensée d’État’”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 129, septembre 1999, pp. 5-14.) ». Or distinguer les différentes interlocutions permet d’affiner l’analyse des catégories utilisées.

La pensée du Parti des Indigènes de la République appréhendée à partir de quelques catégories

Nous proposons donc d’éclairer et d’analyser séparément quelques catégories, et cela pour des raisons de clarté de l’exposé. Mais ces catégories entretiennent entre elles des liens logiques, voire insécables, puisqu’elles participent de la systématisation d’une pensée cohérente.

La catégorie “Indigène”

Toute pensée politique contemporaine se voulant être un appui pour un projet d’émancipation doit produire une réflexion sur la ou les catégorie(s) permettant de construire la subjectivation politique de ceux qui sont concernés par ce projet. Le MIR/PIR formule une réflexion qui nous apparaît poussée et stimulante quant aux catégories permettant de se désigner et donc d’identifier son point de vue, sa place dans un pays, son rapport au monde, ce qui est véritablement un premier problème politique.

De ce point de vue, sans pouvoir les résoudre définitivement, la catégorie “Indigène” permet de réunir en son sein des contradictions inévitables : se penser dans une autonomie intellectuelle et politique à l’égard de l’État et de ses catégories, tout en n’occultant pas la spécificité de la domination combattue. Ainsi la catégorie “Indigène” trouve-t-elle une première raison d’être dans la nécessité de subjectiver la politique de l’État à l’endroit des étrangers et des Français liés à l’histoire des immigrations postcoloniales. La requalification politique d’un concept juridique et historique hérité du colonialisme permet justement de spécifier le racisme d’État, enraciné dans la République et sa politique coloniale. En même temps qu’elle permet de qualifier la politique de l’État, la catégorie “Indigène” assure la fonction de dévoilement de cette politique qui ne se formule pas comme telle. Cette catégorie permet de qualifier « le statut de ceux qui ne sont pas considérés officiellement et réellement ni nationaux (avec les droits qui en découlent) ni étrangers([BOUTELDJA, Houria ; KHIARI, Sadri (sous la direction de), Nous sommes les indigènes de la République, op. cit., p. 83.)] » . Loin d’être une autodésignation reposant sur un retournement d’un stigmate([Avec les risques de voir confortée la stigmatisation ou de basculer dans une essentialisation du statut de victime.)], sa mise au jour témoigne d’une distanciation par rapport à l’État, puisque ce mot n’appartient ni au champ politique ni même à celui des sciences sociales. Le réinvestissement de la catégorie “Indigène” rend compte de la subjectivation singulière effectuée par le MIR, déprise du vocabulaire admis.

Outre la fonction de dévoilement, cette catégorie permet également d’en subvertir d’autres qui, elles, circulent aussi bien dans le champ politique que dans le champ universitaire. La catégorie “Indigène” oblige en effet à réfléchir à l’usage de catégories qui se présentent comme descriptives mais qui sont en fait politiques. Elle se pose contre les catégories “travailleurs immigrés”, “Français issus de l’immigration”, “jeunes des banlieues”, qui sont « autant de catégories qui nous fractionnent et, surtout, expriment notre extériorité par rapport à la société française où nous vivons » . Ces catégories sont également considérées par le MIR/PIR comme relevant d’une problématisation classiste, minorant ou ignorant la dimension raciale de la domination combattue. Précisément, la catégorie “Indigène” permet de rappeler la dimension racialisante de la stigmatisation. De plus, elle entend s’opposer aux divisions portées par l’ensemble des catégories citées afin de construire une identification politique qui ne repose nullement sur une identité en tant que telle, mais sur un rapport social et politique produit par la politique de l’État. Ce rapport qualifié d’“indigénat” se caractérise par « l’exclusion en dehors de la nation. Pas seulement de la citoyenneté, mais de la nation. La nation qui est au fondement de la République est à la fois politique et ethnico-raciale([Ibidem, p. 244.)] » . Enfin, la catégorie “Indigène” affirme également le refus de l’injonction républicaine à l’assimilation, incarnée par la figure du “citoyen”, l’envers de l’“indigène”. Pour cela, cette catégorie rappelle, comme les catégories “Arabe”, “Noir” ou “musulman”, que si elles sont imposées, réductrices, stigmatisantes, elles sont également porteuses de ce que le MIR/PIR nomme la “dignité”, à savoir le refus de voir sa culture, son histoire dévalorisées, minorées, voire attaquées au nom d’une conception nationale-raciale qui ne dit pas son nom.

La catégorie “Indigène” qualifie donc à la fois la politique de l’État et les subjectivités de ceux qui justement refusent ce statut.

La catégorie “Blanc”

La catégorie “Blanc” a suscité autant, si ce n’est davantage, de réactions, de critiques et, en retour, de justifications dans les textes. Cette charge s’explique sans doute par le fait que cette catégorie ne permet pas seulement de qualifier la politique de l’État, mais désigne la société française et les organisations politiques y compris de “gauche”.

Pas plus que la catégorie “Indigène”, la catégorie “Blanc” n’est pensée comme une identité. Sadri Khiari reconnaît la pertinence de s’interroger sur ce terme et sur les risques d’ethnicisme. « Parler de Blancs, ce n’est pas essentialiser le Blanc en tant que blanc (…). Le Blanc est un rapport social et non un fait naturel. Il n’existe en tant que tel que comme moment d’un rapport social d’oppression et de lutte contre cette oppression([KHIARI, Sadri, Pour une politique de la racaille, op. cit., p. 90.)] » . À ce titre, il apparaît en totale homogénéité avec les catégories “Noir” ou “Arabe”, désignant un rapport politique. « C’est bien en tant qu’Arabes, que Noirs ou que musulmans que les populations issues des anciennes colonies sont discriminées et stigmatisées. Ce qu’il y a en face (…) tend à être appréhendé dans un vocabulaire ethniciste »([Ibidem.)] . Cette catégorie témoigne de la subversion des catégories admises, puisque le MIR/PIR impose une catégorie qui reflète le point de vue des “Indigènes”.

La catégorie “Blanc”, plus précisément la catégorie “pouvoir blanc”, permet de qualifier la politique de l’État, aussi bien celle qu’il exerce dans le pays que dans le reste du monde et dans ses rapports avec les anciennes puissances coloniales et les anciennes colonies(Cf. KHIARI, Sadri, La contre-révolution coloniale en France, op. cit.) . Elle permet aussi au MIR/PIR d’intégrer la société française et les organisations politiques “de gauche” dans ses ana-lyses. Ainsi, la catégorie “Blanc” désigne le fait de faire « partie intégrante du monde blanc et être reconnu comme tel ; c’est jouir de privilèges statutaires garantis par l’État »([Ibidem, p. 91.)] .

Cette catégorie permet également de penser le rapport avec les organisations politiques luttant contre le racisme, qui relèvent de ce qui est nommé “champ politique blanc”. Celui-ci, selon le MIR/PIR, problématise le racisme de manière sociale, ce dont témoignent les catégories “travailleur immigré” et “sans-papiers”. Il peut être alors conçu comme des résidus du racisme colonial ou abordé en des termes moraux. Le MIR/PIR s’oppose à ce racisme dit “consensuel” qui est homogène à la conception dite universelle de la citoyenneté défendue par l’État([Pour lire une théorisation du rapport avec le “champ politique blanc”, nous renvoyons particulièrement à KHIARI, Sadri, Pour une politique de la racaille, op. cit.)] . Il nous semble que cette catégorie permet également de penser l’existence d’une homogénéité subjective entre l’État et les organisations politiques relevant de l’espace parlementaire, y compris de la part de celles qui cherchent à s’en distancier au maximum.

La catégorie “Blanc” permet donc de penser les rapports avec l’État, mais également avec la société et le champ politique.

La catégorie “postcolonialisme”

Sans doute qu’à la différence des deux catégories précédentes, celle de “postcolonialisme” est moins critiquée, peut-être même est-elle consensuelle aujourd’hui.

Pour le MIR/PIR, elle permet de qualifier le contexte politique à l’échelle nationale et mondiale, qui se caractérise par une « contre-révolution coloniale à l’échelle internationale », une « offensive raciale, dite républicaine et laïque » à l’échelle française, une « extension et radicalisation des résistances des populations indigénisées »([BOUTELDJA, Houria ; KHIARI, Sadri (sous la direction de), Nous sommes les indigènes de la République, op. cit., p. 13.)] . La catégorie “postcolonialisme” permet de qualifier l’État et sa politique, qui puise donc dans l’histoire du colonialisme, tout en présentant des ruptures. La domination raciale puise ses origines et son intellectualité dans le racisme colonial en le réactualisant. La thèse du MIR/PIR est que le racisme d’État ne relève pas de résidus de racisme qui se nicheraient dans l’imaginaire et les représentations collectives. Des rapports coloniaux persistent dans la pensée au sein même de l’État et également de la société française. De ce fait, la catégorie “Indigène” prend toute sa raison d’être en lieu et place de catégories ne rendant pas compte de la nature de ce racisme. La catégorie “postcolonialisme” permet également de revendiquer une filiation avec l’histoire des luttes anticoloniales(Même si, comme le note Sadri Khiari, les références en vue de nourrir les réflexions théo-riques et stratégiques sont souvent en lien avec les luttes des Afro-Américains.).

Évoquer un « ordre postcolonial », c’est désigner un système de « ségrégation », de « hiérarchisation », d’« oppression » à la fois sociales, politiques et culturelles.

Son analyse pourrait être encore poursuivie en évoquant l’interlocution menée par le MIR/PIR avec les chercheurs ayant adopté des problématiques dites “postcoloniales”.

Notre conclusion servira à suggérer des pistes de lecture et des questionnements qui n’ont pas été soulevés dans la présente note, qui se veut une invitation à poursuivre le travail par une analyse plus approfondie des catégories traitées ici et à l’étendre à d’autres catégories comme celles de “dignité” et d’“autonomie”(La catégorie “pouvoir” est traitée par Matthieu Renault sur le site de Contretemps, http://www.contretemps.eu/auteurs/matthieu-renault). Nous considérons que cette dernière est essentielle et qu’elle ne doit pas être entendue comme une simple autonomie à l’égard des autres organisations politiques([nière est essentielle et qu’elle ne doit pas être entendue comme une simple autonomie à l’égard des autres organisations politiques)].

L’ensemble des textes publiés par le MIR/PIR pourrait donner lieu à une lecture diachronique révélant les évolutions d’une pensée en train de se constituer depuis 2005. Il serait aussi possible d’analyser les prises de position sur des débats ou des situations précises, qu’ils concernent la politique française ou la politique internationale. Ce sont des pistes parmi d’autres qui révèlent la richesse du matériau.

Faire ce travail sans faire la grossière erreur de postuler que le PIR est représentatif des subjectivités des étrangers et des Français liés par la même histoire permettrait de ne plus circonscrire le rapport à la politique de ces derniers de manière normée et consubstantielle à l’espace politique parlementaire. Ainsi, en vue de saisir les subjectivités politiques des “immigrés” et de leurs descendants, les études sur le rapport au vote, aux partis politiques, aux discours sont souvent privilégiées. Lorsque les recherches portent sur les engagements politiques, elles se limitent dans la plupart des cas à l’étude des militants ou des élus(À titre d’exemple, “Représentants et représentés : élus de la diversité et minorités visibles” (dossier), Revue Française de Science Politique, vol. 60, n° 4, 2010, pp. 655-768.). À notre connaissance, très peu d’investigations sont menées sur les subjectivités, à distance des dispositifs électoraux, ne réduisant pas les subjectivités politiques à des réactions aux discours et aux politiques menées par les partis politiques. Or, le PIR propose une problématisation singulière de la politique de l’État français à l’endroit des “immigrés” et de leurs descendants, en même temps qu’une énonciation subjective construisant un “nous” politique – et non identitaire – inédit. Et à ce titre, elle ne peut être éludée.

Samia MOUCHARIK

Doctorante en anthropologie

Université Paris 8

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