Emouvant

Mélancolie pour ma mère

arton1384

Je suis née à St Etienne de ma mère et de mon père émigré. Je leur dois ma langue maternelle, le kabyle.

C’est ma langue intime, presque privée, cette vieille langue méditerranéenne est l’une des plus vieilles de l’humanité, pendant que ses sœurs en histoire s’éteignaient, elle a survécu, et pour ma part, je sais qu’elle doit cette incroyable ténacité aux femmes qui, comme ma mère, la donnèrent à leurs enfants comme on transmet de son sang, telle une évidence. Jamais cette langue ne fut ma langue de combat mais toujours la langue de l’émotion, de la mélancolie de ma mère. Dans son exil stéphanois, ma mère pleurait en écoutant Chérifa sur son Teppaz et elle dansait seule devant sa glace au rythme de cette voix qui était plus que celle du pays, c’était la voix de sa mère, de sa naissance à l’humanité, la voix de sa venue au monde. Depuis, je ne peux entendre Cherifa chanter sans que mon corps ne se lève, lui qui est si réfractaire à la danse, il se lève, et à son tour il pleure habité par celui de ma mère, cette femme qui était cependant étrangère au monde que je me fabriquais avec mes lambeaux de livres, en français. Ce que l’on doit aux mères, c’est la musique même quand elles se taisent, surtout quand elles se taisent.

Samia Chala vient de perdre sa mère. Moi, il y a plus longtemps, et sa pâleur toute récente doit ressembler à la mienne, le jour où la mienne est partie. Quand les mères s’en vont, le sang se retire de nos joues comme si elles en emportaient leur part, nous laissant notre part, comme la mienne me laissait ma part de couscous alors que je partais sur les routes pour la fuir. Samia est documentariste, elle est mon amie et ce soir, alors que j’écris, c’est à elle que je dois cette remontée de mère. Cet après-midi, elle est passée me voir comme chaque fois qu’elle passe à Alger car elle vit à Paris, avec son tout dernier documentaire, Mouss et Hakim, origines contrôlées, inquiète de mes réactions. Et, dès les premières images, c’est une part de mon histoire qui m’envahie : Samia m’a tuer.

Mouss et Hakim Amokrane sont deux frères chanteurs et musiciens engagés qui se sont fait connaître avec le groupe Zebda, beurre en arabe, enfants d’émigrés, nés à Toulouse, ils en possèdent le délicieux accent mais ils possèdent également un précieux héritage, la bande son de leur enfance, la musique de leur père et de leur mère, la langue kabyle, cette langue de montagnards qui ont perdus « leurs sites ensoleillés » pour aller trimer en France. De cet héritage, ils ont fait un album, « Origines contrôlées » et une tournée et c’est depuis cette histoire qu’est né ce documentaire, tellement nécessaire que je suis encore toute surprise d’apprendre que c’est la première fois que Mouss et Hakim se racontent ainsi, et que seule la chaîne française, France O, d’outre mer, a accepté de le produire en partie et de le diffuser depuis les territoires toujours français des Antilles, magnifique raccourci sur la place qu’occupent encore les enfants d’immigrés berbéro-arabes nés français.

Dans ce documentaire, le père ouvrier est omniprésent alors qu’il parle si peu, mais quand il parle, il dit. Il se souvient de son arrivée à Marseille en bateau : d’un côté les flics, de l’autre la visite médicale. Des médecins les attendent munis de tampons, rouge pour les corvéables et taillables à merci, vert pour les chétifs, les mal dotés par la vie qui seront rembarqués comme ils sont venus, les mains vides mais tamponnés pour l’éternité. C’était dans les années 30, en France. Les mains calmes, le père retrousse ses manches comme si jamais ce marquage animal ne l’avait quitté. Hanoï en 45, engagé volontaire, le père reçoit la croix de bronze, alors Hakim et Mouss chantent sur scène cinquante ans plus tard : « Mesdames, mesdemoiselles, monsieur, avant de vous dire adieu, sachez que nos aïeux ont combattus pour la France, bien avant la résidence ». Une chanson de Slimane Azem, un poète/chanteur culte des années 60, ouvrier et immigré qui, le soir venu, écrivait la douleur de l’exil comme on accompagne la solitude, tellement culte que dans le salon des parents sa photo trône en membre de la famille. « Nous ne sommes pas issus de l’immigration, rectifie Hakim à moins que ce ne soit Mouss ou le contraire (allez sur leur site et vous comprendrez, nous sommes des héritiers de l’immigration », et ils me deviennent frères.

Pendant que leur mère est la mienne. Bien qu’à peine entrevue dans le documentaire, elle est cependant lumineuse dans son silence. Sans voix, elle regarde éperdue d’amour ses enfants sur scène, ses héritiers magnifiques, lui restituer sa mémoire qui se perd. Ils se déclarent français dans l’assurance de leurs racines enfoncées quelque part en Algérie, le pays de leurs cousins et de leurs vacances. Engagés et militants, pour que leurs histoires ne soient pas réduites à celles de mendiants mais d’hommes d’un monde bâtis aussi par leurs parents qui ont payé cher leur droit aujourd’hui d’être en France à leur juste place.

Mouss et Hakim de Samia Chala est un film doux-amer sur la mémoire et la transmission à travers cette famille tendrement complice qui se parle par les yeux et en chansons. Il raconte l’histoire de l’immigration maghrébine en passant par les baumes, sur les corps exploités des émigrés, qu’ont été les chants de ces chanteurs des années 60 à 80 qui, comme Slimane Azzem ou cheikh El Hasnaoui, ont donné à ces hommes et à ces femmes un présent, un passé et un avenir par la poésie de cette mémoire orale quand la plupart ne savaient ni lire, ni écrire mais juste travailler de leurs mains de manœuvres, hier tamponnées. Et c’est ce tampon que Mouss et Hakim efface de la peau de leur père en parcourant les scènes de France aujourd’hui, traduisant pour leurs compatriotes, leurs contemporains, leur bouleversante histoire d’apprentis en mémoire. Un apprentissage qui passe aussi par les langues maternelles, on les voit forçant leurs cordes vocales à s’approprier à force de travail leurs sons inconnus de leur gorge plus familière du reu français que du gha kabyle ou arabe.

Il a fallu beaucoup d’intelligence, de sensibilité et de conscience politique pour transformer cette expérience intime, cette histoire familiale en histoire collective qui se partage contre le mépris et l’arrogance, en toute justice. Mouss et Hakim qui se ressemblent telles des sauterelles chantent comme on ouvre les portes du ghetto dans lequel, de part et d’autre de la méditerranée, on aime tant à enfermer les émigrés et leurs descendants désormais déclinés en numéros de génération. Eternels émigrés : d’origines contrôlées en France, zmigri en Algérie. Ce documentaire rappelle que l’immigration a été de tout temps un acteur politique et culturel et que son histoire se tend tel un accordéon de port en port. Pourtant, les émigrés ne sont pas de nulle part, condamnés à choisir « la bonne identité », sommés tantôt d’être maghrébins, tantôt français, ils sont les résidents de nos mémoires, le disque dur d’une expérience historique qui a bel et bien eu lieu, entre contrainte et liberté. Ce documentaire de Samia Chala raconte, sans discours ni bavardages sur l’identité nationale, combien il vain de leur demander d’en effacer un morceau, ce que les français, de mauvaise foi, appellent, mot barbare s’il en est : l’assimilation. C’est aussi vain que de demander à ma mère d’arrêter d’habiter mon corps quand Cherifa me fait danser et …pleurer.

P.S. Alors que je m’apprêtais à poster cette chronique, j’apprends que Mouss et Hakim, origines contrôlées de Samia Chala, a été retenu pour la phase finale de la 16ème édition de PriMed – Prix International du Documentaire et du Reportage Méditerranéen, qui se déroulera à Marseille.

Ghania Mouffok

Source : une femme à sa fenêtre

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