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L’émergence d’un féminisme islamique décolonisé ?

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L’association des musulmanes de Marseille (ASMMA) dont la présidente n’est autre que Fatima Tamtam, organisait samedi dernier au Théâtre Mazenod, une conférence/débat dans l’air du temps. Intitulée « Musulmanes de France : Quels enjeux ? Quels défis ? », cette conférence a eu le mérite de balayer les clichés coloniaux dont sont victimes les musulmanes de France et de dénoncer l’instrumentalisation politique et médiatique de la cause des femmes. Les interventions d’Asma Lamrabet, Directrice du centre des études féminines en islam au sein de la Rabita Mohammadia des ulémas du Maroc, Houria Bouteldja, Porte parole du Parti des Indigènes de la République, Ismahane Chouder, Présidente du Collectif des Féministes Pour l’Egalité, n’ont laissé personne indiffèrent.

C’est l’incroyable nombre de stéréotypes et de préjugés qui se sont accumulés autour de la thématique « femmes musulmanes » qui a poussé de jeunes musulmanes de Marseille à créer l’association ASMMA. La crainte est aussi que le prochain « débat sur l’islam » (5 avril prochain) accentue cette tendance ainsi que l’instrumentalisation politique de cette thématique. Selon Asma Lamrabet, Directrice du Centre des Etudes Féminines en Islam au sein de la Rabita Mohammadia des ulémas du Maroc, l’on assiste même à la construction d’un discours prédominant qui instrumentalise la peur en alimentant les clichés réducteurs sur la femme musulmane et en opposant toutes les valeurs de la modernité à l’islam. L’un des adages les plus admis dans les consciences occidentales est que « la femme musulmane est opprimée par l’islam ». Les discours sur la musulmane voilée ne sont autre que des reproductions d’une vision colonialiste expliquent Asma Lamrabet. Or, les médias et les politiques sont les premiers vecteurs de ces clichés. En effet, « la thématique des femmes est otage d’une vision conservatrice » maintenue par « le tapage médiatique et islamophobe qui nous empêchent de voir la réalité des choses car tout est présenté sous l’angle de l’affectif et de l’émotion » résume Asma Lamrabet, aussi coordinatrice d’un groupe de recherche et de réflexion sur la femme musulmane et le dialogue interculturel. Les musulmanes étant, selon elle, victimes d’un ethnocentrisme intellectuel qui absout les femmes non musulmanes de toutes discriminations. Or, « il y a universalité de la discrimination envers les femmes. Pour exemple, le patriarcat et le libéralisme accentuent la précarité et les femmes en sont les premières victimes. Donc cela n’a rien avoir avec la religion ou la culture » résume-t-elle. A cela s’ajoute l’instrumentalisation de cette thématique pour des intérêts géopolitiques. Cette obsession de la libération de la musulmane a par exemple, servi de prétexte pour légitimer la guerre en Afghanistan ou soutenir le régime Ben Ali en raison de son modèle d’émancipation de la femme, « alors que derrière, ce modèle opprimait les hommes tunisiens et ce, au nom de la démocratie ».

De telles ingérences occidentales, motivées par des intérêts divers, font passer l’islam pour une religion « totalitaire et machiste » et appuyant l’idée qu’il existe deux modèles. Celui de la femme occidentale libérée et celui de la musulmane recluse et opprimée. Un discours ayant toujours servi d’alibi aux puissances impérialistes occidentales insiste-t-elle.

Or cette dernière affirme que « ce n’est pas l’Islam qui discrimine et dévalorise la femme mais plutôt ce que l’on a fait du Coran à travers des siècles de lecture et d’interprétations sexistes envers la femme. Ces interprétations rigoristes et immuables ont légitimé cette « culture de discrimination ». Mais insiste sur le fait qu’il est nécessaire de combattre l’idée qui prétend que le Coran serait la première source de discrimination à l’encontre des femmes. Il est en effet important de « prendre en compte le contexte historique de la révélation coranique et de différencier entre le fait culturel et l’essence de la religion ».

« Réduire le discours islamique au voile, c’est porter atteinte à cette éthique coranique »

Elle ajoute également que le constat d’une culture discriminatoire envers les femmes est rarement admis dans les pays musulmans qui tentent alors sans cesse de se justifier en affirmant que « la religion musulmane donne des droits à la femme ». Or selon Asma Lamrabet c’est un discours qu’il faut absolument dépasser car il conforte l’idée que les femmes musulmanes ont des droits et des statuts particuliers. « Ce discours a même marginalisé l’universalité du message de l’islam » s’indigne-t-elle. Un avis que partage également Ismahane Chouder membre du Collectif « Une école pour tou-te-s » et du Collectif des féministes pour l’égalité. Pour cette féministe musulmane, il manque aux musulmans de France « les outils qui vont leur permettre de se défendre. Nous développons un discours dans la réactivité, dans le mode : « je défends l’islam ». Nous avons intérêt à déplacer le curseur » ajoute-t-elle.

A cela s’ajoute la façon dont les musulmans évoquent la question du voile. « Nous parlons de ça comme étant les principes de l’islam. (…) Il faut revoir notre façon de véhiculer notre message islamique. On le réduit à un mode vestimentaire alors qu’il faut privilégier l’honnêteté intellectuelle que nous enseigne la religion musulmane pour éviter de passer à côté de l’universalité de l’islam » résume Asma Lamrabet. Elle appelle également à replacer la thématique des femmes au cœur du message coranique dont les fondamentaux sont la raison, la justice et la liberté. En effet, « le message islamique a permis à ses débuts, d’instaurer une véritable dynamique de libération des femmes mais cela va s’estomper au profit d’une lecture purement juridique vidée de son éthique spirituelle » tient-elle à préciser. C’est pourquoi, aujourd’hui, de nombreuses intellectuelles et universitaires musulmanes essaient de se réapproprier leur destinée en tentant de prendre la parole au nom de leur engagement spirituel. Et Asma Lamrabet fait partie de ces intellectuels. Présidente du GIERFI (Groupe international d’études et de réflexion sur femmes et Islam – http://www.gierfi.com) elle travaille actuellement à la « relecture des sources » dans une vision égalitaire à partir d’une perspective féminine comme le faisait les femmes musulmanes après la révélation. Ibn Hajjar qui est l’un des plus grands savants de l’islam a répertorié 300 femmes enseignantes en sciences islamiques au 3ème siècle de l’hégire. « Où sont passés leurs écrits » s’interroge-t-elle. Akram Nadwi, chercheur à Oxford, a quant à lui répertorié 8000 femmes savantes spécialistes en fatwas, critique des hadiths, exégèse etc. Le but est de « contredire les lectures religieuses littéralistes masculines et qui ont notamment été responsables de la marginalisation des femmes ».

Asma Lamrabet pense que cette nouvelle lecture de l’islam, à partir d’une lecture féminine, pourra réduire les mésententes idéologiques avec l’occident. En effet, le fantasme de la femme soumise étant encore très puissant en Occident. Or, « des années de tentative d’émancipation de la femme selon un modèle occidental érigé en modèle universel se sont soldées par un échec ». Pourquoi ? « Le choc de la colonisation dans le monde musulman explique en partie le rejet de certaines valeurs occidentales notamment celles liées à l’émancipation féminine, perçues comme un projet colonialiste ».

Houria Bouteldja : « Féminisme islamique McDonald ou féminisme islamique décolonisé ? »

Toujours selon la Présidente du GIERFI, on ne peut pas imposer aux musulmanes d’accéder à la modernité ou de se fondre dans la société par la seule et unique porte de l’occidentalisation. C’est ce que dénonce également Houria Bouteldja, porte parole du Parti des Indigènes de la République (PIR) pour qui « il faut mettre en avant cette résistance culturelle et religieuse dans la perspective d’une construction d’un féminisme islamique décolonisé. « Que veulent les femmes musulmanes en termes de « respect », en termes de « social » et surtout ce qu’elles pensent du discours idéologique qui stigmatise les hommes de leur communauté ». Les femmes musulmanes de France doivent impérativement se poser les bonnes questions car selon Ismahane Chouder, d’autres se donnent la peine et l’énergie de nous définir comme des « victimes ».

Ce n’est que depuis une dizaine d’années que l’on assiste à l’organisation d’un mouvement qui va allier un engagement militant à une réflexion théorique pour présenter une autre image de la femme musulmane. La loi contre le foulard à l’école (mars 2004) a favorisé la création du « Collectif Une école pour tou-te-s », dans lequel Ismahane Chouder s’est facilement retrouvée. « Nous y avons développé un discours féministe de résistance citoyenne et d’organisation politique. Cette prise de parole nous a été facilitée dans le cadre de cet espace » explique-t-elle. Un cadre essentiel pour « décoloniser les pratiques et discours féministes » car il y a aussi « un rapport de domination entre femmes et c’est ce discours matriarcal que nous devons déconstruire » explique-t-elle. Le travail est de taille. En effet on assisterait, selon Houria Bouteldja à la naissance d’un « ». C’est ce que laisse apprécier un article paru dans « ELLE Magazine féminisme islamique intégrationniste » et intitulé « Femmes voilées mais Funky ». « Ce magazine qui a fait campagne contre le voile, ouvre aujourd’hui ses colonnes aux femmes musulmanes qui disent : « notre voile n’est qu’un accessoire (…) « Se fondre dans la société c’est faire des concessions en termes de foi et de dignité » s’indigne la porte parole du PIR.

Le prochain débat sur l’islam n’est pas pour arranger les choses. Pour Ismahane Chouder, on est passé d’une analyse politique à une analyse culturelle qui aboutit à la création d’un nouvel ennemi culturel : le musulman et la musulmane. Cela passe par la création de lois contre le voile et la burqa, qui pour Houria Bouteldja, ne sont rien d’autre que des trahisons de la loi de 1905 car une « personne ne peut pas être laïque, mais que se sont les institutions et les agents de l’Etat qui le sont ». En somme, « nous cherchons l’application égalitaire de la laïcité » poursuit Ismahane Chouder.

« S’organiser politiquement » ?

A cela s’ajoute « cette volonté politique qui consiste à nous enfermer dans des débats périphériques au lieu de privilégier des débats économiques, écologiques etc. Aujourd’hui, « nous sommes contraints de décontaminer le débat qui se cristallise sur la visibilité de l’islam » s’indigne l’ancienne vice-présidente du Collectif des féministes pour l’égalité. Pour Houria Bouteldja, on assiste même à l’élaboration, par les élites françaises, de diverses stratégies qui ont cette volonté de neutraliser les musulmans. Selon elle, cela passe par la création d’officines qui contrôlent les musulmans à l’image du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) ou cela passe encore par le développement d’une bourgeoisie musulmane qui se désolidariserait de la masse populaire. « Le but est de vider l’Islam de sa substance et désamorcer cette force politique que pourraient représenter les musulmans de France. « Si cette force démographique considérable -(entre 6 à 10 millions de musulmans en France) – s’organise, cela pourrait faire du mal » explique la porte parole du PIR. Or, aujourd’hui les musulmans de France ne semblent plus être respectés dans leur dignité, dans leur croyance. A l’image de ce manque de courage politique de Martine Aubry, Premier secrétaire du Parti socialiste. Cette dernière a retiré sa signature de l’appel lancé pour l’annulation du débat-procès sur l’islam sous l’affront de Jean-François Copé (UMP), juste au prétexte que Tariq Ramadan en était l’un des signataires. « Elle a plutôt craint d’offusquer l’électorat de base que les musulmans parce qu’on n’existe pas politiquement » s’indigne Houria Bouteldja. Chose que ne partage pas forcément Ismahane Chouder pour qui « il y a des pré-requis avant de s’organiser politiquement. Il nous faut d’abord savoir qui nous sommes ».

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