Livre

Lakhdar Belaïd, « Mon père, ce terroriste »

arton273

Lakhdar Belaïd est journaliste et écrivain. Lakhdar est aussi un ami. Il y a longtemps que nous ne nous sommes pas croisés, mais, quand même, c’est un ami. Lorsqu’il m’a envoyé son dernier bouquin, j’ai tout de suite été séduit par le titre : « Mon père, ce terroriste ». J’y ai vu de l’ironie : nos résistants sont leurs terroristes !

Puis, j’ai lu la « quatrième de couverture » évoquant la «guerre fratricide » entre le MNA et le FLN, et là, j’ai eu peur. Je me suis dit : « Zut, encore un livre pour dénoncer la sauvagerie du FLN et renvoyer dos à dos l’armée coloniale et la résistance ! » Mon inquiétude s’est accrue quand j’ai remarqué que l’ouvrage était préfacé par l’incontournable Benjamin Stora. Comme le dit Youssef Boussoumah, un autre ami, il y avait sûrement une clause cachée dans les accords d’Evian stipulant que tout écrit sur l’Algérie devait recevoir la caution de Stora. C’est donc avec beaucoup de réticences que je me suis décidé à lire ce livre. Et, quand j’ai commencé, je n’ai plus pu m’arrêter. Sans doute, est-ce pour une part à cause de l’habileté de Lakhdar qui est aussi un auteur de roman policier. Mais, ce n’est pas la seule raison. C’est aussi que – par pure méchanceté – je cherchais obstinément la faille et que je ne l’ai pas trouvé !

Lakhdar se contente de raconter et il le fait bien. Le point de départ, c’est la condamnation de son père, Salah, aux travaux forcés à perpétuité pour avoir, selon les tribunaux français, organisé l’assassinat de militants du FLN dans le Nord-Pas-de-Calais en décembre 1956. Ouvrier immigré, il était membre du MNA, dirigé par Messali Hadj. La guerre faisait rage alors entre les deux organisations nationalistes concurrentes (près de 4 000 morts entre 1955 et 1962). Sans prendre parti sur les différents protagonistes des affrontements entre résistants algériens, Lakhdar mène son enquête et nous la menons avec lui pas à pas. A travers les souvenirs de son père, relatés avec parcimonie depuis sa libération à l’Indépendance jusqu’à sa morts, les témoignages d’anciens combattants nationalistes algériens, les archives de polices et du tribunal, les articles de presse, peu à peu se tisse la trame du drame qui a valu à Salah Belaïd cinq longues années d’enfermement.

Mais ce drame n’est pas celui du père de l’auteur. Ou plutôt à travers cette histoire particulière, ce dont il est question dans ce livre, c’est d’une tragédie d’une plus grande ampleur qui continue de déterminer la vie des Algériens aujourd’hui : la violence coloniale. Une violence dont il n’a été possible de s’arracher que par plus de violence encore. A posteriori, la guerre au sein même du mouvement de libération, attisée bien souvent par les services français, peut sembler absurde ; les idéologues racistes la présentent comme l’expression d’une violence « naturelle » aux Algériens ; c’est oublier qu’elle est constitutive des rapports coloniaux, comme l’a si brillamment montré Franz Fanon dans Les damnés de la terre. Il est trop facile, en outre, de regretter les affrontements inter-Algériens comme s’ils étaient une simple lutte pour le pouvoir, dénuée d’enjeux stratégiques réels. Cinquante ans plus tard, il est bien présomptueux de dénoncer les choix qui ont été faits alors. Peut-être un autre présent aurait-il été possible en Algérie si les différentes composantes nationalistes s’étaient unies plutôt que de se combattre, mais qui peut le dire ? L’unité n’est pas toujours la panacée. En politique, parfois, 1+1=1/2 et non pas 2. Qu’il s’agisse de reconnaître le rôle fondamental du MNA et celui de Messali durant de longues années de lutte anticoloniale est tout à fait légitime mais la sympathie dont jouit ce dernier dans certains milieux en France paraît pour le moins suspecte. Quand on lit en conclusion de l’annexe au livre de Belaïd, rédigé par l’historien Jean-René Genty, que « Messali Hadj (…) parlait à ses camarades de combat, certes de l’indépendance de l’Algérie et de l’Islam, mais aussi de la Révolution française, de la Commune de Paris et de Juin 36 »(p.248), on ne peut qu’être convaincu que cette sympathie n’est qu’une manière de stigmatiser le FLN, considéré comme « arabiste » et « islamiste » et donc en rupture avec l’occidentalisme. Dans sa préface, Stora laisse pointer le regret que la solution d’une direction collégiale pluraliste, prônée dit-il par le MNA, n’ait point prévalue. Abstraitement, ou face à la violence actuelle du pouvoir algérien, on peut toujours dire que le pluralisme c’est mieux ; mais qui peut prétendre que, confrontée à la puissance coloniale, une direction collégiale aurait été plus a même de conquérir l’indépendance qu’une direction unifiée, militarisée, ne tolérant pas le pluralisme ? Qui peut prétendre que dans cette guerre impitoyable contre l’armée coloniale, il ne fallait pas être impitoyable ? Qui peut dire que Robespierre a eu tort de couper le coup de son frère Danton ? Il n’y a pas de guerre révolutionnaire sans guerre civile au sein du camp de la libération. C’est triste. Mais c’est comme ça.

Ce ne sont pas là, cependant, les questions que se pose Lakhdar Belaïd. Il n’a pas écrit ce livre pour juger l’histoire. Sa douleur est, certes, perceptible face à une histoire qui ne fait pas de cadeau. Il ne cache pas ses déchirures face aux affrontements sanglants qui ont opposé ses résistants anticolonialistes dont Salah Belaïd faisait partie. Mais il sait, et son livre le montre, qu’en arrière plan de cette violence, il y a la violence coloniale, la détermination des flics et des soldats de la République à briser coûte que coûte le mouvement de libération. A travers l’enquête qu’il mène sur l’opération dans laquelle son père a été impliqué, sa chronique des résistances et des confrontations avec la police, les récits des témoins qu’il interroge, il tente de se réapproprier un passé qui lui échappe, qui nous échappe ; ce passé qu’on nous a volé….

Salah Belaïd a-t-il été dans le camp des perdants ? Non, il a été dans le camp des gagnants : l’Algérie souffre encore mais elle est indépendante.

Sadri Khiari

Lakhdar Belaïd, « Mon père, ce terroriste », éditions du Seuil, sept.08

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