Marche de la Dignité 2015. Un an après : un bilan politique

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Partie 1 : Le bilan

Souvenons-nous. Il y a un an, jour pour jour, plus de 13 000 personnes foulaient le pavé parisien de Barbès à Bastille, liguées comme un seul corps derrière ces mots d’ordre mémorables : « Dignité, Justice, Réparations ». Au regard d’une mobilisation qui s’est constituée sur la base d’une dénonciation ferme des crimes policiers à caractère raciste et du racisme d’État sous ses trois principales formes : l’islamophobie, la négrophobie, la rromophobie, la Marche de la Dignité du 31 octobre 2015 avait retentit d’un succès éclatant. D’autant plus éclatant qu’il était à mettre sur la balance avec la manifestation contre le racisme du 21 mars 2015, organisée quelques mois plus tôt par différents partis traditionnels, qui avait peiné à rassembler plus de 5 000 personnes malgré le soutien de toutes les composantes de la gauche.

Cependant, s’il fallait mesurer la réussite de cette Marche, c’était bien à partir de son caractère résolument politique, de la radicalité de ses mots d’ordre, de la totale autonomie de son instance décisionnelle, verrouillée entre les mains des organisations indigènes, des limites matérielles imposées par cette même indépendance, de l’hostilité quasi générale des organisations politiques qui, pour certaines qui ont exprimé leur soutien, ont traîné les pieds pour mobiliser leurs militants. Certes, il y a eu des centaines de militants du NPA et d’Ensemble et quelques figures politiques tels que Éric Coquerel (Parti de Gauche), Clémentine Autain (Ensemble), Philippe Poutou (NPA), et même Pouria Amirshahi (PS) mais la plupart sont partis avant la fin de la Marche. En outre, la Marche s’insérait dans un nouveau cycle de mobilisations de l’immigration dont les manifestations Gaza de l’été 2014 en étaient l’un des phénomènes les plus représentatifs : 40 000 personnes dans les rues de Paris, mobilisées par des collectifs autonomes face à une restructuration du pouvoir raciste devenu plus explicitement sioniste. Dans la même lignée, citons la mobilisation contre Exhibit B, organisée un an plus tôt pour exiger la déprogrammation de l’exposition négrophobe de l’artiste sud-africain Brett Bailey ou la mise en place annuelle d’un Forum international contre l’islamophobie, réunissant chaque année plus d’une dizaine d’organisations et de collectifs.

 

La radicalité de « l’antiracisme politique » porté par la Marche procédait alors d’une clarification significative des luttes de l’immigration. Tout d’abord, la constitution et l’assomption d’un organe décisionnel non-blanc à la tête de la Marche de la Dignité avait fait l’objet d’un consensus inédit parmi les associations de l’immigration et des quartiers. Aucune d’entre elle n’avait rejeté la question raciale comme champ d’organisation stratégique. Par ailleurs, la question de « l’autonomie des mouvements de l’immigration » pénétrait peu à peu – de manière amplement problématique – certaines franges de l’extrême-gauche. Néanmoins, si « l’autonomie » des mouvements de l’immigration faisait alors office de revendication assumée et soutenue par la gauche radicale, il fallait surtout en saisir sa signification réelle.

 

Le dépassement du spectre de la récupération

 

S’apparentant – à raison – au seul remède efficace pour neutraliser le spectre de la « récupération » politique, la revendication d’« autonomie » finissait de planter son drapeau dans nos milieux. Néanmoins, sur le chemin de l’autonomie, la tentation du « confort des marges » et de son corollaire, le sectarisme, tendaient ses bras à ceux qui espérant n’avoir jamais à se « souiller » au contact du champ politique blanc se condamnaient dans le même moment à demeurer à sa périphérie, sans jamais pouvoir y influer. L’autonomie telle que revendiquée par la Marche de la Dignité avait ceci d’historique qu’elle s’inscrivait très clairement dans la constitution d’un rapport de forces avec les forces politiques blanches. Elle s’imposait alors comme le manifeste d’un antiracisme indigène qui ne se contentait plus d’un statut revendicatif ou protestataire. Par exemple, quand la MAFED a obtenu et s’est réjouit du soutien du Parti communiste, alors que la mairie PC de la Courneuve venait de procéder au démantèlement désastreux du plus vieux bidonville de France où vivaient près de 300 familles rroms, elle savait qu’elle ne se faisait pas « récupéré ». Elle s’est satisfaite que le PC ait été contraint de s’aligner derrière un agenda politique qui l’accusait en substance de participer lui-même au racisme d’État, et en l’occurrence à la rromphobie. Pour autant, il n’était pas non plus seulement question de limiter l’exercice du rapport de force à la simple imposition des thématiques indigènes au sein des organisations. La recomposition des forces politiques autour des revendications indigènes n’aura toujours de sens que si elle est accompagnée du renforcement d’un front de l’immigration, constituée en force politique organisée. C’est là un point qui tendait à s’affirmer et la Marche de la Dignité en aura incontestablement été l’un des ferments stratégiques. Ce front unitaire, composé des communautés afro-descendantes, arabes, musulmanes et rroms, a élargi la question de la légitimité des « premiers concernés » au sein d’une lutte antiraciste qui ne s’envisage plus seulement comme un simple « dysfonctionnement » parcellaire de la République.

 

La persistance du chantage à l’exemplarité

 

Par ailleurs, une tendance majoritaire des soutiens blancs et de certains indigènes s’était exprimé par la mise en avant dans leur récit de la Marche d’une dynamique « intersectionnelle » qui aurait structuré la composition du MAFED, quitte à minorer, ignorer, voire regretter l’autre dynamique purement antiraciste, non-articulatoire, pourtant seul véritable point de ralliement officiel. L’articulation avait pris la forme d’une bataille d’arrière-gardes fraternalistes qui maintenait, par ailleurs, la traditionnelle injonction à l’exemplarité réservée aux mouvements de l’immigration.

 

À ce titre, la distinction par les soutiens blancs, soucieux d’avoir à justifier leur présence ou leur absence à la Marche, entre les bons et les « mauvais indigènes » avait ainsi fait osciller le sort du PIR entre une occultation totale, une relativisation excessive sous le louvoiement du type « on ne peut pas être d’accord avec tout le monde », et une campagne de diabolisation. Il était dès lors regrettable de constater que la fonction de ces diverses stratégies, si elles n’avaient fait que confirmer l’indépendance politique du PIR en termes de contenu et d’organisation, avait contraint certaines des organisations partenaires à se justifier ou à éluder la question sans oser prendre clairement la défense du PIR, qui demeure la seule attitude de principe capable de garantir la force et la cohésion d’un front de l’immigration.

 

« Le PIR est partout, le PIR est nulle part » 

 

L’évocation obsessionnelle dont nous avons été l’objet, aussi bien dans le traitement médiatique de la Marche que dans les débats internes aux organisations qui ont soutenu ou non l’initiative, n’est pas à relayer au statut d’une simple bataille de « chapelles ». La cristallisation des tensions, silences gênés et défenses feintes autour du PIR a une fonction politique qu’il faut analyser comme tel. Qu’a-t-il été reproché au PIR qui n’avait pas été reproché au moins une fois aux autres organisations « islamo-gauchistes » présentes dans l’organisation de cette Marche ? L’antisémitisme, le racisme anti-blanc et le communautarisme ? Ces trois procès, traditionnellement réservés aux mouvements de l’immigration à partir du moment où ils luttent contre le sionisme, le racisme institutionnel et cherchent à s’auto-organiser, semblent avoir un impact différencié lorsqu’il vise le PIR et – d’une autre manière – des personnalités tels que Tariq Ramadan, Ismahane Chouder, Saïd Bouamama ou encore le rappeur Médine. En vérité, ce n’est pas à partir de désaccords idéologiques que le PIR suscite tant de crispations mais à cause de l’instrument politique qu’il incarne. Sa forme « parti » alarme car il est la matérialisation avant l’heure de la puissance indigène en cours d’organisation. Qu’il ait joué un rôle important dans l’organisation de la Marche n’a pas à être honteusement occulté. Le PIR poursuit depuis sa création l’ambition déclarée d’un front commun de l’immigration. Il ne s’agit ni d’une conspiration machiavélique ni d’une manipulation de l’intérieur. Il est un projet politique qui ne sera rendu possible qu’avec le ralliement des autres organisations de l’immigration. Qu’on ne s’y trompe pas : demander aux organisations de l’immigration de faire le ménage en se désolidarisant ou en se justifiant de leur collaboration avec le PIR n’a pas d’autre visée que de disqualifier la perspective d’une force politique indigène qui n’aurait pas seulement la forme de mobilisations unitaires successives mais d’une véritable organisation des forces de l’immigration.

 

La République accusée

 

La présence dans le cortège de portraits des grandes figures de la résistance anticoloniale telles que Frantz Fanon, Malcolm X, Djamila Bouhired, Leila Khaled, Yasser Arafat marquait la reconnaissance du continuum colonial dans la structuration actuelle des rapports sociaux. L’historicisation du racisme d’État conférait à ce nouvel antiracisme une dimension proprement accusatrice de la République jusque dans ses fondements. Il ne s’agissait plus désormais pour les enfants de l’immigration postcoloniale d’aller quérir « l’égalité », revendication qui a fini par servir les intérêts d’une idéologie intégrationniste, exhortant les immigrés à « devenir des Français comme les autres », c’est-à-dire à se conformer au modèle identitaire et normatif d’une France blanche. En ceci, la « Dignité » s’inscrivait dans un contexte mondial de contestation de l’hégémonie blanche et de la domination des pays du Nord sur les pays du Sud, illustrée notamment par le parrainage d’Angela Davis, le soutien de Djamila Bouhired, d’Aminata Traoré, Leila Shahid, et de mouvements tels que le Black Lives Matter…

 

Des femmes en tête

 

L’autre grande caractéristique de la Marche de la Dignité résidait dans le choix de la non-mixité du collectif organisateur. Si elle a globalement suscité l’enthousiasme des soutiens blancs, contrairement au critère jugé « discriminatoire » de la race sociale, elle a pu faire l’objet d’un malentendu quant à sa supposée dimension « féministe », bien que cette dernière ne soit jamais apparue ni dans l’appel ni dans les communications officielles du MAFED. En prenant le contrepied de l’idéologie républicaine, à l’origine de multiples instrumentalisations des femmes de l’immigration contre les hommes de leurs communautés, la solidarité des femmes du MAFED aux hommes victimes des crimes policiers a réalisé le coup de force de détourner la politisation du genre au profit des intérêts des mouvements de l’immigration et de donner à voir la réalité de l’implication des femmes dans les luttes sur les violences policières et le racisme d’État (1). Ce renversement magistral n’a, par ailleurs, rien d’artificiel. Alors que les hommes de l’immigration subissent une continuelle et intense politique de répression policière qui les précarise et limite leur capacité d’organisation, ce sont naturellement des femmes qui ont investi le terrain de la lutte contre les violences policières en s’interposant entre les hommes et la police d’État. Au-delà de la question des crimes policiers, il convient de rappeler que la matérialisation de l’islamophobie d’État via la loi anti-voile 2004 et l’affaire des nounous voilées a visé spécifiquement les femmes musulmanes, ce qui a finit de rompre le lien déjà érodé entre elles et l’État français, entraînant inévitablement leur politisation. En vérité, si le MAFED était aussi composé de groupes féministes qui avaient leurs revendications propres, son réel rapport avec le féminisme, c’était d’abord l’absence totale de soutien des organisations féministes traditionnelles, qui n’est pas sans signification. Là encore, la question de l’islamophobie était à l’origine, chez elles, de crises internes, à l’image d’Osez le féminisme qui venait d’essuyer la même année le départ de militantes mettant en cause les relents islamophobes de l’association. Boomberang renvoyé à la figure d’associations telle que Ni Putes Ni Soumises, dont la complicité avec le pouvoir raciste a fini par lui faire perdre toute crédibilité et légitimité dans les quartiers, le MAFED aura imposé dans sa scénographie l’image redoutable d’un peloton de femmes de l’immigration brandissant une banderole de tête où sont affichés les portraits d’hommes victimes des crimes policiers racistes depuis plusieurs décennies.

 

Dans la lignée des « absences qui en disaient long », il faut souligner celle des organisations antiracistes traditionnelles qui confirmaient leur désertion des milieux de l’immigration. En refusant de s’associer à ces mobilisations, la LDH et le MRAP ont, par la négative, manifesté leur refus de céder les rênes de l’antiracisme aux indigènes et leur volonté de sauver leur leadership. Alors que la première s’acharne encore à vouloir faire condamner pour « antisémitisme » des militants honnêtes de BDS, le second flirte, depuis la disparition son ex-président Mouloud Aounit, avec une ligne politique douteuse en s’évertuant à faire reconnaître la réalité du « racisme anti-blancs » et en s’éloignant de la lutte contre l’islamophobie.

 

Le PS inquiet

 

« Au PS, la participation à la Marche de la Dignité fait débat » (2) : la bonne nouvelle nous venait de l’hebdomadaire Marianne. Au centre du débat, la présence dans le cortège d’élus de la gauche et notamment du député socialiste Pouria Amirshahi, chahuté pour s’être associé à une initiative dans laquelle le PIR était partie prenante. Cette dissidence au sein du PS se situait sur une ligne de crête entre la volonté de réinvestir les milieux issus de l’immigration en s’adaptant à son nouveau visage, plus radical, anti-intégrationniste, soucieux de son autonomie et celle de sauver la gauche socialiste de sa débâcle annoncée à l’approche des régionales. À cet égard, la Marche, ouvertement anti-PS, et qui avait vocation à s’adresser aux banlieues où se joue une part importante de la campagne, leur est apparue comme une vaste opposition, réunissant toutes les forces à la gauche de la gauche, elles-mêmes en pleine campagne pour les régionales.

Il est en effet remarquable de constater que les interventions publiques les plus critiques contre la Marche n’émanaient pas de franges groupusculaires ou d’éditocrates isolés mais bel et bien de l’appareil institutionnel. En témoignent la ténacité féroce avec laquelle Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra), s’est évertué à faire campagne contre la Marche, en multipliant les procès d’antisémitisme, de communautarisme et d’homophobie et celle du franc-tireur de Claude Bartolone, Pierre Kanuty. Par ailleurs, l’annonce d’une nouvelle « plateforme » lancée par Pouria Amirshahi, « mouvement commun », qui se voulait le pendant français du parti espagnol Podemos (signataire de la Marche), indiquait déjà une réfection en cours au sein du PS, notamment sur la question des banlieues et du racisme. Il fallait, cependant, l’accueillir pour ce qu’elle est : le résultat d’un rapport de force imposé par le nouvel antiracisme indigène et l’amorce d’une riposte naturelle avec laquelle le front de l’immigration devra manœuvrer stratégiquement, avec la même intransigeance formulée en 2014 sous la forme du « serment de Gaza » (3). Car l’adversaire le plus redoutable du PS, c’est bien cette auto-organisation des quartiers avec laquelle il est contraint aujourd’hui de composer, mais qu’il invitait en filigrane à saboter à la source : « Ceux-là même qui s’inquiètent de voir un certain nombre de partis ou de collectifs progresser et s’auto-organiser, ne peuvent s’en prendre qu’aux causes de cette progression, c’est-à-dire le recul de la République, de l’État et des partis dans les quartiers populaires.”, (4) expliquait Pouria Amirshahi, qui n’a même pas eu la ruse de retourner la critique « anti-républicaniste » des quartiers en valorisant leur politisation. Le recul de la République, c’est l’auto-organisation des quartiers ? Soit. Dans ce cas, nous disions : continuons à la faire reculer !

 

Partie 2 :

L’an d’après

 

La Marche de la Dignité n’a enfanté aucun monstre. Nulle récupération, nulle succursale socialiste façon SOS Racisme, nul vautour apparatchik n’a pu y grappiller sa pitance. De son annonce par Amal Bentounsi lors des 10 ans du PIR, en mai 2015, à son accomplissement sur la place de la Bastille, elle aura été – le plus scrupuleusement du monde – maintenue entre les mains de l’immigration postcoloniale et des quartiers populaires. Si elle n’a pas donné naissance à une « structure » formelle, elle a engagé l’élaboration d’un nouveau territoire où se rejoignent les organisations antiracistes indigènes désormais reconnues sous le label « antiracisme politique ». C’est là son butin le plus estimable : avoir permis la confluence solidaire des forces de l’immigration autour d’un projet politique commun. Survenue par le renforcement des liens entre les organisations et les militants jusqu’alors dispersés dans leur front de lutte respectif, cette convergence a su témoigner de sa stabilité dans le temps par les mobilisations organisées par ce même front l’année qui a suivi la Marche, dans un contexte particulièrement répressif. Par ailleurs, au-delà des bénéfices organisationnelles, la Marche a permis – au prix de bon nombre d’anathèmes – d’attirer un public plus large vers des notions jusqu’alors inaudibles dans le débat public telles que les « races sociales »,  « la blanchité », « le racisme d’État », la « pensée décoloniale », entraînant ainsi une restructuration idéologique des milieux de l’immigration dans le sens d’une dynamique plus radicale et plus audacieuse.

Bien entendu, cela était sans compter les attentats du 13 novembre 2015 qui allaient bouleverser la donne. Il faut le reconnaître, les tragiques événements de novembre 2015 ont porté un coup sévère, à la dynamique engagée par la Marche, en renforçant les moyens coercitifs de l’État vis-à-vis de mouvements dits « islamo-gauchistes ». Un véritable arsenal de guerre intérieure – état d’urgence, des milliers de perquisitions dans les familles, les commerces, les associations et les lieux de culte musulmans, des centaines d’assignations à résidence… – s’est déployé à des fins d’intimidation de la communauté musulmane et des organisations qui travaillent à la défense de ses intérêts. À l’extérieur, le renforcement des bombardements en Irak, en Syrie et en Afrique poursuivait son massacre dans un esprit de revanche, dépêchant sur les routes de l’exil des millions de réfugiés.  Face à cette offensive islamophobe hors-du-commun, un collectif d’associations, dont les organisations de l’antiracisme politique, ainsi que des personnalités ripostaient en appelant à un grand meeting à la Bourse du Travail de Saint-Denis le 11 décembre 2015. Intitulé « Pour une politique de paix, de justice et de dignité », le meeting, qui a fait salle comble, réunissait des personnalités telles que Tariq Ramadan, Salma Yaqoob, Ismahane Chouder, Alain Gresh, Michel Tubiana, Laurence Blisson, Omar Slaouti et des organisations telles que le CCIF, le PIR, la BAN, le FUIQP, La Voix des Rroms, l’UJFP… autour d’une dénonciation ferme de la politique islamophobe, liberticide et impérialiste menée par le gouvernement socialiste. En pleine campagne régionale, l’événement avait alors poussé le Premier ministre Manuel Valls à intervenir, fustigeant publiquement Clémentine Autain, porte-parole d’Ensemble, coupable non pas d’avoir signé l’appel au meeting mais seulement d’avoir laissé publier l’information sur le site d’Ensemble ! Les chances électorales du PS étant presque réduites à se reposer sur le chantage du « vote utile » face à la menace du FN, le refus franc d’appeler à voter PS exprimé par les organisateurs lors de ce meeting a su toucher un point sensible au plus haut sommet de l’État. Il n’était désormais plus question de servir de vivier de voix opportunément mis à disposition des partis de gauche comme de droite. La percée historique du FN lors des régionales 2015 ne se sera pas fait attendre et, avec elle, la nécessité d’une nouvelle force rivale, indépendante de l’échiquier traditionnel. Les cartes ainsi rebattues, les antiracistes politiques seraient désormais les seuls à même d’engager un rapport de force dans cette nouvelle configuration.

La séquence qui allait suivre a été riche d’enseignement sur l’imperméabilité des luttes de la gauche blanche et des quartiers populaires. Alors que les mobilisations des organisations non-blanches se sont multipliées pour dénoncer l’islamophobie, la négrophobie d’État (dont les propos racistes de la ministre Laurence Rossignol) et les guerres impérialistes sans provoquer de soulèvement massif de la population, la loi El-Khomri a rencontré un imposant mouvement de contestation, débouchant sur le mouvement Nuit Debout. Ce dernier, dont l’homogénéité sociale n’a échappé à personne, à commencer par lui-même, s’est trouvé affaibli par l’absence des habitants des quartiers populaires. Alors que l’appel à la « convergence » se mettait à traverser toutes les bouches, le PIR répondait dans un communiqué amplement discuté : « le paradis pour tous ou l’enfer pour tous ! » Analysant l’échec de la convergence voulue par le mouvement Nuit Debout, le PIR lançait alors un défi : « Nous ne grossirons pas vos rangs pour garantir vos privilèges. Notre histoire nous a assez appris à décliner l’invitation. C’est à vous de venir grossir les nôtres et nous convaincre de votre capacité à sortir du consensus postcolonial et raciste en défendant nos exigences fondamentales. » (4)

Nous le remarquions déjà, la chronologie de ces deux séquences (État d’urgence/Loi El Khomri) n’était pas anodine. Les milieux blancs étaient en train de payer pour leur indifférence passée vis-à-vis d’un état d’urgence qui ne les touchait pas directement. Renforcé par son offensive dans les QP, l’État, impunément radicalisé dans sa tendance autoritaire, avait gagné du terrain.

Subissant des campagnes de dénigrement et des attaques de plus en plus frontales, les organisations de l’antiracisme politique appelaient ainsi à un meeting le 25 mai dernier à la Bourse du Travail de Saint-Denis, sous forme d’un grand procès public : « L’antiracisme politique face aux inquisiteurs». Au-delà de la volonté de préserver la dynamique décoloniale de la Marche de la Dignité en renforçant la cohésion d’un front de plus en plus unitaire, il était question d’œuvrer à une politique d’alliance avec le mouvement social « le plus pugnace possible », en évitant le piège de la convergence comme simple incantation abstraite  :   « Les classes subalternes blanches et descendantes de colonisés partagent, certes, des tas de problèmes qui dessinent un espace politique commun, mais les unes et les autres ne vivent pas sous les mêmes régimes d’exception, dans les mêmes imaginaires, avec la même mémoire des luttes, avec les mêmes clivages, les mêmes trahisons ni les mêmes victoires. Ces différends ne sont pas à mettre de côté, ils sont à mettre sur la table – des négociations. C’est à cette condition que nous ferons bloc. »  

Des meetings de l’antiracisme politique à la Bourse du Travail de Saint-Denis au camp d’été décolonial, réunissant pendant plusieurs jours près de deux cent militants de l’immigration autour de thématiques liées à l’antiracisme politique – le processus initié par la Marche de la Dignité a prouvé son succès en survivant à un contexte politique particulièrement rude.

Mais l’Histoire ne s’arrête jamais. Alors que la mort tragique d’Adama Traoré, jeune homme noir tué entre les mains de la gendarmerie a déclenché une mobilisation importante des habitants de quartiers, le cauchemar des attentats du 14 juillet à Nice a renforcé jusqu’à l’extravagance l’offensive contre les populations issues de l’immigration postcoloniale : ratonnades en Corse, polémique sur le burkini, discours négationnistes de représentants politiques réhabilitant la colonisation et l’esclavage… Déjà les émanations nauséabondes de la campagne présidentielle qui s’annonce se font sentir. Plus que jamais, les liens que nous avons construits, et réussi à maintenir jusqu’ici, doivent nous permettre de développer une réponse politique à l’échelle des enjeux de notre temps. Alors que tout le champ politique est bouleversé par la montée du FN et des questions identitaires, par la recomposition des partis traditionnels autour de ces dernières, nous avons plus que jamais l’occasion d’avancer stratégiquement nos pions.

Quel sera le rôle de l’antiracisme politique et du mouvement décolonial dans la campagne présidentielle qui s’annonce cynique et sans merci à l’égard des indigènes et des quartiers ? Va-t-il se montrer pugnace, poursuivre son développement et s’imposer comme une force qui compte ? C’est le pire que nous lui souhaitons.

 

PIR

Notes

  1. Les militantes du PIRFemmes de l’immigration : quel genre de militantes sommes-nous?
  2. Bruno RiethAu PS, la participation à la « Marche de la dignité fait débat.
  3. Communiqué du PIRPrésidentielles 2017 : Notre serment de Gaza au parti socialiste.
  4. Communiqué du PIR, Nuit (blanche) Debout : comment sortir de l’entre-soi?

 

 

 

 

 

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