Le colonialisme expliqué à Fourest

caro

Caroline Fourest ignore à peu près tout du colonialisme. Cela n’a rien de répréhensible en soi mais représente un foutu problème quand on se mêle de dénoncer sur le ton de l’évidence les avis contraires au sien. Ce qui met Fourest dans tous ses états, c’est deux choses : lorsqu’on souligne la persistance des rapports coloniaux à l’époque actuelle et lorsqu’on dénonce la dimension coloniale de l’« influence » culturelle européenne.

Pour elle, la colonisation, c’est l’occupation d’un territoire, occupation de peuplement, militaire ou administrative. Ce qui lui permet d’affirmer, par exemple, que « la République est loin d’avoir inventé le principe de l’expansion coloniale. L’un des plus grands impérialistes de l’époque récente reste l’Empire ottoman ». Cette définition de la colonisation se distingue à peine des acceptions vulgaires qui confondent, un peu comme la nuit où tous les chats sont gris, les multiples formes historiques d’expansion territoriale armée, voire les simples mouvements de populations. La notion de colonisation recouvrirait ainsi un sens générique, naturaliste, qui permet à la fois de parler de colonies d’oiseaux sur une île de l’archipel de Mingan dans le golfe du Saint-Laurent, de la colonisation des continents asiatiques et européens par l’Homo sapiens au détriment de l’homme du Néandertal, des empires coloniaux de l’Antiquité, des empires chinois, musulman ou russe, des colonialismes espagnol, hollandais, britannique ou français et même de colonisation de l’Europe par les hordes immigrées du Tiers monde. En s’appuyant sur une telle définition, on ne peut évidemment saisir les mouvements historiques de l’humanité. On en arrive également à déduire qu’une fois le territoire colonisé parfaitement pacifié, la colonisation réellement ou en apparence irréversible, ou alors l’occupant renvoyé sur ses territoires d’origine, il deviendrait anachronique de parler encore de colonisation.

Occupation de territoires et rapports sociaux coloniaux

 

Utilisée dans une acception aussi générale, la notion de colonisation interdit d’appréhender, autrement que de manière strictement descriptive, les rapports de pouvoirs spécifiques qui constituent la réalité de chaque phénomène colonial, c’est-à-dire la forme particulière d’organisation de la société humaine, la totalité sociale, qui procède ou s’accomplit à travers lui. Il est, bien sûr, d’autres notions qui sont employées dans un sens général a-historique qui gomme les différences entre les sociétés et les époques. Ainsi de l’État qui, au moins dans le sens commun, recouvre toute forme d’autorité plus ou moins centralisée, ou des catégories comme « capital », « échange », « marchandise », « économie », « travail », « prolétariat », etc., que l’on pense trop souvent encore comme anhistoriques et universelles. Il en va de même de la notion d’esclavage. Un esclave est réputé être un être humain qui aurait perdu sa « liberté naturelle » pour devenir « propriété » d’autrui. À partir de cette définition, on peut à loisir universaliser l’esclavage et, par exemple, assimiler l’esclavage grec, l’esclavage musulman, l’esclavage dans les sociétés africaines précoloniales et l’esclavage de type américain, alors que les rapports de pouvoirs que recouvraient ces phénomènes et qui pouvaient éventuellement se dire dans les termes de « liberté », de « propriété », d’« esclaves », n’étaient pas identiques dans les trois moments historiques que j’ai évoqués. Tout cela peut sembler très banal. Dans les études grecques, pour citer cet exemple, on a pris soin depuis longtemps de ne pas penser les relations esclavagistes à partir de concepts généraux vaguement descriptifs. Et ça ne gêne personne. Par contre, dès qu’il est question de la colonisation et de l’esclavage européens, à partir du XVe siècle, il deviendrait proprement scandaleux de souligner les disparités historiques majeures qui sous-tendent les différentes formes de colonisation ou d’esclavage. Il faudrait absolument dissoudre sinon la réalité du moins la particularité de la colonisation et de l’esclavage européens dans une inclination universelle de l’Homme (non-Moderne !) à s’emparer de nouveaux territoires et à soumettre son voisin. Il s’agit surtout d’ailleurs d’incriminer ceux qui ont été les victimes de la colonisation et de l’esclavage européens, sur le thème classique : « Commencez par balayer devant votre porte ! » C’est évidemment l’un des arguments de Caroline Fourest. Ainsi, reproche-t-elle à la plateforme d’action adoptée par les États à la conférence de Durban en 2001 de s’appesantir « sur la traite transatlantique, dans l’espoir d’obtenir des réparations financières, au risque d’esquiver la responsabilité de certains négriers noirs ou arabes.» Sainte Caroline aime bien les Noirs. Du moins, quand il s’agit de les opposer aux Arabes. Elle est d’ailleurs d’une extrême prudence lorsqu’elle en parle. Parfois, cependant, elle laisse échapper une remarque qui révèle ses sentiments véritables. Ainsi, regrettant que la « nouvelle Afrique du Sud » ait refusé de recevoir le dalaï-lama, elle y voit la « preuve d’un cynisme auquel nous ont hélas habitués certains pays se revendiquant du tiers-mondisme.» Diantre ! Une fois les nègres au pouvoir, le naturel indigène revient au galop ! Les États européens, eux, n’ont bien sûr jamais été cyniques.

Reprenons. Dans son pamphlet contre Ramadan, elle déplore également que « la colonisation musulmane ou la participation active des pays arabes à l’esclavage ne (soient) jamais abordées au profit d’une culpabilisation intense des Occidentaux ». La question n’est pourtant pas dans le degré de « culpabilité » des uns et des autres. Il n’y a en effet aucune pertinence à construire une hiérarchie des « culpabilités » entre l’« Orient » et l’« Occident », surtout en comparant des phénomènes peu comparables. S’il est justifié aujourd’hui de prendre une position politique et éthique à l’encontre de la traite transatlantique, dans le cadre d’un combat anticolonial ou décolonial, c’est que celui-ci, soixante ans après la conquête des « indépendances politiques », demeure d’actualité en raison des drames qu’engendre à l’époque contemporaine la permanence des rapports coloniaux-raciaux instaurés par le développement historique de l’Occident, dont la déportation des Noirs aux Amériques et leur réduction en esclavage constituent un moment fondamental.

Il n’est pas possible, ici, de m’étendre sur ces sujets sinon pour souligner rapidement ce qui fait l’immense différence entre la colonisation et l’esclavage européen et la dite « colonisation musulmane » ainsi que la traite transsaharienne ou l’implication d’Africains noirs dans le commerce esclavagiste. Cette différence ne tient pas au nombre d’hectolitres de sang et de larmes qui ont coulé, même si, pour ceux qui en ont été les victimes, c’est nécessairement cela qui importait le plus. Ce qui fait la spécificité du phénomène combiné de l’esclavage européen et de la colonisation depuis le XVe siècle, c’est qu’ils ont instauré, dans le même mouvement où se constituaient le Capital et l’État-nation bureaucratique moderne, des relations sociales mondiales basées sur la hiérarchisation pyramidale de l’humanité en groupes statutaires racialisés qu’on peut appeler les races sociales. Au sommet de cet échafaudage conflictuel, le groupe dont les frontières statutaires sont marquées par trois attributs indissociables : être blanc, être chrétien (ou descendant de chrétiens), être européen (ou descendant d’Européens, et de préférence d’Européens du Nord-Ouest de l’Europe). Le rapport social racial dit, au présent comme au passé, le rapport colonial occidental ; il en est l’invariant depuis son émergence jusqu’à nos jours, malgré les métamorphoses profondes dont il a été l’objet depuis le temps de la traite négrière transatlantique jusqu’à notre époque de mondialisation libérale et de transfert brutal et massif de populations statutairement inférieures au cœur des métropoles blanches.

L’esclavage, le travail forcé, l’extermination de populations, l’occupation de territoires, la colonisation de peuplement, la colonisation de « comptoirs », l’instauration d’administrations coloniales militaires et bureaucratiques, etc., ou, aujourd’hui, la combinaison de certaines de ces modalités avec de nouvelles formes de dépendance économiques et d’extorsion des richesses, d’empiétement de la souveraineté, de subordination culturelle, ou de la maîtrise militaire au moyen du chantage à la destruction totale, etc., reconfigurent, certes, les modalités de reproduction du rapport colonial ; ces nouvelles modalités expriment également des évolutions dans les rapports de forces politiques au sein de la pyramide racial ; elles reflètent évidemment des transformations opérées sur d’autres plans de la société mondiales ou des espaces plus locaux, mais l’invariant du rapport colonial-racial, constitutif de la modernité, demeure. Entamé, il est vrai, mais encore inébranlable. Cet invariant, c’est : la suprématie blanche. En quelques mots, l’occupation armée de territoires s’est confondue un temps avec la colonisation occidentale, elle ne la définit pas. Au-delà de sa genèse, marquée par l’accaparement de territoires et la subordination violente des peuples, la colonialité des rapports de pouvoir persiste à travers de nouveaux dispositifs politiques, économiques, culturels et symboliques.

 

La permanence des rapports coloniaux au cœur de la Métropole

 

Pour s’en féliciter ou, au contraire, le regretter, personne ne niera aujourd’hui l’existence persistante du capitalisme bien qu’il ait considérablement changé de visage, ni ne considérera qu’employer une telle notion à propos du monde contemporain revient à « banaliser » le capitalisme. C’est pourtant bien ce que fait Fourest, à propos des notions de colonialisme et d’esclavage, écrivant, comme tant d’autres démagogues, que l’Appel des Indigènes de la République les « banalise de façon indécente », « insoutenable ». Personne n’ira non plus reprocher à un ouvrier travaillant aujourd’hui chez Renault de se dire ouvrier et de parler de sa condition ouvrière sous prétexte que, par comparaison avec les manufactures ou les mines du XIXe siècle, les usines Renault – en France – ressemblent à Disneyland. C’est pourtant ce que fait encore Caroline Fourest à propos de la notion d’« indigènes de la République » qui « tend à faire croire que le statut des Français d’origine arabe est comparable à celui des indigènes sous la colonisation, voire à celui des esclaves sous l’esclavage ».

Identifiant colonisation et occupation militaire, Fourest est évidemment incapable de comprendre le caractère colonial des rapports qui se tissent, en France notamment, entre les populations blanches et les populations issues des immigrations coloniales. Sans l’avouer évidemment et comme de nombreux intellectuels et personnalités politiques qui s’étaient opposés aux thèses formulées dans l’Appel des indigènes, Fourest a bien été contrainte de les reprendre partiellement, après que la révolte de novembre 2005 eut démontré qu’elles n’étaient pas complètement absurdes. Elle s’en inspire à sa manière, en tentant de les insérer dans sa propre problématique, c’est-à-dire de manière contradictoire, en les amputant de certaines de leurs dimensions et en les vidant de leur portée politique. Mais elle s’y réfère tout de même. Elle convient ainsi qu’« il y a des problèmes de persistance du racisme qui sont liés à un passé colonial difficile et douloureux à digérer » et évoque, à ce propos, le « racisme post-colonial ». Alors que, contrairement à aujourd’hui, cette thèse restait marginale jusqu’à la publication de l’Appel des indigènes, elle n’hésite pas désormais à parler d’un « continuum – évident (sic !) – entre le racisme anti-Maghrébins et l’imaginaire datant de l’époque coloniale » De même, écrit-elle que « la colonisation n’est pas le seul épisode à nourrir nos fantasmes : la propagande ayant permis de déshumaniser les Noirs pour justifier l’esclavage a aussi laissé des traces ». Elle admet également que « même si la démonstration a ses limites, il est difficile de ne pas faire le lien entre les modèles d’intégration choisis par la France et la Grande-Bretagne et leurs histoires coloniales respectives ». Même si elle entend ainsi défendre la politique française d’« intégration », cela revient à reconnaître le caractère présent de ce passé colonial. On pourrait citer de nombreuses autres formules employées par Fourest qui reprennent l’idée d’une continuité coloniale. Reste, qu’à l’instar de nombreux auteurs, cette continuité n’est envisagée que sous l’angle des représentations, en termes de reflets tardifs dans les consciences d’une situation révolue, et non en termes de permanence des rapports sociaux coloniaux au-delà de l’occupation de territoires et, bien sûr, sans mettre en cause le rôle actif de l’État dans leur persistance.

 

Sadri Khiari, membre du PIR

 

 

Extrait de son livre, « Sainte Caroline contre Tariq Ramadan », le livre qui met un point final à Caroline Fourest !

Ce contenu a été publié dans Actualités, Archives, Contributeurs, Sadri Khiari. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Le colonialisme expliqué à Fourest

  1. Ping : Le colonialisme expliqué à Foures...

Les commentaires sont fermés.