La question qui tue : « Aimez-vous la France ? »

Le devoir d’impolitesse

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L’« affaire » du sifflement de la Marseillaise a relancé le débat récurrent depuis quelques années sur le rapport des indigènes à la France et à ses symboles nationaux. Du coup, on s’est souvenu qu’on avait publié, en janvier 2007, un excellent dossier dans le numéro 3 de notre journal « L’Indigène de la république », justifié, à l’époque, par la déclaration – violente et vulgaire – de Sarkozy : « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ! ». Ci-dessous, la contribution de Saïd Bouamama.

Qui n’a pas ces derniers mois assisté à un débat dans lequel une personne issue de la colonisation se sentait obligée de déclarer qu’elle « aimait la France » ou qu’elle était « fière d’être française » avant de s’autoriser à développer son point de vue ? Qui n’a pas été confronté aux discours comparatifs entres les jeunes français issus de la colonisation et leurs parents, les seconds étant présentés comme polis, courageux et discrets et les premiers comme impolis, fainéants et ostensibles ? Qui n’a pas entendu des élus affirmer la nécessité d’être patients en réponse à des questions sur les discriminations vécues ?

Curieusement, cette comparaison entre les générations issues de la colonisation est dans un sens évaluatif inversé par rapport à la période précédente. Il n’y a pas si longtemps c’étaient les enfants arbitrairement renommés « beurs » qui étaient valorisés en comparaison à leurs parents construits comme culturellement distants, difficilement « intégrables » ou même « inintégrables ». La multiplication de ces injonctions à l’invisibilité, à la politesse et à la mesure, parfois explicites et généralement implicites, ne doit rien au hasard. Elle est le résultat d’un rapport de forces entre, d’une part, une jeunesse qui, de plus en plus, refuse la place d’indigène qui lui est assignée et, d’autre part, un système de domination qui produit cette assignation. Ces injonctions sont un rappel à l’ordre de la seule place légitime qui lui ait reconnue : celle de dominée soumis. Elles constituent une violence symbolique visant à renvoyer ces jeunes dans des postures de résignation à l’inégalité.

Rappelons à cet égard que l’exigence de politesse est une des trois caractéristiques du statut de l’immigré mis en évidence par Abdelmalek Sayad, à côté de l’injonction à l’invisibilité et à l’apolitisme. Il s’agit, en conséquence, ni plus ni moins de renvoyer et/ou d’assigner des Français issus de la colonisation à une place d’étranger sou à une « condition d’immigré » dans leur propre société. L’exigence de politesse découle du même modèle qui pose l’immigré comme sujet non politique. La négation du politique suscite une exigence de politesse. Étant lui-même dans une perception transitoire de son séjour en France, du moins dans un premier temps, l’immigré intériorise cette place « apolitique », induisant cette posture « polie ». Par ce biais, se légitime la domination et l’inégalité de traitement.
Abdelmalek Sayad parle à juste titre de « ruse sociale » engendrée par l’exclusion du politique du « non national » : « L’immigré (…) est non seulement un allogène mais, plus que cela, un “non national” qui, à ce titre, ne peut qu’être exclu du politique. Politique et politesse, et sans doute la politesse plus que la politique, exigent pareille neutralité, qu’on appelle aussi “obligation de réserve” : la forme de politesse à laquelle est tenu l’étranger et à laquelle il se croit tenu – et, à la limite, il n’est tenu à cette politesse que parce qu’il se croit tenu à l’observer – constitue une de ces ruses sociales (ou ruses du social) par lesquelles sont imposés des impératifs politiques et est obtenue la soumission à ces impératifs

C’est justement parce les enfants français de l’immigration postcoloniale refusent désormais cette soumission et la politesse qui va avec que reviennent en force et de manière de plus en plus explicites et brutales les injonctions. Que certains intériorisent ces injonctions et les précèdent ne change rien à la situation et à ces conséquences. Et celles-ci ne sont pas des moindres. En particulier, ce scénario idéologique nous met en situation de demandeurs plutôt que de revendicateurs de droits bafoués, de quémandeurs plutôt que de militants, de personnes recherchant la compassion ou l’apitoiement plutôt que de sujets politiques. Les rares progrès en matière de respects de nos droits, obtenus par nos luttes, peuvent alors être présentés comme le résultat de la « République », comme résultat de son œuvre intégratrice, comme preuve de la supériorité du « modèle français d’intégration ». Chaque concession à cette injonction de politesse nous construit comme sous-citoyens, comme « obligés », alors que notre condition se caractérise par l’injustice, l’inégalité et les discriminations racistes.
L’exigence de politesse fait partie elle-même des processus discriminatoires. Qu’un militant non issu de l’immigration s’autorise à critiquer la République, à déclarer qu’il n’aime pas la France ou qu’il préfère la France de la Commune de Paris à celle de Sarkosy et il sera entendu comme un militant et on lui répondra, de manière polémique ou non, comme à un militant défendant un point de vue légitime. Que son camarade issu de la colonisation s’autorise les mêmes propos et la suspicion de « communautarisme », de « repli communautaire » ou « d’intégrisme » tendra à s’exprimer ouvertement ou implicitement. De la même manière que Sayad pouvait dire « exister c’est exister politiquement », nous pouvons dire « exister c’est refuser les injonctions de politesse ».

Saïd Bouamama, décembre 2007

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