Perspectives

Le virage décolonial dans le monde et les impasses de la gauche blanche

arton782

Le 8 mai 2008, je participais à la Marche organisée tous les ans à cette date par les Indigènes de la république. J’étais en compagnie d’un ami de la gauche blanche occidentalisée(1). Présent plus par curiosité que par solidarité, celui-ci m’interrogea : « Que fait le portrait de Nasrallah à côté de celui de Fanon ? Qu’est-ce que Fanon a à voir avec Nasrallah ? Nasrallah n’est-il pas un islamiste intégriste ? »

Depuis la fin du XXe siècle, de nombreux soulèvements anti-impériaux dans le tiers-monde s’expriment non plus en tant que projets politiques anticoloniaux mais décoloniaux. Ils sont portés par une pensée critique produite à partir d’épistémologies et de cosmologies non-occidentales. Révolus sont, en effet, les temps où les mouvements de résistance se définissaient comme marxistes ou marxistes-léninistes. On peut observer ainsi qu’il existe des mouvements de résistance qui, sans être nécessairement anti-marxistes, s’articulent au Moyen-Orient autour de la cosmologie islamique, des mouvements indigènes (amérindiens) en Amérique Latine qui pensent depuis des cosmologies indigènes (tojolabal dans le cas des zapatistes, aymara et quechua en Bolivie et quechua en Equateur), et des mouvements en Asie qui pensent à partir du boudhisme ou de l’islam.

La gauche blanche occidentalisée ne parvient pas à conceptualiser ces processus et continue à leur imposer des catégories occidentales, exerçant par là une violence et une distorsion épistémique. La gauche occidentalisée est perdue. Elle caractérise ces processus en les réduisant à des catégories qui lui sont familières telles que « révolte paysanne », « lutte anti-impérialiste », « lutte des classes », « lutte pour la démocratie », « luttes de nations opprimées », etc., sans tenir compte du nouveau contenu épistémique produit par la pensée critique décoloniale ni s’arrêter pour écouter les nouveaux penseurs du tiers-monde. Or, à partir d’épistémologies non-occidentales, ceux-ci produisent une pensée critique décoloniale très différente de la vision eurocentrique de la gauche occidentalisée, et proposent de nouvelles réponses aux problèmes de la crise capitaliste et écologique mondiale créée par ce qu’ils appellent le projet civilisateur occidental.

De nouvelles catégories critiques émergent en réponse à la crise de la civilisation occidentale. En Bolivie et en Equateur, on parle de la « Pachamama », du « Suma Qamaña » (le « bien-vivre » qui n’est pas équivalent au concept occidental du même nom) et de la « loi de l’Ayllu ». A partir de ces concepts, la Bolivie et l’Equateur ont changé leurs Constitutions, se transformant d’Etats-nations historiquement hégémonisés par les euro-latinoaméricains en sociétés « plurinationales » et « interculturelles » (ce qui est différent du multiculturalisme). En Palestine et au Liban s’articule, à partir de l’islam, une vision anti-impérialiste critique qui ressemble beaucoup à la théologie de libération de l’Amérique Latine, avec des notions comme le « tawhid » et la « sharia » pour proposer des démocraties populaires non-consensuelles (une voix pour chaque citoyen et non une représentation politique à partir d’identités religieuses), critiques tant du consumérisme capitaliste occidental que du militarisme sioniste/impérialiste. Tous ces mouvements représentent le retour et la défense de formes de vie et d’existence que la modernité coloniale eurocentrée prétendait éradiquer. Cette critique de la modernité eurocentrée regarde vers le passé, non pour y retourner mais pour repenser le futur. Pourquoi ces mouvements anti-impérialistes qui s’articulent depuis des cosmologies non-occidentales surgissent-t-ils justement à la fin du XXe siècle ? Ce processus, à l’échelle mondiale, mérite une explication :

1- L’eurocentrisme en tant que perspective hégémonique de production de connaissances a perdu toute légitimité avec la boucherie humaine provoquée par la première guerre mondiale. A partir de ce moment là, les philosophes et penseurs occidentaux ont écrit des volumes entiers pour tenter de comprendre la crise des sciences européennes et ses possibles solutions. Paradoxalement, c’est le projet communiste comme projet eurocentrique de gauche, globalisé à partir de la révolution russe, qui a fourni quelques décades de vie supplémentaires à la pensée eurocentrique moribonde. La révolution russe de 1917 a inauguré une ère d’espoir ainsi que la diffusion d’un nouveau paradigme eurocentrique connu sous le nom de marxisme-léninisme, qui a acquis avec le stalinisme son expression la plus eurocentrique. Pendant et après la seconde guerre mondiale se sont créés de nombreux fronts de guerre de libération nationale anticoloniaux, qui ont détruit l’existence des administrations coloniales presque partout dans le monde. Un cycle de révolutions a débuté dans tiers-monde, qui bien qu’anti-impérialistes et anticoloniales, ont repris à leur compte les idées eurocentrées à travers l’influence puissante du marxisme-léninisme.

2- Au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, avec la crise, l’implosion, puis la disparition de l’empire soviétique, les pays qui avaient à leur tête des mouvements de libération nationale ont perdu leur base de soutien international. Ils ont étés défaits et absorbés par la contre-révolution impérialiste néolibérale. Au début des années quatre-vingt-dix, le paradigme marxiste-léniniste, qui avait prolongé l’eurocentrisme pendant plusieurs décades, est entré en phase terminale. En plus de la crise puis de la disparition du paradigme marxiste-léniniste sont apparues une crise écologique planétaire et une crise financière capitaliste néolibérale mondiale qui ont fini par rendre obsolète la recherche de solutions aux problèmes pressants de l’humanité si cette recherche se situe dans la tradition de pensée des hommes blancs occidentaux, plus connue sous le nom d’eurocentrisme (de droite ou de gauche). Au lieu de produire le progrès, la civilisation occidentale produit la mort. Elle a tant détruit la vie, celle des êtres humains et des autres êtres vivants, qu’aujourd’hui nous en sommes à nous demander si nous n’allons pas disparaître d’ici cent ans. Ceci explique qu’il existe aujourd’hui une conscience mondiale du fait que l’eurocentrisme, de gauche ou de droite, fait partie du problème et non de la solution. Les solutions, il faut les chercher dans la diversité épistémique de la planète, dans le pluri-versalisme comme projet universel et non plus dans une seule épistémologie, l’eurocentrique, qui, depuis son particularisme et son provincialisme, a produit de faux universels.

3- Face à la crise terminale de l’eurocentrisme dans ses manifestations de gauche et de droite à la fin du XXè siècle, les peuples du tiers-monde cherchent dans leurs propres traditions non-occidentales des formes de vie et de pensée qui fournissent des alternatives éthico-épistémiques pour repenser une politique de libération vers « d’autres mondes possibles », au delà de la modernité capitaliste eurocentrée. De là, surgissent les révoltes épistémiques globales d’inspiration islamique, tojolabal, aymara, budiste, yoruba, etc.

La gauche blanche continue à ne pas prendre au sérieux la pensée critique produite par ces mouvements décoloniaux. Ne parvenant pas à comprendre les propositions de ces mouvements, elle leur impose de façon coloniale les catégories eurocentriques de la gauche occidentalisée, déformant les processus décoloniaux qui ont lieu au niveau mondial. Il est curieux de voir comment la gauche occidentalisée soutient – sans les comprendre à cause de leurs visions déformées – les mouvements indigènes dans les Amériques mais ont la réaction inverse face aux mouvements de résistance comme le Hamas et le Hezbollah. Face à ces derniers, leurs soupçons eurocentiques les empêchent de soutenir la résistance, ce qui revient à s’allier de fait avec le colonialisme sioniste et impérialiste au Moyen-Orient. Comme Bush, Sarkozy et Netanyahou, la gauche occidentalisée utilise le terme de « fondamentalisme islamique » pour mettre dans le même sac l’Arabie Saoudite, Ben Laden, les talibans, le Hezbollah, le Hamas, etc., sans faire la distinction entre des mouvements de résistance anti-impérialistes décoloniaux et des Etats réactionnaires qui travaillent pour le colonialisme et l’impérialisme.

Retour à Paris, mai 2008. Alors que nous avancions dans la manifestation des Indigènes, voilà ce que je réponds à mon ami de la gauche blanche : « Nasrallah et le Hezbollah sont au côté de Franz Fanon, Quintín Lame (guérillero indigène colombien), Ali Shariati, le général Giap, Che Guevara, les zapatistes et tous les combattants anti-impérialistes du monde. Et non seulement Nasrallah et le Hezbollah sont anti-coloniaux mais ils sont aussi décoloniaux, dans leur pensée et leur action. Ils appartiennent à la nouvelle révolte épistémique décoloniale du tiers-monde. » Quelle fut la réponse du gauchiste blanc français ? « Je suis désolé, mais je ne peux pas participer à une manifestation comme celle-ci. » Pour la gauche blanche française, la solidarité a ses limites.

Franz Quintín Shariati Giap

Note :

(1) Par gauche blanche et occidentalisée, je me réfère à deux processus différents, quoique liés l’un à l’autre. La peau blanche procure des privilèges et la gauche blanche a beaucoup de difficulté à les reconnaître socialement, et, pire encore, à se reconnaître comme êtres sociaux privilégiés qui occupent la position sociale du colonisateur dans les hiérarchies ethno-raciales, même si une partie d’entre eux critiquent ces hiérarchies. Ils préfèrent cacher cela et maintenir ces sujets dans leur inconscient, plutôt que de penser sérieusement à participer à un mouvement décolonisateur large qui inclue des blancs et des non-blancs. Mais par « gauche occidentalisée », je ne désigne pas seulement la gauche blanche mais toutes les gauches, y compris celles du tiers-monde, qui pensent depuis une épistème eurocentrique. De sorte qu’on peut être eurocentrique sans être blanc, de même qu’on peut être critique de l’eurocentrisme et décolonial tout en étant blanc. Je précise ceci pour éviter tout malentendu ou simplification essentialiste et réductionniste de ma terminologie.

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