Sueurs froides

Les révoltes populaires en Tunisie et en Égypte troublent l’Occident

arton1224

Les manifestations populaires en Égypte, contrairement à celles qui ont mis fin à la dictature de Ben Ali, ne suscitent pas la même sympathie dans les grands médias occidentaux.

L’exigence de liberté, de dignité et de justice d’un peuple qui vit depuis trente ans sous état d’urgence serait-elle moins recevable que celle exprimée par les Tunisiens ? Tous les peuples ont également le droit de vivre libres et de ne se soumettre qu’à la seule souveraineté du droit. La réticence occidentale, nettement plus marquée qu’à l’endroit de la révolution tunisienne, s’explique directement par l’importance géopolitique de l’Égypte et son voisinage avec Israël. Un gouvernement démocratique – les dirigeants occidentaux le savent – exprimerait le refus du peuple égyptien de l’alignement de Hosni Moubarak et de son régime sur la politique américaine.

Peu, bien entendu, mettent en avant le tropisme israélien. L’argument le plus fréquemment avancé est que le peuple égyptien serait plus disposé que le tunisien à choisir une voie islamiste, toujours présentée de manière univoque et globalisante sous ses aspects les plus repoussants. En invoquant le terme, les médias convoquent immédiatement le registre de l’émotion : l’« islamisme » est une notion lourde de menaces, une synthèse de fanatisme, de terrorisme et d’antiféminisme pathologique. Cet islamisme fantasmé est pratique – convenient diraient les Anglais -, car il permet de faire l’économie de la réflexion. Les « spécialistes » suggèrent donc – ils n’osent plus vraiment l’affirmer péremptoirement, la leçon tunisienne ayant servi – que la faiblesse numérique de la classe moyenne égyptienne et le taux élevé d’analphabétisme, à la différence de la Tunisie, rend ce pays moins apte à la démocratie. Le fanatisme religieux trouverait dans l’arriération de la société un terreau tout à fait propice à une prise de pouvoir aux conséquences apocalyptiques. S’agissant du Yémen, où se déroulent également des manifestations pour la démocratie, l’appréciation est encore plus négative. Les Yéménites seraient encore plus attardés que les Égyptiens et donc encore moins éligible à la démocratie et aux libertés.

Une vieille rengaine

L’air est connu. En Algérie même, il s’était trouvé des « politologues » pour prétendre, au lendemain du coup d’État militaire du 11 janvier 1992, que la démocratie n’était envisageable qu’à partir d’un certain niveau d’éducation moyen des populations. Venant d’universitaires algériens – avaient-ils lu l’appel du 1er Novembre 1954, texte fondateur de la Révolution algérienne ? -, cette absurde théorie prenait la dimension d’un véritable reniement. Ainsi donc, dans la hiérarchisation des sociétés que cette thèse sous-tend, les Égyptiens se situeraient quelques crans en dessous des Tunisiens. Les revendications du peuple des rives du Nil seraient moins acceptables car, si elles étaient satisfaites, elles déboucheraient inévitablement sur une dictature religieuse obscurantiste et belliqueuse.

Pour « preuve » de cette fatalité évidemment catastrophique, les mêmes spécialistes agitent le spectre de la révolution iranienne de 1979, qui a débouché sur l’ordre des ayatollahs. Les grands médias avaient convoqué, ad nauseam, cet épouvantail pour justifier le putsch des généraux algériens. Et à l’occasion des turbulences égyptiennes, ce bien commode croquemitaine est ressorti des placards de l’information « orientée ». Pourtant ces éléments de propagande – « de langage », selon les spin doctors – ne résistent pas à l’analyse. Il s’agit d’une construction fondée sur des présupposés erronés. Au-delà des « spécificités » chiites et du culturalisme, la théocratie iranienne est avant tout le produit de l’histoire tourmentée de ce pays. Comment comprendre la situation actuelle de l’Iran quand on omet de rappeler l’impact considérable et traumatisant de l’élimination du nationaliste Mossadegh par les services secrets anglo-américains en 1953, de l’épouvantable dictature du Chah et de la guerre déclenchée par Saddam Hussein en 1980 avec le soutien des Occidentaux ?

La diabolisation permanente et systématique de l’Iran est à mettre en perspective avec le traitement médiatique réservé à l’Arabie saoudite – indéfectible allié (pétrolier) de l’Occident. Pourtant, les formes les plus sombres de fanatisme religieux et d’obscurantisme meurtrier trouvent leur origine dans ce pays. Le salafisme djihadiste n’est qu’une déclinaison du wahhabisme saoudien, interprétation sectaire et médiévale de l’Islam. Les organisations terroristes qui se réclament de l’Islam trouvent toutes leur matrice idéologique dans le dogme officiel de ce pays. Ce n’est pas un secret : l’Arabie saoudite a financé à coup de milliards de dollars la propagation dans le monde musulman de cette doctrine régressive. Il est vrai que le djihadisme a été bien utile dans la guerre contre le communisme et la défaite de l’Union soviétique en Afghanistan. On comprend, à l’aune des services rendus et du tropisme israélien qu’il faut taire, pourquoi le sort des Iraniennes intéresse beaucoup de monde en Occident, contrairement aux malheureuses Saoudiennes, qui ne sont même pas autorisées à conduire leur automobile….

Des mouvements populaires enracinés dans l’histoire

On n’est pas obligé de partager les simplifications mensongères et les raccourcis manipulateurs. Les mouvements populaires dans les pays arabo-musulmans s’inscrivent dans le cadre de leurs cultures propres et de leurs histoires spécifiques. Pour exemplaire et éminemment désirable qu’elle puisse paraitre aux yeux de beaucoup, la laïcité française n’est pas une référence pour ces peuples. On peut le déplorer, mais c’est un fait. Au nom de quelle supériorité – de quelle « mission civilisatrice » ? – voudrait-on imposer à ces populations un marqueur politique français ? Pourquoi leur dénierait-on la démocratie, principe universel s’il en est ? Le regard à travers le prisme d’un particularisme local ne permet aucune compréhension des crises du monde arabe.

La myopie et l’absence de sens moral marquent le discours des élites médiatiques françaises à l’endroit des arabo-musulmans. La perte de crédit de la République française dans une aire si proche où elle tenait une place de premier plan en est un signe. Le mépris dans lequel les populations sont ostensiblement tenues et le soutien à des régimes dictatoriaux ont fini par brouiller l’image du pays des droits de l’homme et ont grandement réduit l’influence française. Il est affligeant de constater que pour beaucoup de jeunes Arabes – il serait bien trompeur de réduire cela à la question des visas -, la France officielle n’est perçue qu’en termes de capacité de nuisance. Et l’on s’étonne de découvrir lors des crises que le crédit de la France dans ces pays ne va pas au-delà des quartiers résidentiels sécurisés ? L’aveuglement est entretenu et consolidé par le rapport privilégié avec la variante « moderniste » des oppositions artificielles créées par les régimes pour donner l’illusion du pluralisme. Le cas algérien est ici aussi exemplaire. Depuis le putsch militaire et la « sale guerre » des années 1990, on ne voit sur les chaînes de télévision que des représentants en service commandé chargés de confirmer les peurs et les chimères islamophobes du néoconservatisme « à la française ».

La posture française est d’autant plus contre-productive que la représentation de populations bloquées dans leurs archaïsmes et rétives à la modernité est fausse. Tout comme celle d’un Islam univoque, patriarcal et replié sur lui-même. Les sociétés arabes font preuve d’une réelle vitalité et d’une considérable capacité de résistance à l’oppression. Contrairement aux thèses véhiculées par le discours dominant, ces sociétés sont en mouvement et sont bien plus ouvertes que ne le prétendent les propagandistes et les relais « experts » des dictatures. Il suffit d’observer la présence massive des femmes dans les rangs des manifestants aussi bien en Tunisie qu’en Égypte, ou même au Yémen. Les « chômeurs diplômés » et la généralisation d’Internet sont deux signes parmi d’autres de la transformation de ces sociétés. L’enfermement des populations, déjà battu en brèche par l’apparition des chaînes d’information satellitaires, est considérablement relativisé par le Web. Les populations sont informées hors des appareils des dictatures et, comme on a pu le constater, les opinions sont bien plus politisées qu’on ne le pense.

L’émergence de la société

La gouvernance par la terreur et le bâillonnement, défendue au nom de la guerre à l’islamisme, est une impasse politique, sociale et économique. Les intérêts de grandes puissances en Égypte sont considérables et constituent un facteur important qui empêche de pronostiquer un basculement à court terme de l’Égypte dans la démocratie. Il n’en reste pas moins qu’un énorme verrou a sauté. La société s’impose comme un acteur dont il faudra désormais tenir compte. Le progrès est insuffisant – les Égyptiens le ressentent en maintenant la pression contre un régime soutenu par les occidentaux -, mais c’est indiscutablement un nouveau point de départ. Après les indépendances formelles acquises dans les années 1950 et 1960, les peuples arabes expriment leur volonté de bénéficier des droits et des libertés démocratiques. Les Occidentaux devront s’en accommoder, sauf à entretenir et à assumer pour des objectifs inavouables une logique de guerre de civilisation. Aussi désagréable que cela puisse paraître à certains, la démocratie dans le monde arabe fonctionnera nécessairement dans un contexte fortement déterminé par l’Islam. La sécularisation ne se décrète pas et nulle part dans le monde on n’exige des populations d’abandonner préalablement leurs croyances et leurs usages avant de prétendre aux libertés et à l’État de droit…

La classification des sociétés sur une échelle d’« aptitude à la démocratie » est une aberration. Il n’existe pas de hiérarchie des peuples, aucun peuple n’est mineur à vie et aucune société humaine n’est ontologiquement inéligible à la démocratie. Il n’y a pas de prérequis « éducatif » à l’exercice des droits citoyens. La seule pédagogie en la matière est celle du débat et l’unique cadre en est le droit. Le soutien d’une démocratie à des dictatures au nom du containment de l’« islamisme » est inacceptable. La lutte contre l’islamisme rétrograde par la répression et la violence est également une option irréaliste et contreproductive. Les militants de la démocratie réellement ancrés dans leurs sociétés ne cessent de répéter que ce sont la dictature et les inégalités qui nourrissent l’instabilité et pas l’inverse. Ils prêchent dans un désert occidental où la pensée dominante est façonnée par un prisme sécuritaire déformé et déformant.

Omar Benderra

Médiapart

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