Les hommes palestiniens peuvent-ils être des victimes ? Comprendre la guerre d’Israël contre Gaza en termes de genre

Nous publions aujourd’hui cette traduction, réalisée avec l’accord de l’auteur, d’un article de la chercheuse Maya Mikdashi écrit lors de l’agression de la machine de guerre israélienne contre Gaza en 2014.  La publication de ce texte s’inscrit dans le prolongement du programme de travail ouvert par le Bandung du Nord et L’Ecole Décoloniale, où a été identifié, à l’instar de l’article qui suit, un impensé de beaucoup de nos luttes décoloniales : la question des masculinités non-blanches, ici les hommes palestiniens.

Chaque matin, nous nous réveillons avec le bilan de la boucherie mis à jour : cent, deux cents, quatre cents, six cents Palestiniens tués par l’appareil de guerre d’Israël au moment où nous écrivons ces lignes. Ces chiffres passent sous silence de nombreux détails : la majorité des habitants de Gaza, l’une des régions les plus peuplées et les plus pauvres du monde, sont des réfugiés d’autres parties de la Palestine historique. Elle est soumise à un siège brutal, et il n’y a nulle part où se cacher de l’assaut d’Israël.  Avant cette « guerre », Gaza était une sorte de quarantaine, une population captive et colonisée par la capacité d’Israël à violer le droit international en toute impunité. Cette population est dans une relation de dépendance – pour la nourriture, l’eau, les médicaments, même pour se déplacer – avec ses colonisateurs. En cas de cessez-le-feu, Gaza restera colonisée, mise en quarantaine et soumise à un blocus. Elle restera une prison à ciel ouvert, un camp de réfugiés de masse.

Un détail concernant les morts, cependant, est souvent répété dans les médias occidentaux : la grande majorité des Palestiniens assassinés à Gaza sont des civils – et les sources disent qu’un nombre « disproportionné » sont des femmes et des enfants. Le meurtre de femmes et d’enfants est une chose horrible – mais dans la réitération de ces faits troublants, quelque chose manque : le deuil public des hommes palestiniens tués par la machine de guerre d’Israël. En 1990, Cynthia Enloe[1] a inventé le terme « FemmesEtEnfants » pour penser les discours genrés utilisés pour justifier la première guerre du Golfe. Aujourd’hui, nous devrions être conscients de la façon dont le trope FemmesEtEnfants circule en relation avec Gaza et plus largement avec la Palestine. Ce trope a de nombreux effets discursifs, dont deux sont les plus marquants : la massification des femmes et des enfants en un groupe indiscernable rassemblé par la « similitude » du genre et du sexe, et la reproduction du corps palestinien masculin (et du corps arabe masculin plus généralement) comme toujours dangereux à priori. Ainsi, le statut des hommes palestiniens (une désignation qui inclut les garçons âgés de quinze ans et plus, et parfois des garçons de treize ans seulement) en tant que « civils » est toujours suspect.

Cette genrification de la guerre d’Israël contre Gaza s’inscrit dans le cadre des discours de la guerre contre le terrorisme et, comme l’a fait valoir Laleh Khalili de manière convaincante, de la stratégie anti-insurrectionnelle et de l’élaboration de la guerre en général. Dans ce cadre, le meurtre de femmes, de filles et de garçons pré-adolescents et mineurs est à marquer d’une pierre blanche, mais les garçons et les hommes sont présumés coupables de ce qu’ils pourraient faire si on les laissait vivre leur vie. En outre, ces garçons et ces hommes sont potentiellement dangereux non seulement pour les militaires qui les occupent, mais aussi pour les FemmesEtEnfants qui sont en fait des civils. Les jeunes garçons, après tout, peuvent grandir et devenir des extrémistes violents. Donc, tuer la chair – éteindre le potentiel.

C’est dans cette logique unique que se formulent les réponses aux critiques de la guerre d’Israël contre Gaza, avec des déclarations sur le « sort » des femmes et des homosexuels « sous » le Hamas. Récemment, un porte-parole d’Israël a répondu à la condamnation par Noura Erakat de la violation par Israël des droits de l’homme internationaux en partageant cette perle de sagesse : « Le Hamas, ils ne permettraient pas à une jeune femme libérale et laïque d’exprimer ses opinions comme vous le faites, madame. Ils ne permettraient pas à mes amis homosexuels d’exprimer librement leur sexualité. » Cette déclaration vise à mobiliser le discours genré de la guerre contre la terreur, un discours qui joue sur les registres affectifs du libéralisme américain à travers la promotion des droits féministes et LGBTQ. Cette stratégie permet à l’islamophobie et à la guerre de se présenter comme un bien public et international – après tout, c’est « nous » qui défendons les faibles contre les ravages des hommes musulmans et arabes. Laleh Khalili a appelé cela « l’utilisation d’un récit genré pour distinguer ceux qui doivent être protégés de ceux qui doivent être craints ou détruits ». Ce discours est si puissant qu’il n’a pas besoin de s’appuyer sur des faits – il les a en fait supplantés et les prédétermine.

La machine de guerre israélienne, tout comme la machine de guerre américaine en Afghanistan ou en Irak, ne protège pas les queers, les femmes et les enfants palestiniens. Elle les tue, les mutile et les dépossède tout comme leurs proches pour la simple raison qu’ils sont palestiniens et peuvent donc être tués en toute impunité sous les yeux du monde entier. Aujourd’hui, la différence entre les femmes et les enfants palestiniens et les hommes palestiniens ne réside pas dans la production de cadavres, mais plutôt dans la circulation de ces cadavres dans les cadres discursifs dominants qui déterminent qui peut être publiquement déploré comme « victime » de la machine de guerre israélienne. Ainsi, le simple nombre de femmes et d’enfants morts suffit à mobiliser le président américain et l’ONU pour qu’ils fassent des déclarations « condamnant » la violence, mais le meurtre, l’emprisonnement et la mutilation d’hommes et de garçons palestiniens en temps de guerre et de cessez-le-feu passent sous silence. En Israël, les hommes, les colons et même les soldats sont présentés comme des victimes du terrorisme et de l’agression palestinienne. Tous sont pleurés publiquement. Dans un renversement presque direct, les garçons et les hommes palestiniens qui sont la cible principale d’Israël, comme en témoigne la population des prisonniers politiques et les assassinats ciblés, ne sont pas considérés par les grands médias occidentaux comme des victimes du terrorisme et de l’agression israéliens. Les Palestiniens sont placés dans la position impossible d’avoir à se battre pour être reconnus comme des êtres humains, pour être reconnus dans la mort et dans la vie comme des victimes des politiques et des actions israéliennes.

Le sexe est souvent considéré comme un accident de naissance : après tout, nous n’avons pas eu notre mot à dire sur notre développement in utero. Nous n’avons pas eu l’occasion de donner notre avis lorsque d’autres ont décidé que nous étions nés avec un sexe féminin (et étions donc des femmes) ou masculin (et étions donc des hommes). De même, le péché originel de plus d’un million de Gazaouis – celui qui les rend disponibles pour être tués, mutilés et délogés par les airs, le sol et la mer – est d’être né Palestinien. Le mot « Palestinien » fait d’eux une menace et une cible, tandis que les mots « homme » et « femme » déterminent la manière dont leur mort peut être diffusée. Les Palestiniens n’ont pas eu le choix de naître Palestiniens, dans des conditions coloniales ou dans des camps de réfugiés dispersés à travers les frontières des États-nations. Ils n’ont pas choisi de s’installer à Gaza de leur propre gré. Pour paraphraser Malcolm X : ils n’ont pas débarqué en Israël. C’est Israël qui est arrivé et a débarqué sur eux.

L’accent mis sur le meurtre des femmes et des enfants, à l’exclusion des garçons et des hommes palestiniens, normalise et efface encore davantage les structures et les avancées du colonialisme israélien. Les « civils » et les « non-combattants » sont choisis. Les hommes sont toujours déjà suspects, un potentiel de violence contenu dans une chair humaine. L’extinction individuelle et personnelle des vies de femmes et d’enfants est massifiée et exprimée dans les statistiques. Les Palestiniens sont présentés comme ayant la capacité de choisir s’ils sont une menace pour Israël, et méritent donc la mort, ou non, et donc s’ils méritent la poursuite de la colonisation sous couvert de « cessez-le-feu » ou, de façon encore plus insaisissable, de « paix ».

Cependant, il n’est pas nécessaire de prendre une arme en Palestine pour être un révolutionnaire ou un « ennemi » d’Israël. Il n’est pas nécessaire de manifester, de jeter des pierres ou d’arborer des drapeaux pour être dangereux. Il n’est pas nécessaire de dépendre des tunnels souterrains pour se procurer de la nourriture et des médicaments contre le cancer pour être considéré comme faisant partie de l’infrastructure civile du terrorisme. Il est facile d’être une menace pour Israël : il suffit d’être Palestinien. Pour Israël, les Palestiniens servent à rappeler qu’il y a un « autre » là – un irritant, une tache, une compréhension consciente ou inconsciente que la capacité à être un « État-nation juif » ou une « démocratie juive » est inextricablement liée à la présence et/ou à l’effacement d’un autre.

Ainsi, chaque Palestinien, homme, femme ou enfant, vit dans une infrastructure discursive et matérielle qui l’identifie et le recense, le séquestre et le met en quarantaine, l’occupe et le divise, le prive de ses droits et le sous-développe, l’assiège et lui fait la guerre en toute impunité. Ces pratiques du quotidien ont cessé de nous choquer. Ce n’est peut-être pas surprenant, étant donné l’effacement et la normalisation de la mort lente, du génocide, de la violence structurelle et de la dépendance vécus quotidiennement dans les réserves amérindiennes ou les territoires australiens indigènes. En fait, c’est la normalisation du colonialisme de peuplement israélien qui fait de la guerre d’aujourd’hui contre les réfugiés vivant dans une prison à ciel ouvert à Gaza un « événement » distinct et condamnable. C’est le succès du colonialisme de peuplement qui fait de parler de « Gaza » comme d’une entité distincte et différente de la Palestine historique, qui fait de « la Cisjordanie » et « Gaza » deux entités séparées et séparables, plutôt qu’une seule nation divisée et exilée dans des territoires séparés par les pratiques du colonialisme. La guerre d’aujourd’hui se situe dans un continuum avec la violence quotidienne, structurelle et informelle, à laquelle sont confrontés les Palestiniens vivant à Gaza, en Cisjordanie, à Jérusalem, ou en tant que citoyens palestiniens d’Israël : de la monopolisation des ressources et des pénuries d’eau aux démolitions de maisons, en passant par les checkpoints, les routes réservées aux colons, les discussions sur le « transfert » de population, les prisons surpeuplées et la citoyenneté de seconde zone. La Palestine historique, du fleuve à la mer, est une colonie de colons israéliens à différents stades de réussite.

Les hommes, les femmes et les enfants palestiniens forment un seul et même peuple – et c’est un peuple qui vit en état de siège et dans des conditions de colonisation par les colons. Ils ne devraient pas être séparés dans la mort en fonction de leurs organes génitaux, une séparation qui reproduit une hiérarchie des victimes et des mort à déplorer. Les Israéliens juifs (y compris les soldats et les colons) occupent les plus hauts barreaux de cette échelle macabre, les hommes palestiniens les plus bas. Cette hiérarchie est à la fois racialisée et genrée, un telescopage qui permet aux FemmesEtEnfants palestiniens d’émerger et d’être pleurés publiquement et internationalement uniquement dans les situations de violence, ou de « guerre » – mais jamais dans les morts lentes et silencieuses provoquées par le colonialisme de peuplement – dans la temporalité du « cessez-le-feu ». Insister sur la nécessité d’un deuil public de tous les morts palestiniens, hommes, femmes et enfants, aux moments d’invasion militaire et dans l’espace quotidien de l’occupation et de la colonisation, c’est insister sur leur droit d’être en vie en premier lieu.

Maya Mikdashi

Traduit de l’anglais par l’équipe de rédaction du PIR


[1] Enloe, Cynthia. « Womenandchildren: making feminist sense of the Persian Gulf Crisis. » The Village Voice 25.9 (1990): 1990.

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