Antiracisme blanc et antiracisme indigène

L’évolution en ciseaux des champs de l’antiracisme

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« Où en est-on, en ce début d’année électorale alors que, d’un côté s’engage un processus fragile de construction d’un Front uni de l’immigration et des quartiers populaires, et que, d’un autre côté, les recompositions à la gauche du PS se concentrent désormais autour d’un Front de gauche, bien peu sensible à la question du racisme ? Comment nous, indigènes, pouvons-nous agir pour peser sur l’évolution des forces politiques blanches et progresser dans la construction d’alliances alors que les composantes de la gauche les plus engagées dans les combats antiracistes s’agglomèrent autour de deux partis national-républicains, le Parti de gauche et le Parti communiste français ? »

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Qu’on nous permette de commencer cet article par quelques brèves citations de la résolution adoptée par le Congrès de fondation de notre parti, réuni en février 2010 : « Le PIR agit pour réaliser les conditions nécessaires – dont l’indépendance politique indigène est la condition première – à la constitution d’alliances avec des forces décoloniales non-indigènes, indispensables à l’avènement d’une majorité politique capable d’infléchir la politique de l’Etat dans un sens décolonial. » Nous précisions dans ce même document : « Le PIR a pour objectif politique l’avènement d’une majorité politique contrôlant les principaux leviers institutionnels et déterminée à engager les profondes réformes institutionnelles, sociales, économiques et culturelles, nécessaires pour poursuivre le processus décolonial, dans ses différentes dimensions, et combattre les inégalités raciales(« Principes politiques généraux du PIR »)». Dans un autre texte, intitulé « L’objectif politique du PIR : un gouvernement décolonial », nous ajoutions : « Le Parti des indigènes agira, par conséquent, pour contribuer à une recomposition des forces politiques françaises dans la perspective de faire émerger une alliance majoritaire dans les principales instances politiques (parlement, gouvernement…) (« L’objectif politique du PIR : un gouvernement décolonial »)».

L’horizon tracé ici est clair : autonomie politique et organisationnelle indigène et alliance avec les forces non-indigènes, intégrant la question décoloniale et antiraciste, dans la perspective de constituer une majorité de pouvoir. Un tel objectif politique ne saurait évidemment se constituer que dans la durée et sa réalisation, qui ne sera certainement pas linéaire, exige de nous l’attention la plus soutenue sur les dynamiques en cours au sein du champ politique.

Où en est-on, en ce début d’année électorale alors que, d’un côté s’engage un processus fragile de construction d’un Front uni de l’immigration et des quartiers populaires, et que, d’un autre côté, les recompositions à la gauche du PS se concentrent désormais autour d’un Front de gauche, bien peu sensible à la question du racisme ? Comment nous, indigènes, pouvons-nous agir pour peser sur l’évolution des forces politiques blanches et progresser dans la construction d’alliances alors que les composantes de la gauche les plus engagées dans les combats antiracistes s’agglomèrent autour de deux partis national-républicains, le Parti de gauche et le Parti communiste français ?

Pour agir, il faut comprendre. Et c’est ce que nous essayerons de faire dans cet article, non pas en abordant l’ensemble des facteurs en cause mais, plus modestement, en tentant d’analyser les recompositions paradoxales du champ ou, plus exactement, des champs de l’antiracisme, entremêlés et dissociés, solidaires et conflictuels : l’antiracisme blanc et l’antiracisme indigène.

Un tournant majeur, la Marche pour l’Egalité

Depuis son apparition au lendemain de la Seconde guerre mondiale, l’antiracisme contemporain a connu en France de nombreuses mutations, notamment à partir de la fin des années 1960 avec l’émergence des luttes d’ouvriers maghrébins et, dans le milieu des années 1970, l’adoption d’une première panoplie de mesures de restriction de l’immigration. La métamorphose la plus importante de l’antiracisme correspond cependant à une autre période, marquée par la tentative – rapidement étouffée – des deuxièmes générations de l’immigration d’imposer leur présence dans l’espace politique. Ce sont les fameuses Marches pour l’Egalité des années 1980, référence toujours centrale d’une large partie des mouvements de l’immigration et des quartiers, mais c’est également l’association SOS-Racisme, construite par le PS pour faire pièce à la dynamique autonome des Marches (Sur les Marches et SOS-Racisme, voir Sadri Khiari, La Contre-révolution coloniale en France de de Gaule à Sarkozy, La Fabrique, Paris, 2009.), et qui constitue à ce jour la matrice idéologique, principale de l’antiracisme blanc. Tout cela est dit bien vite mais seulement pour avoir l’occasion de rappeler ceci : l’antiracisme blanc se transforme et se différencie, déterminé contradictoirement par la finalité qui le fonde, la lutte contre le racisme, et la peur que suscite en lui, comme dans le reste de la société française, le renforcement de la puissance indigène.

Une nouvelle métamorphose de l’antiracisme en France s’est ébauchée avec les attentats du 11 septembre suivis par la deuxième affaire du voile avant de se préciser au lendemain des révoltes de 2005. Nous assistons, depuis, à l’évolution inversée de l’antiracisme blanc et de l’antiracisme indigène. Tandis que l’un tend à se recroqueviller sur de petits groupes et quelques individualités qui ne trouvent plus de leviers suffisamment motivant pour mobiliser une bonne conscience blanche, elle-même désormais incertaine, l’autre retrouve un nouveau souffle et s’épanouit sur des bases politiques en voie de clarification.

Le 11 septembre et le voile divisent la gauche

Ce mouvement, certainement problématique, commence à se dessiner au début des années 2000 avec le progrès brutal des thèses islamophobes, consécutif, pour aller vite, aux attentats du 11 septembre puis à la deuxième affaire du voile. Au sein des populations issues de l’immigration, ce sont alors plus particulièrement les franges d’entre elles relativement les mieux loties, disons les « élites » indigènes et les « classes moyennes » indigènes, qui fournissent de nouveaux militants à la résistance contre l’islamophobie. Outre les associations et autres espaces qui s’emparent de la question, Tariq Ramadan est la figure emblématique autour de laquelle se cristallise cette résistance, et oumma.com son vecteur médiatique privilégié.

Seule une faible frange de la gauche s’engage alors contre l’islamophobie. Minorités clairvoyantes au sein de l’extrême-gauche organisée ou des mouvements sociaux (syndicats, groupes féministes, etc….), associations de défense des droits humains, militants engagés dans les luttes anti-impérialistes ou dans le soutien à l’immigration, altermondialistes, chrétiens de gauche et juifs antisionistes, peinent à convaincre leurs camarades et partenaires habituels dans les luttes antiracistes que la stigmatisation incessantes des musulmans – fussent-ils « radicaux » – et les discriminations croissantes à leur encontre, sont l’expression d’une nouvelle offensive raciste. Tandis que, sans surprise, SOS-Racisme et autres associations satellites du PS, déjà moribondes, mènent campagne contre le « communautarisme musulman », Mouloud Aounit, qui dirige le MRAP, parvient non sans difficultés à établir un équilibre précaire et à engager son association dans le combat contre l’islamophobie. Une majorité de la gauche, cependant, préfère rester à l’écart d’une lutte qui lui paraît douteuse ou marche côte à côte avec la droite contre l’ « obscurantisme musulman », contestant même la notion d’islamophobie. Le courant national-républicain, plutôt concentré jusque-là au sein du Parti communiste, s’étend à la gauche du PS et à la gauche radicale.

Alors que la question de l’islam en France devient un enjeu aux implications multiples, qu’elle s’agence notamment à l’engagement français dans les politiques impériales étatsuniennes, qu’elle se combine à l’offensive contre les quartiers populaires, l’antiracisme blanc majoritaire se consacre presque exclusivement à la défense des sans-papiers, à la dénonciation des politiques de l’immigration et à la critique des « mentalités ». Et elle le fait avec de moins en moins de conviction. Car, se répandent alors de nouvelles manières de voir qui brouillent l’antiracisme blanc. D’une part, les populations issues de l’immigration ne sont plus considérées comme des opprimées, victimes des discriminations et du racisme mais deviennent partie prenante du problème notamment de par leur affirmation identitaire et religieuse, leur supposé refus de l’intégration voire leur agressivité et toutes les tares qu’on leur accole comme le sexisme, l’antisémitisme, le communautarisme, etc. Se répand également la notion problématique et dangereuse de « racisme anti-blancs ». Ironiquement, on pourrait dire qu’une certaine égalité est reconnue aux indigènes : ils ne sont plus soumis à des discriminations mais co-responsables de conditions qui sont les leurs ; ils ne sont plus victimes du racisme mais, eux-mêmes, sont susceptibles d’être racistes comme tout un chacun.

Une révolte qui chamboule tout : novembre 2005

La révolte des quartiers en novembre 2005, qui s’est prolongée de manière perlée au cours des années suivantes, constitue un deuxième moment décisif, élargissant le champ de l’antiracisme aux couches les plus populaires de l’indigénat contemporain. La ségrégation raciale étant l’une des dimensions fondamentales de la condition des quartiers populaires, ces révoltes avaient nécessairement une dimension antiraciste. Même si, dans la confusion régnante, elle ne s’est pas toujours formulée dans ces termes, en creux la question du racisme explique dans une large mesure la colère de la jeunesse des quartiers. L’Appel des Indigènes de la république de janvier 2005 qui a réunie des milliers de signatures et organisé sa première grande Marche le 8 mai de la même année, quelques mois à peine avant la grande révolte des quartiers, a constitué alors l’expression la plus novatrice des changements qui s’opèrent. En introduisant les thèmes de la colonialité de la république, du postcolonialisme et de la hiérarchisation raciale dans le débat politique (et même académique), le Mouvement des indigènes de la république, qui s’est transformé par la suite en parti, a donné une nouvelle dimension à la notion d’autonomie de l’immigration et des quartiers et ouvert la voie à l’intégration des résistances quotidiennes au racisme dans une perspective politique de libération. Tant par ses initiatives en termes de mobilisation, que par ses efforts de clarification stratégique et ses tentatives de regrouper les différentes communautés opprimées racialement, les Indigènes de la république ont été à la fois le reflet et un des acteurs de la radicalisation en cours du champ de l’antiracisme non-blanc.

Le besoin d’agir au-delà de la révolte et la politisation qui en a résulté ont donné naissance à de multiples initiatives et à une pluralité de formes de structuration, se déployant dans les espaces de résistance les plus divers : lutte contre l’islamophobie, contre les violences policières, pour la reconnaissance des mémoires étouffées et des crimes coloniaux, contre les discriminations raciales, pour le logement.

La solidarité avec le peuple palestinien témoigne également d’une transformation sensible de la situation. Pensons, à ce propos, aux dizaines de milliers d’indigènes qui sont descendus dans les rues de France pour protester contre la guerre israélienne à Gaza en décembre 2008 et janvier 2009. Une mobilisation indigène organisée aussi massive ne s’était jamais vue. Qu’elle ait pu avoir lieu confirme qu’un tournant majeur s’est opéré depuis le 11 septembre et la révolte de 2005. Avec une moindre ampleur que les mobilisations en soutien aux Palestiniens, mais bien significatives également, les grandes manifestations indigènes qui ont accueilli les moments tunisiens et égyptiens de la Révolution arabe.

Une parenthèse s’impose, car un Blanc borné ne comprendra pas la relation que nous tissons entre la solidarité avec le peuple palestinien et la question antiraciste. Nous n’insisterons pas, ici, sur la communauté de combat qui unit l’indigène de France et le Palestinien. Il nous importe, par contre, de souligner ce qui différencie cette solidarité lorsqu’elle est manifestée par des Blancs et lorsqu’elle est manifestée par des indigènes : les premiers manifestent dans un espace politique et dans un espace matériel (la rue) qui sont les leurs, ils agissent selon des normes et des codes politiques qui leur appartiennent ; les seconds, eux, ne font pas que manifester pour le peuple palestinien ; en manifestant, ils conquièrent l’espace politique et la rue, dont ils sont exclus, ils s’approprient et réinventent les normes politiques établis (par l’introduction de la langue et de la musique arabe, d’un discours religieux, du contenu, du rythme et de la fonction des slogans, pour ne citer que quelques exemples). Plus lapidairement, quand des indigènes investissent collectivement l’espace politique et culturel, ils bousculent la domination blanche ; ils font de la politique anti-raciste.

Fermons la parenthèse. Tâtonnant sur le plan politique, débordant rarement une démarche de type « syndicalisme de quartier » ou instrument de pression sur les autorités locales, souvent courtisés par les mairies, nombreux furent, certes, les espaces indigènes qui n’ont pas résisté à la tentation de s’insérer dans les réseaux clientélistes et ont été satellisés par les partis blancs dominants. Gardons-nous, cependant, de n’y voir qu’un retour au point zéro. Les lignes du rapport de forces ne sont plus ce qu’elles étaient avant la révolte de 2005. La répression et les manœuvres du Pouvoir blanc n’ont pas éteint la colère ni obtenu la soumission des quartiers, et si certains militants se sont « vendus », la majorité de ceux qui aujourd’hui espèrent trouver des raccourcis en collaborant avec les mairies et les partis blancs pour obtenir une amélioration de la situation de leur communauté, pourrait s’insérer dans une autre démarche si s’offrait à eux une perspective politique indigène crédible à l’échelle nationale.

Les quelques années qui nous séparent de novembre 2005, se sont accompagnées, en outre, d’un véritable bouillonnement au sein des populations issues de l’immigration en termes de recherche d’une stratégie pour les quartiers populaires et pour la construction d’une alternative aux conceptions traditionnelles de l’antiracisme. Tandis que certaines structures se maintiennent comme AClefeu ou le FSQP qui a une vitalité certaine à Montpellier, de nombreuses expérimentations sur les plans organisationnels et politiques, par exemple lors des échéances électorales, contribuent au mûrissement de la conscience politique indigène. C’est le cas également des échecs, comme de certaines tentatives de regroupements d’association de quartiers, trop volontaristes et précipitées pour durer. Mais plus certainement des nombreux succès dont témoigne l’affluence aux conférences et meetings organisés depuis deux ans par les mouvements de l’immigration et des quartiers et qui ont rassemblé chacun des centaines de militants de l’immigration soucieux de s’engager dans l’action politique contre le racisme : les Rencontres de l’Immigration à Lille, Marseille, Paris, la conférence du CCIF contre l’islamophobie en octobre 2011, celles organisées par des associations de Bagnolet sur les crimes policiers et la Palestine, les réunions publiques du PIR à Marseille, Grenoble, Paris ou Lyon, le meeting du FSQP à Saint-Denis. On doit citer également les meetings à Bagnolet, Saint-Denis, Marseille du Printemps 2012, une initiative récente, rassemblant militants de l’immigration et militants de gauche, déterminés à inscrire la question du racisme dans le débat électoral. Mixte, également, les actions impulsées par Mamans toutes égales (MTE) en défense du droit des mères voilés exclues du droit d’accompagner leurs enfants notamment lors des sorties scolaires.

De toutes ces expériences, les positives comme les négatives, une leçon fondamentale commence à être tirée, en l’occurrence la nécessité que l’action de résistance quotidienne dans les quartiers s’inscrive dans un projet politique global et rationnellement organisé. En témoignent, récemment, les Troisièmes Rencontres de l’immigration, au sein desquelles, malgré une certaine confusion – probablement inévitable lorsque le nouveau prend le relais de l’ancien -, s’est dégagé une volonté majoritaire de construire patiemment et démocratiquement un Front uni des quartiers populaires et de l’immigration autour d’une plateforme d’action sur certaines questions parmi les plus urgentes pour progresser graduellement vers la constitution d’une force politique unitaire des populations issues de l’immigration et des quartiers. La nouvelle dynamique qui prend forme incorpore en effet l’expérience malheureuse des fausses alliances, construite dans la subordination à l’antiracisme blanc, à la gauche ou à l’extrême-gauche. Ainsi, l’une des avancées les plus marquantes de ce projet est sans conteste la conviction partagée de la nécessaire indépendance politique de l’immigration et des quartiers, consacrée en premier lieu par le rassemblement des seules associations et groupes qui en sont issus au sein d’un même espace politique. D’autres thématiques, portées notamment par le PIR, participent aussi du réarmement politique en cours. Ainsi de la question centrale du colonialisme postcolonial et du racisme institutionnel, compris comme rapport de domination et non comme une simple affaire de « mentalité » et d’« intolérance », sa transversalité dans le champ politique blanc, l’importance de la question culturelle identitaire ou encore l’impératif d’une convergence entre les communautés noires et les communautés arabo-berbères dans le cadre d’un projet politique unifié.

La crise de l’antiracisme blanc

Si l’on examine maintenant les changements intervenus dans le champ antiraciste blanc à la suite de la révolte de 2005, on constate tout d’abord la formidable mésinterprétation dont elle a été l’objet par les franges majoritaires de la gauche, lesquelles, fermant les yeux devant le caractère inédit de ce mouvement, ne voulant surtout pas voir ce qui risquait de malmener leur conservatisme stratégique, en ont fait une simple émeute de la pauvreté, l’expression d’un problème strictement socio-économique, voire l’émergence d’un nouveau lumpenprolétariat menaçant les intérêts des travailleurs. Rien à voir donc avec la ségrégation raciale et avec la lutte antiraciste ! A droite, par contre, puis rapidement au sein de la gauche institutionnelle, la signification de cette révolte n’a pas fait de doutes. Si, au niveau du discours, on a généralement occulté sa dimension raciale, dans la pratique, il en a été bien autrement, comme le montrent certaines des politiques mises en œuvre pour contrer la mobilisation des quartiers : mesures démagogiques assurant aux Noirs et aux Arabes un minimum de reconnaissance (ministres et candidats indigènes aux élections, promotion dans les domaines médiatique et artistiques, etc), et dispositifs, certes encore hésitants, de promotion d’une élite indigène dans certains secteurs économiques. A l’inverse, les mouvements antiracistes ont continué à agir comme si de rien n’était. Incapables de comprendre que le combat antiraciste se jouait désormais principalement dans les quartiers, ils ont poursuivi leurs activités traditionnelles centrées sur les politiques de l’immigration et la transformation des « mentalités ». Mais le « peuple de gauche » ne suit plus. A l’exception de la mobilisation suscitée par la loi du 23 février en 2005 et de la mobilisation contre les tests ADN au lendemain de l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la république, l’antiracisme n’apparaît plus comme une grande cause de la gauche. Les mobilisations de soutien aux sans-papiers ne rassemblent plus grand monde. Le Réseau éducation sans frontière, pourtant très actif durant un temps, semble avoir du mal à retrouver un second souffle. Ployant sous le poids des pressions tans internes qu’externes (médiatiques et politiques), le Mrap glisse à son tour vers le national-républicanisme de gauche ; le dernier bastion du vieil antiracisme moral mais toujours conséquent avec lui-même dérive désormais, détaché de ses principes d’origine.

A l’extrême-gauche, certains ont compris qu’il leur fallait se résoudre à ajouter les quartiers à la liste de leurs champs d’intervention. Ils n’ont pas pensé, cependant, que prendre en compte les quartiers impliquait bien plus et rien de moins qu’une nouvelle perspective stratégique (que peut bien signifier une stratégie construite autour de l’horizon de la grève générale dans les quartiers ?). Naïvement, ils ont donc tenté de s’insérer dans les quartiers en brandissant le drapeau de l’anticapitalisme. Quant à l’antiracisme, il a continué à constituer un secteur séparé de leurs activités.

Certains militants blancs ont cependant pris la mesure des changements. Nous pensons bien sûr à ceux d’entre eux qui se mobilisent aujourd’hui aux côtés du Printemps des quartiers populaires, du regroupement MTE ou qui s’associent au FSQP. Ceux-là, peu nombreux, il est vrai, saisissent les enjeux et appréhendent les nouvelles coordonnées de la lutte antiracistes. Du point de vue même du projet politique qui est le leur, ils perçoivent avec lucidité le caractère incontournable des quartiers populaires et tentent d’intégrer cette donnée dans leurs réflexions stratégiques. D’autres initiatives récentes méritent également d’être mentionnées comme la « Semaine anticoloniale » ou « D’ailleurs nous sommes ici » (Voir «A quoi sert l’antiracisme universel ? », Houria Bouteldja et Sadri Khiari, juin 2011). Si la première est parvenue à mener à bien l’organisation de quelques événements, moments conviviaux où se rencontrent des militants de gauche, la seconde, qui avait l’ambition d’impulser une très large dynamique de mobilisation, peine à occuper le terrain de l’antiracisme blanc. Convaincus que le racisme est d’abord une idéologie de droite et d’extrême-droite, soucieux de rassembler les forces de gauche en leur sein, ils restent timides et circonspects sur les questions qui heurtent comme l’islamophobie et, à l’instar des autres composantes du mouvement antiraciste blanc, ils ont l’illusion de pouvoir rassembler autour d’eux principaux concernés par le racisme.

L’occultation du racisme, condition du rassemblement à gauche de la gauche

La régression notable de l’antiracisme blanc se manifeste également dans le triste débouché des tentatives de recomposition à la gauche du PS. Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis la révolte des quartiers de 2005, se sont multipliés les tentatives de convergences, d’unité, de reconstruction ou de renouveau, de courants de gauche qui prétendent avoir tiré les leçons du passé, rompu avec les dérives racistes du PS et du PC, être disposés à tenir compte de la « détresse » des banlieues, de la « diversité » de la France, voire de son caractère multiculturel. Ces individus, ces groupes, ces partis plus ou moins sympathiques auraient voulu ouvrir un nouvel horizon à la gauche, renouveler les formes d’action et d’organisation, penser les alternatives, articuler les oppressions, associer les minorités, bref « réinventer la politique à gauche ». Une entreprise louable et, avouons-le, fort séduisante en ces temps de grandes incertitudes. Le résultat est, cependant, bien décevant.

Malgré les dispositions pleines de promesses de ces militants de gauche dont nombreux ont été partie prenante des combats antiracistes, eh bien, la question du racisme et des quartiers s’avère finalement loin, bien loin, de figurer au cœur de leurs préoccupations politiques. Qu’ils se réunissent pour discuter d’une plateforme d’actions urgentes, qu’ils ébauchent les grandes lignes d’une campagne électorale commune, qu’ils élaborent ensemble les axes d’un futur programme, qu’ils s’entendent sur les fondements minimums d’un regroupement politique, le racisme et les quartiers passent à la trappe ou, au mieux, se voient cantonnés quelques paroles abstraites ou à la dénonciation facile de la politique de l’immigration menée par la droite.

En 2008, nous avions déjà remarqué, à propos d’une des tentatives – désormais oubliées – de rassemblement de la gauche de la gauche, que l’une des conditions de ce type de convergences était de mettre de côté les questions qui fâchent et que la lutte antiraciste en était devenue une, avec les progrès conjoints de l’islamophobie et du national-républicanisme dans un contexte de résistance croissante dans les quartiers populaires (Sadri Khiari, « La nécessité de l’autonomie politique indigène. La preuve par la « gauche enfin à gauche » »). Une année plus tôt, lors des présidentielles de 2007, nous avions d’ailleurs constaté l’impuissance d’un José Bové, pourtant fort bien intentionné, à échapper à une logique comparable ([Voir Alexandre Piettre, « Des rats des villes chez le roi des champs. Chronique indigène de la campagne de José Bové », L’Indigène de la république, n°7, mai 2007.)]. Il faut reconnaître au candidat-paysan le mérite d’avoir encouragé la constitution d’une commission indépendante, composée dans une très large mesure de militants de l’immigration et des quartiers, chargée de participer à l’élaboration de son programme et d’intervenir à ses côtés dans la campagne. Il n’a pas non plus hésité à se déplacer dans les quartiers où il a été d’ailleurs bien accueilli. Pourtant, aussi bien dans son programme que dans ses discours de campagnes ou ses interventions dans les médias, racisme, immigration, quartiers populaires, n’ont occupé au bout du compte qu’une place très secondaire, évitant soigneusement les questions « non-consensuelles » à gauche mais très populaires parmi les indigènes, comme, par exemple, l’islamophobie et la prohibition du voile ou le « conflit israélo-palestinien ». Bové croyait pouvoir susciter une dynamique « vraiment à gauche » autour de sa candidature mais brasser large signifiait aussi « oublier » les revendications indigènes.

La régression du mouvement antiraciste blanc n’explique pas, seule, ce phénomène. Elle se combine à d’autres facteurs liés, entre autres choses, à l’état des rapports de forces politiques dans le champ politique blanc, aux stratégies adoptées par chacune de ses composantes, mais aussi à des logiques plus profondes. Prenons l’exemple des militants d’extrême-gauche qui se retrouvent au Front de gauche, où leur voix antiraciste ne pèse pas bien lourd, quand elle ose s’exprimer, alors qu’ils étaient très engagés dans les combats antiracistes et que, pour nombre d’entre eux, ils avaient même signé l’Appel des indigènes en janvier 2005. Avaient-ils vraiment le choix alors que les processus de recomposition à la gauche du PS ont finalement conduit à l’hégémonie du couple PG-PCF qui non seulement développe des thèses nationales républicaines mais qui, de surcroît, envisage de gouverner avec le PS ? Non, ils n’avaient pas le choix. Du moins, ils n’avaient pas le choix dans la mesure où, d’une part, leur stratégie, conçue sur le court terme, reste déterminée par « l’urgence de barrer la route » à la droite, ce qui suppose de mobiliser rapidement la majorité sociale, évidemment blanche, et où, d’autre part, ils espèrent faire progresser la gauche radicale à travers la dynamique de constitution d’un pôle antilibérale influent à la gauche du PS. Dans ce même mouvement, pensent-ils sans doute, l’espace d’une politique antiraciste trouverait les conditions pour gagner du terrain. En attendant, il serait malvenu de formuler des exigences qui pourrait brider la dynamique électorale du Front de gauche. Nous ne maîtrisons certainement pas toutes les données du problème, mais a priori le raisonnement se tient. Il se tient tant que les populations indigènes des quartiers populaires ne sont pas considérées comme un enjeu réel et fondamental dans une stratégie de constitution d’une nouvelle majorité sociale et politique susceptible d’engager une politique alternative à la société d’exploitation et d’oppression.

Prenons maintenant l’exemple du grand perdant de la recomposition à gauche, le NPA. Ce parti, souvenons-nous, avait traversé de graves difficultés internes lors de la deuxième affaire du voile (2004) alors qu’il était encore la LCR. Ces difficultés se sont aggravées pour se transformer en véritable crise lors des élections régionales de 2010 avec la candidature d’Ilham Moussaid. Cette candidature s’est ajoutée à des désaccords importants concernant les alliances à gauche pour attiser la discorde au sein du NPA et provoquer le départ d’un grand nombre de ses militants. En apparence, l’affaire Ilham n’a rien à voir avec les divergences sur la politique unitaire. Ces deux questions nous paraissent, pourtant, intimement liées. La candidature d’Ilham Moussaid – et la campagne haineuse dont celle-ci a été l’objet dans les médias – a suscité immédiatement un élan de sympathie au sein des populations issues de l’immigration. Considéré jusqu’alors comme un truc « gauchiste », typique du folklore français, le NPA devenait l’objet d’une attention bienveillante. Aveugle ou indifférent à cette évolution qui aurait dû l’intéresser au plus haut point, le parti anticapitaliste a, au contraire, été paniqué par l’hostilité que la candidature d’une femme voilée suscitait parmi les Blancs (Voir le communiqué du PIR : « Foutez donc la paix à Ilham Moussaid »). On se souvient de la suite, la crise a rebondie au lendemain des élections, conduisant au départ de nombreux militants et notamment de la majorité des militants arabes du Comité NPA auquel appartenait Ilham, ce même comité qui était donné en modèle de « l’intervention quartier » du parti anticapitaliste. En favorisant une telle issue, le NPA montrait ainsi qu’il était incapable de se tourner vers les quartiers.

Au delà de la question du voile, ce sont bien les alliances et la politique unitaire qui, en creux, étaient en jeu. Bien plus fondamentale que la question de savoir s’il convenait de s’allier avec le Parti de gauche et le PC, l’interrogation aurait dû porter sur les forces sociales auprès desquels le NPA devait chercher un appui. Devait-il s’orienter principalement vers la classe des salariés blancs et des « couches moyennes » blanches ou tenir compte aussi des transformations sociales, culturelles et politique au sein du vaste prolétariat français, en cherchant à gagner le soutien des quartiers populaires ? Or, ce débat n’a pas eu lieu. Il était déjà tranché, spontanément, sans même être posé, en faveur de la première alternative. Et par tous les courants qui s’affrontaient pour définir la politique du NPA. Eussent-ils fait un autre choix, c’est l’ensemble de la discussion sur les recompositions à gauche et la politique unitaire qui en aurait été bouleversé. Mais le NPA est un parti de gauche blanc, sa tradition ouvriériste, les repères culturels de l’écrasante majorité de ses militants et sympathisants ainsi que leurs intérêts, influent dans une large mesure sur sa politique. Il est de même tout à fait compréhensible que de nombreux militants, engagés dans la lutte contre l’islamophobie, aient rejoint, sans trop de mauvaise conscience, le Front de gauche, fervent partisan de la « laïcité à la française ». Il n’y a rien, là, de vraiment surprenant. Et, pour être tout à fait franc, il n’est pas du tout certain que si le NPA avait fait le choix d’intégrer réellement les quartiers dans sa stratégie, ses efforts auraient été couronnés de succès.

Nous retrouvons simplement, ici, les logiques tendanciellement différenciées des champs politiques blancs et indigènes, inscrites dans la société raciale, sans lesquelles on ne pourrait saisir ni la dissociation relative ni l’évolution inversée du mouvement antiraciste blanc et du mouvement antiraciste indigène.

Des rapports de forces désaccordés

La profonde recomposition des champs de l’antiracisme s’exprime ainsi en termes de contenus politiques mais également en termes de rapport de forces entre sa composante indigène en voie d’autonomisation et sa composante blanche de gauche. Au-delà des évolutions de conjonctures et des stratégies électorales, on peut supposer que la raison première de la régression du mouvement antiraciste blanc soit justement la progression du mouvement antiraciste indigène, permise notamment par l’élargissement de la présence indigène dans l’espace social. Que la population issue de l’immigration et des quartiers augmente et s’enracine en France, qu’elle s’insère peu à peu dans toutes les sphères de la société, qu’elle investisse l’espace public et s’y affirme dans ses particularités, qu’elle se faufile dans le domaine réservée de la politique, qu’elle proteste, se révolte et tente de s’organiser, et l’ensemble des configurations politiques et stratégiques se trouvent bousculé. Le champ de l’antiracisme n’est plus cet espace unique où la gauche apportait un soutien généreux à son « pote » arabe ou noir maltraité. Faute de l’avoir compris ou d’en accepter les conséquences, le mouvement antiraciste blanc recule et les courants politiques de la gauche radicale perdent l’occasion de tisser des alliances avec les nouvelles forces qui émergent dans les quartiers.

Si l’on assiste ainsi au déploiement, certes encore trop dispersé et titubant, pas assez politique, de la puissance indigène, pour autant la pression raciste ne faiblit pas mais se renforce. L’une des raisons, on l’a vu, en est que l’affirmation du mouvement antiraciste indigène s’opère dans un contexte de régression du mouvement antiraciste blanc. Cela montre l’importance pour nous de résoudre cette difficile équation stratégique : comment agir pour renforcer notre propre puissance politique autonome tout en favorisant la progression de l’ensemble du camp antiraciste ?

Houria Bouteldja et Sadri Khiari, le 5 février 2012

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